Nouvel an dans l'Atlas

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Par Robert Baur

Avec 2 illustrations ( 103, 104Casablanca, section Jaman ) Le 28 décembre 1946, mes compatriotes Werner Müller et Edmond Tieffenbacher, notre ami français Paul Rose et moi-même avons quitté Casablanca en fin d' après. Nous nous sommes arrêtés à Marrakech pour la nuit, et le lendemain nous devons gagner Asni et les montagnes.

Le car part à 7 h. nous assure le chauffeur juif, mais à 7 h. 30 rien ne bouge, une cinquantaine d' Arabes sont assis autour de la voiture et attendent patiemment, accoutumés qu' ils sont à l' heure marocaine! Vers 8 h. enfin, nous pouvons tout juste nous installer avec nos bagages sur le toit de la voiture déjà bondée. Notre siège, un vieux pneu d' auto, n' est guère confortable mais la vue compense largement cet inconvénient.

Soudain, en sortant de la grande porte du sud de Marrakech, apparaît l' impressionnante chaîne de l' Atlas, toute recouverte de neige. Nous distinguons les principaux sommets sans nous douter que nous sommes encore éloignés de 40 km. des premiers contreforts. Seule de la ville de Marrakech émerge encore la vieille tour de la Koutoubia ( librairie ).

Jusqu' ici la route était droite mais avant Tanaout le décor change, des lacets se dessinent, la côte devient rude, les premières neiges ne tardent pas à apparaître sur les versants nord. Jamais il n' a neigé si bas, affirment de vieux Marocains.

Ces lieux sauvages et arides sont magnifiques de couleur: le rouge prédomine mais il y a aussi du vert, du jaune, du bleu, du gris. Le car gravit lentement la pente, au-dessus de précipices que dominent les kasbas et les souks indigènes. Peu avant Asni, la vallée s' élargit et les sommets les plus élevés de l' Atlas apparaissent: le Tazarart 3990 m. avec son couloir de neige et son large sommet formé d' un plateau de 3 km. sur 6, incliné doucement vers l' ouest. Plus loin, à l' est, viennent la Fella 4089 m. avec son arête sud caractéristique, le Tadat 3800 m. et enfin le Toubkal 4165 m ., la plus haute cime mais aussi une des plus faciles à gravir par la voie ordinaire. Plus loin c' est la chaîne de l' Aksoual 3960 m ., et, tout à fait à notre gauche, l' Oukaimeden 3260 m ., la montagne du ski par excellence.

Nous touchons enfin Asni, par bonheur, notre position sur le toit commençait à devenir inconfortable. Edmond, le grand ami des Chleuhs, nous a déjà réservé des mulets et en moins de rien nous sommes prêts au départ, ne désirant nullement nous attarder car les tenanciers d' hôtels n' ont guère la bosse du commerce ici, à peine s' ils nous tolèrent dans leurs établissements: c' est si pénible de servir un café aux clients!

Doucement, la caravane se met en marche, nous avançons à travers la forêt d' oliviers qui couvre le fond de la vallée. Nous suivrons celle-ci, longue de 18 km ., jusqu' à Imelil, à 1750 m ., point de départ des grandes courses classiques. A cette saison, il est frappant de constater la différence entre les versants nord et sud des montagnes. Le maréchal Lyautey avait Die Alpen - 1948 - Les Alpes28 raison de dire: « Le Maroc est un pays froid où le soleil est chaud. » Bien qu' elle soit tombée en abondance ces derniers jours, la neige a déjà fondu jusqu' à 3000 m. sur les flancs exposés au soleil, cependant qu' au revers, nous trouvons encore de la poudreuse où l'on enfonce jusqu' aux genoux. Il s' ensuit que le skieur trouve presque toujours de la neige irrégulière au Maroc et les « schuss » sur des pentes exposées différemment ne sont pas très indiqués.

