Paroi nord du Mont Blanc de Cheilon

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PAR KURT DIEMBERGER, KRIENS

Avec 4 illustrations ( 119-122 ) L' alpiniste qui se rend en Valais tourne involontairement ses pas vers Zermatt. C' est tout naturel, car là-bas se dresse le Cervin! Il gravira la cime merveilleuse, et du sommet il contemplera tout à la ronde les innombrables sommités des Pennines et plus loin jusqu' au Mont Blanc. Ses prochaines conquêtes seront ensuite les « 4000 » environnants; il poussera une pointe dans le massif du Mont Rose, escaladera la Dent Blanche ou le Rothorn de Zinal. Ou bien encore il se tournera vers les Mischabel où trône le Dom, le plus haut sommet entièrement suisse. Il y recevra l' invitation de faire la traversée du Nadelgrat. Peut-être que le Grand Combin, seul « 4000 » du Bas-Valais, le tentera pour une randonnée printanière à ski; mais il se laissera attirer plutôt par le Mont Blanc, estimant sans doute qu' il connaît maintenant assez le Valais. Bon nombre d' alpinistes pensent ainsi, ce qui fait que les sommets situés entre la Dent d' Hérens et le Combin sont beaucoup moins visités. Le plaisir est d' autant plus vif de remonter une de ces vallées, en traversant des villages encore parés de leur charme primitif, pour aller gravir une cime moins connue sans doute, mais non moins belle.

Le Val d' Hérens pénètre profondément dans la grande chaîne pennine. A l' extrémité d' une vallée latérale, le Haut Val des Dix, se dresse une singulière montagne.Vue du nord, elle apparaît comme une gigantesque pyramide; la nature semble avoir donné à son abrupte paroi nord la forme régulière d' un triangle equilateral: c' est le Mont Blanc de Cheilon. Cette cime étrange nous attirait depuis longtemps, Max Eiselin et moi. Naturellement nous voulions la gravir par la voie la plus directe, celle de sa paroi nord, qui n' a du reste été parcourue qu' à deux reprises, la première fois par Ludwig Steinauer et ses compagnons, en ligne directe de la base au sommet. Pour autant que nous le sachions, la partie supérieure, extrêmement raide, devait présenter des difficultés égales à celles de la paroi nord du Cervin. Nous n' avions certes pas de peine à le croire, à voir le réseau serre des courbes de niveau de la Carte Nationale. Le voyage est long de Lucerne jusqu' au pied du Cheilon, surtout lorsqu' on dispose de peu de temps pour les courses de montagne; mais finalement nous en eûmes assez du bureau et de la contemplation des jardins. L' auto nous emporta dans le Valais...

Le fond du Val des Dix est occupé par un vaste lac de barrage long de plus de 5 kilomètres. A quelque 2400 mètres d' altitude, un chemin carrossable longe sa rive occidentale que nous suivons. De lourdes nuées pèsent sur la montagne, lâchant des averses passagères. Mais finalement le soleil finit par percer, et lorsque nous atteignons au bout d' une heure l' extrémité du lac, il n' y a plus au ciel que des lambeaux de nuages flottants. L' après s' avance; le soleil est bas sur l' horizon; le couchant colore le paysage d' une teinte chaude. Seule, la surface du lac garde sa couleur gris verdâtre.

Du faîte du barrage, une éclaircie nous avait laissé entrevoir un instant notre montagne; nous sommes impatients de la voir de plus près. Pour cela, il n' y a plus qu' à gravir la hauteur que nous avons devant nous, et nous hâtons le pas. Toutefois il se présente toujours un nouveau palier, une nouvelle bosse qui barre la vue, jusqu' à ce qu' enfin, d' un dernier épaulement, surgisse tout proche le Mont Blanc de Cheilon!

Les rayons du couchant effleurent horizontalement les fines nervures de neige; les côtes et îlots rocheux projettent leurs ombres allongées. Nous restons sans parole devant cette prestigieuse apparition... « Ça paraît diablement raide! » Rien ne nous presse; nous nous asseyons et étudions attentivement notre paroi. Graduellement, les derniers rayons étendent sur elle une pourpre magnifique. Quelques nuages attardés remontent ses flancs vers le sommet. Curieux! cela me rappelle quelque chose, mais quoi?... Tout à coup, j' éclate de rire, car il me revient à l' esprit le souvenir d' une leçon de géométrie, il y a bien longtemps. Le maître de mathématiques s' était appliqué à dessiner au tableau noir un triangle equilateral que nous avions reproduit dans notre cahier. On allait justement vers le printemps; je regardais par la fenêtre les blancs nuages qui passaient lentement devant les montagnes. Et voici que les nuages se trouvent transposés sur la page de mon cahier, flottant autour du triangle, auquel quelques traits rapides donnent l' aspect d' une cime. Tandis que je réfléchissais sur l' entourage dont j' allais orner ma composition, la fin arriva brusquement... car le maître de mathématiques, avec qui je n' étais pas sur le meilleur pied, avait découvert ma fugue artistique.