En temps normal, une piste relativement bonne mène à Imelil, mais aujourd'hui elle est rendue tout à fait impraticable par une terrible boue mélangée à de la neige. Nous suivons l' oued ( ruisseau ), et après une heure de marche le terrain fait place à de la neige très dure. Les mulets n' avancent que bien lentement parce que la glace les gène considérablement. Les Chleuhs, chaussés de leurs sandales et de pneus d' auto, les encouragent par de continuels « hrra » et de petits chatouillements au cou, les bêtes alors courent quelque dix mètres puis reprennent la même cadence. Nous essayons aussi d' imiter le « hrra » mais sans aucun succès, très probablement que l' accent chleuh n' y est pas. Ces indigènes offrent une résistance exceptionnelle au froid. Ainsi nous rencontrons plusieurs jeunes filles qui descendent pieds nus d' Imelil jusqu' à Asni, trajet de près de quatre heures continuellement dans la neige. Leur technique consiste à s' arrêter toutes les demi-heures et à s' asseoir sur une pierre libre de neige afin de se réchauffer les pieds...

Imelil. Nous marchons depuis plus de trois heures et demie et les mulets sont à bout. Edmond gesticule, mais en vain, il y a trop de neige pour ces pauvres animaux. Nous n' avons plus qu' à faire nous-mêmes les bêtes de somme: les sacs pèsent, les skis nous encombrent et nous enfonçons dans la neige sous un soleil ardent; en effet les peaux de phoque ne sont pas connues ici et nous portons nos lattes. Passant sous de magnifiques noyers, nous nous dirigeons vers la Kasba d' Imelil, puis, par un flanc rapide, nous gagnons le plateau d' Aremd à 2000 m. environ. C' est un endroit très sauvage et unique en son genre, situé directement sous le Toubkal. De nombreux touristes se trouvent ici; quelques connaissances nous attendent et nous préparent une collation. Nous discutons abondamment l' heure de départ du lendemain et nous tombons finalement d' accord pour 2 heures. Nous skions encore un peu aux alentours du refuge d' Aremd, puis gagnons les couchettes assez confortables. Brahim, le sympathique gardien, se propose de monter avec nous demain et s' installe pour la nuit à même le sol où il ne tarde pas à s' endormir roulé dans sa chellabah.

1 heure du matin. Il faut faire violence à son corps et à son âme de paresseux pour se lever si tôt. Nous formerons deux équipes pour la montée. L' une comprend les raquetteurs, notamment mon ami Edmond et Brahim, l' autre les skieurs: le reste de la bande, dont je fais partie. Nous n' avançons pas trop mal, toutefois les raquetteurs se répandent en imprécations lorsque la neige est molle et les skieurs quand elle est trop dure! Seul muni de skis avec peaux de phoque, je trace le chemin avec deux sacs énormes sur le dos. Nous arrivons néanmoins vers 5 h. 30, après une interminable marche de flanc, à Sidi Chamarouch, où le premier élan semble brisé par le froid et l' effort. Werner, pâle comme un linge, souffre du cœur et Tieffenbach assure que nous allons geler. Trois quarts d' heure de repos ne sont pas de trop pour nous remettre. J' ai changé maintenant de skis avec un de mes camarades; ces engins sont mal adaptés à mes chaussures et dépourvus de peaux de phoque. Nous traversons un oued gelé, véritable patinoire, puis prenons pied sur une magnifique pente de neige poudreuse très profonde. Or il nous reste encore 1000 m. à gravir. Bientôt la neige se fait de nouveau dure et les porteurs de raquettes reprennent l' avantage.

Il est près de 11 heures lorsque le soleil parvient à franchir la haute chaîne du Toubkal et nous irradie aussitôt intensément à notre grande joie. Nous nous étendons sur des pierres à la manière des lézards et ne tardons pas à somnoler. Brahim cependant secoue notre léthargie en nous rappelant que la neige va s' amollir de plus en plus. Dans un sursaut d' énergie nous prenons un nouveau départ qui se voudrait foudroyant. Je retrouve bien vite le rythme d' antan et parviens peu après 13 heures à la cabane Neltner dont l' entrée est obstruée de neige. Un moment se passe donc à déblayer cet amoncellement, puis à tailler la glace de l' oued gelé afin de dégager un filet d' eau courante. Entre temps Brahim me rejoint, fort las lui aussi, et allume aussitôt le feu. Ces chleuhs sont vraiment remarquables: serviables, modestes, endurants et très bons marcheurs. Pieds nus, ils traversent des cols et escaladent des sommets, même par la neige. Malheureusement ils viennent de découvrir la valeur de l' argent!

Le reste de la bande ne tarde pas trop à arriver: dans un bruit infernal, Edouard pénètre dans le refuge, raquettes aux pieds, arborant une mine de martyr. Toutefois, son sac posé, il reprend bien vite sa bonne humeur; nos deux autres camarades sont plus difficiles à dérider: la montée fut trop dure à leur gré.

Le refuge Neltner est situé dans un magnifique cirque de haute montagne. Solide construction en pierre, il est campé sur un éperon rocheux à proximité de l' oued; son intérieur rappelle une cabane suisse. C' est propre, le fourneau fonctionne bien, les matelas sont confortables, malheureusement les couvertures brillent par leur absence, on craint qu' elles ne se « subliment » dans cette solitude!

Nous faisons quelques exercices de ski dans les environs, puis nous préparons le Réveillon. Nous avons décidé d' avancer cette fête d' un jour car nous devons reprendre le travail le 2 janvier et le voyage de retour à Casa-blance est long. Deux camarades qui avaient abandonné ce matin sont en vue à leur tour; Brahim les aperçoit le premier à l' œil nu alors que nous fouillons en vain la montagne de nos jumelles. Enfin tous réunis, nous passons une charmante soirée, les meilleures choses figurent sur la table: dinde rôtie, ananas, crème au chocolat, biscuits et même deux bouteilles de champagne. Le poids des sacs s' explique, se justifie même ainsi. La fatigue nous empêche de réveillonner fort avant dans la nuit et nous nous assoupissons bientôt.

Le lendemain, temps magnifique, les étoiles disparaissent une à une alors que les silhouettes des montagnes se dessinent toujours mieux. La chaleur africaine est un vain mot pour l' instant: 17 degrés en dessous de zéro. Il est 7 heures, le soleil n' est pas encore levé. Mes camarades vont se contenter d' exercices autour de la cabane, je suis donc seul à partir pour Tizi N' Ouagane. Je monte lentement, traçant de nombreux lacets dans une neige excellente et parviens bientôt à un replat. A ma droite, un couloir très étroit, long de 50 m. mène aux vastes champs de neige du Bou Imrhaz; à gauche, un peu derrière moi, apparaît le fameux couloir du Toubkal. Enfin, au fond, mon but le Tizi N' Ouagane 3750 m.

Je suis seul dans un immense massif, peu connu et pourtant grandiose. Je pense à mes camarades de Suisse qui font certes du ski en ce moment, mais où? A Jaman, à Verbier, que sais-je? Je pense à eux et aux mille souvenirs qui nous lient. Comme un film je vois passer devant mes yeux ces courses faites en commun: le Nadelhorn et ses chutes de pierres, la tempête au Rothorn de Zinal, le bivouac à FObergabelhorn, la fondue à Manoïre et la dernière course au Col des Chamois juste avant de partir pour l' étranger... Cela reviendra!

Le premier rayon de soleil touche l' Akioud Bou Imrhaz 4089 m ., deuxième sommet de l' Atlas. Tout de suite le paysage prend un autre caractère, plus coloré, plus sauvage, mais moins mystérieux. La pente est rapide et en glace noire, je dois tailler au piolet force marches pour atteindre le but.

A dire vrai, je comptais sur une vue grandiose mais le spectacle dépassa de loin mon attente. Au premier plan, la vallée de la Goundis a l' air de descendre dans l' infini et ses premières pentes tendent à la verticale. Loin dans le sud, on distingue parfaitement la chaîne de l' Antiatlas, légèrement enneigée, plus loin encore l' horizon se confond avec l' immense étendue du Sahara. Il est 9 h., le soleil luit avec intensité et je bronze à près de 4000 m. d' altitude le 31 décembre!