Maintenant la montagne est devant nous, et demain nos pas inscriront la ligne médiane bissectrice! dans le triangle colossal. Cela nous prendra bien toute la journée. Ou même plus longtemps? De toutes façons, demain sera une passionnante leçon de géométrie.

Il est deux heures du matin lorsque le gardien de la cabane des Dix pénètre dans le dortoir pour nous réveiller. Encore trébuchants de sommeil nous descendons au réfectoire, achevons les derniers préparatifs et, après avoir ingurgité quelque chose de chaud, nous partons.

Pas le plus petit nuage au ciel, et il fait très froid. Pas besoin de lanterne par ce beau clair de lune. Droit devant nous se dresse la masse puissante de notre cime. La lune lui prête un aspect fantomatique, et elle paraît maintenant absolument inabordable. Par un vaste détour nous abordons le glacier par la droite. Notre premier objectif est une tête rocheuse x placée comme une sentinelle au pied droit de la montagne. C' est là que doit se trouver le seul point d' attaque de cette face. A gauche une barre de séracs interdit tout passage. Comme nous ne possédons pas de description technique de l' itinéraire, nous en sommes réduits à nous diriger à vue de terrain. La seule chose dont nous soyons sûrs, c' est que quelque part derrière ce promontoire se trouve l' accès à une anse du glacier au-dessous de la rimaye. Comment on y parvient? Nous le verrons une fois là-haut. Nous traversons le glacier, ici peu crevasse, et gravissons un névé de plus en plus redressé qui s' élève vers le promontoire.

Il fait encore nuit lorsque nous y arrivons. Il y a très peu à redescendre pour pénétrer dans le golfe glaciaire, mais il vaut mieux s' encorder ici. Un vent glacial et coupant nous engourdit les doigts, mais c' est le vent du NE, bon signe. Une lanière de crampon trop courte donne quelques ennuis à Max; pour en finir, il y perce délibérément un nouvel œil, et le crampon une fois ajusté tient comme s' il était soudé à la semelle.

Rapidement il fait jour.

Nous voyons clairement notre chemin. C' est seulement dans la partie supérieure de la paroi que nous pourrons décider sur place quel est le meilleur passage pour en sortir. Jusque-là nous monterons juste au milieu de la face, sur une nappe de glace encadrée à droite et à gauche de plaques et d' îlots rocheux. Comme une gigantesque valve, elle se redresse de plus en plus vers le haut et va se perdre dans la paroi finale. Immédiatement sous le sommet, celle-ci se cabre presque à la verticale. Surplombs, plaques enneigées, minces galons de glace... Neige poudreuse? Il ne nous manquerait plus que cela là-haut! C' est un peu inquiétant.

Nous descendons dans l' anse du glacier puis gravissons un petit cône d' avalanche en direction de la rimaye. Elle est largement ouverte, mais nous trouvons un endroit où elle se laisse franchir facilement.

Nous voici maintenant dans la paroi.

Ça va bien. Bien que la glace grise et dure affleure dans le sillon des avalanches, il y a toujours entre elles des nervures de neige sur lesquelles nous nous élevons. Elles sont parfois très courtes, ce qui nous oblige à traverser vers la prochaine nervure, tantôt à droite, tantôt à gauche. C' est un jeu amusant de trouver le meilleur raccordement. Au bout de chaque longueur de corde, le premier plante un piton à glace; le second suit, passe devant et monte jusqu' au prochain relais. Cela fait chaque fois 70 mètres bien comptés, et nous gagnons rapidement de la hauteur.

Entre temps le soleil a paru. Sa lumière s' accorde parfaitement avec la joie que nous éprouvons sur cette voie grandiose. Cela va si bien ici que sûrement ce ne sera pas si mauvais là-haut. Peut-être serons-nous au sommet à midi! Chaque fois que le grimpeur de tête taille une plateforme de relais, une volée de cristaux de glace étincelants dévale la paroi avec un bruissement d' averse et disparaît dans les profondeurs comme une écharpe evanescente. Tout en bas, en bordure du glacier, la cabane paraît minuscule et comme perdue sur son mamelon. La lumière accentue le modelé et fait ressortir chaque repli de la moraine. Quelques pointes rocheuses insignifiantes de la rive orientale étendent 1 P. 3222 ( CN ). 172 loin sur le glacier d' immenses doigts d' ombre. A mesure que nous élevons, la Dent Blanche se fait plus majestueuse, montrant les dentelures de son arête nord.

La paroi se redresse de plus en plus. Lorsque nous jetons les yeux vers la rimaye, le névé apparaît presque plat, et pourtant il y a deux heures nous en avons trouvé la pente bien « suffisante ».