Il faut, hélas, songer au retour, préparer les skis, en décoller les peaux. Un claquement métallique, voilà la diagonale fermée, d' un coup de bâtons, je me pousse dans la pente, doucement d' abord car la déclivité est forte, quelques virages rapprochés pour éviter un banc de rochers, puis des « schuss » et de nouveau des christianias dans une neige incomparable. En dix minutes j' ai rejoint mes camarades qui font de l' école de ski à proximité de la cabane, chacun selon ses capacités; même Brahim s' essaie et n' est de loin pas le plus mauvais. Avant de prendre congé, nous lui faisons cadeau des provisions que nous avons en trop.

La descente n' est pas facile, de nombreux cailloux émergent de la neige par ailleurs abondante. La nuit nous surprend à Sidi Chamarouch et nous arrivons à Aremd par un clair de lune magnifique. Nous nous installons dans une grange pour la nuit et alors que le sommeil nous gagne, nos amis fêtent la nouvelle année en Suisse et pensent à nous peut-être.

Au matin nous apprenons, non sans plaisir, que les mulets transporteront nos bagages dès Aremd. Edmond met les deux mains à la bouche, pousse un retentissant « Mohammed » vers le souk et aussitôt les trois mulets désirés surgissent. Nous les chargeons et descendons sans souci vers Imelil. Edmond Tieffenbach souffre d' une distorsion du genou et doit se jucher sur une des bêtes qui trottent derrière nous, accompagnées de trois indigènes. Soudain, nous remarquons que le convoi ne suit plus, qu' y a-t-il? La réponse vient une heure plus tard: le muletier Mohammed, se voyant seul avec Edmond, a tenté d' obtenir un prix plus élevé pour le transport. Sur ses insistances, notre ami, grand connaisseur des Chleuhs, a ordonné d' un large geste qui lui est familier de décharger les bêtes et a déclaré qu' il allait porter seul les charges jusqu' à Asni. Ce bluff inouï a réussi ( lui, blessé, porter 6 sacs et 6 paires de skis !). Les indigènes ont aussitôt rechargé les bêtes et n' ont pas tardé à nous rattraper.

A Asni la neige a déjà disparu. Le car est annoncé pour 14 heures, à 15 heures point de car, à 16 heures rien, et notre travail nous attend demain à Casablanca à 300 km. d' ici. Lahoucine, un ami d' Edmond, met sa main au feu que le car arrivera ce soir encore et, à la vérité, le véhicule surgit bientôt; nous embarquons et partons aussitôt après. Cette fois nous sommes installés à l' intérieur, six sur une banquette pour trois personnes. Juifs et Arabes s' entassent également dans le fond de la voiture dont le toit craque sous le poids des bagages et des vingt Arabes qui l' occupent. La fumée se mêle à l' odeur doucereuse des poux et des puces, heureusement toutes les vitres sont cassées et un courant d' air permanent nous préserve de l' asphyxie la plus certaine. A Marrakech, nous descendons au Rex, endroit chic, où notre tenue semble choquer quelque peu ce milieu de gens « très bien ». Néanmoins nous sommes convenablement servis et grâce aux intelligences d' une de nos camarades avec un personnage important de la gare, nous obtenons la permission de nous établir dans le wagon-poste du convoi pour Casablanca. Les couvertures sont déployées, la lumière éteinte, le train se met en branle et le bruit rythmé des roues nous berce dans nos rêves.

L' humidité désagréable de la côte nous accueille à Casablanca au petit matin. Des gens, les yeux encore lourds de sommeil, se retournent sur le passage de ces individus aux visages bronzés et à l' équipement insolite. Un char nous permet de regagner rapidement notre domicile avec armes et bagages. Déjà, la gouvernante a préparé le bain; quel délice de s' y plonger en feuilletant la correspondance venue de Suisse pendant notre absence: de bonnes nouvelles de chez nous au début de cette année toute neuve.

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