Lorsque Max est en tête, je ne vois de lui que les jambes, le sac et la corde qui pend au-dessous, sans toucher la neige sur une bonne longueur. Nous sommes maintenant sur un galon de névé qui monte sans interruption vers la base des rochers. Il n' a guère plus d' un mètre de large. Piton à glace dans la main gauche, piolet dans la droite, nous faisons des progrès réjouissants. Toutefois la neige perd graduellement de sa consistance, et c' est avec des sentiments mélangés que nous lorgnons un couloir tortueux qui, à notre droite, monte vers la cuirasse des dalles sommitales et constitue la seule voie pour sortir de la paroi. A l' approche des rochers, la pente se fait encore plus raide; à chaque pas que nous faisons nous constatons que la neige de plus en plus mince repose sur un fond de glace dure. Parfois ce fond se modifie sur une distance de quelques mètres; par des zigzags nous cherchons à utiliser au mieux les conditions du terrain. Nous progressons encore sans tailler.

Il est près de 9 h. lorsque nous atteignons la base d' un pilier rocheux, fait de plaques entrecoupées de petits névés, qui monte vers le sommet. Nous avons déjà la moitié de la pente derrière nous. L' arête qui borne la paroi à droite s' est visiblement rapprochée. C' est celle dont l' ombre, l' après, s' étend longuement, comme au matin celle du pilier. Pourvu que nous ne rencontrions pas de mauvaises conditions de neige!

Nous faisons halte, tout contre le flanc droit du pilier, sur une cascade de glace suspendue au ressaut qui nous domine. A gauche, un gros bloc fait saillie comme un balcon. Si nous parvenons à surmonter cet obstacle, il y aura sûrement au-dessus une bande de neige commode. Lentement nous avançons, lorsque se présente ce que nous redoutons par-dessus tout: de la neige folle sur la glace vive!

De toute sa force, la gauche plante le piton dans le mur de glace, tandis que la droite étaye le corps avec le piolet. Les pointes antérieures des crampons griffent la glace et crochent un peu, juste ce qu' il faut. D' en bas me parvient l' avertissement: « A bout de corde; encore deux mètres. » Moi, je veux bien. Une encoche taillée pour la main, un piton... Bien! Le piolet peut alors aménager un relais. Les éclats de glace filent en sifflant vers Max qui se plaque contre le mur pour encaisser le moins possible. Il est bon d' avoir la tête protégée par le casque!

Max m' a rejoint sur le relais. Où continuer? Est-ce que le rocher à gauche serait praticable? Sinon, il ne reste qu' à opérer une traversée scabreuse à droite, dans le prolongement du couloir. Essayons d' abord à gauche. Il semble qu' au d' un surplomb une vire cravate le rocher. La vire espérée n' est qu' une dalle très inclinée recouverte de neige, mais dix mètres sur la gauche cela semble bien meilleur que nous ne le pensions. Jusque-là, en tout cas; car ensuite je dois débarrasser le rocher de sa cargaison de neige pour tâcher de découvrir une prise. Prudemment, je fais un pas; la pointe des crampons trouve quelque part un appui - je ne sais pas sur quoi, et suis heureux de pouvoir planter sans tarder un piton d' assurage. Le balayage continue. Pas d' appui pour les pieds; en revanche une fente où j' enfonce le bras, puis le pied. Bon, ça va! Mais toujours rien pour les pieds. Continuons, ça doit bientôt devenir meilleur. « Que se passe-t-il? » crie Max d' en bas. « Rien », lui lancé-je tout haletant, en prenant garde de ne pas glisser hors de la fissure enneigée. Enfin voici un « béquet »; je suis sur l' arête du pilier. Mais, bonté divine! où me suis-je fourvoyé! Rien que des dalles enneigées inclinées à 70 degrés. Si au moins on pouvait enlever les cramponsAbsurde! à chaque instant des plaques de neige interviennent entre les dalles nettoyées par le vent. Non, ce serait une sottise désespérée.

Résigné au pire, je regarde autour de moi. Là-bas à droite est la traversée que nous voulions éviter. D' ici, cela paraît tout simple. En fait c' est souvent comme ça: l' endroit où l'on n' est pas semble plus facile. Mais de ce côté il n' y a vraiment rien à faire; alors, demi-tour. Tout d' abord, Max avance un bout, plante deux pitons, puis, assuré d' en haut par moi, entreprend la traversée. Je peux alors descendre, et Max continuer à monter. Nous sommes quelque peu dépités. Cette erreur nous a fait perdre près de deux heures. Il s' agit d' avancer, oui, et rapidement. Mais c' est plus vite dit que fait. Déjà j' entends les crampons de Max qui raclent la roche sous la neige. Des dalles. Max revient en arrière, descend deux mètres, et fait une nouvelle tentative. Les nerfs tendus, je suis chacun de ses mouvements. Je puis le soutenir un peu de la corde, mais cela ne l' aide pas beaucoup là-bas. Il descend encore un mètre, puis il traverse. En pensée, je fais chaque pas avec lui. BonMaintenant, attrape ce bloc qui pointe de la neigeIl le tient, je respire; le plus mauvais est fait. Il reprend la montée. « Encore 5 mètres! » lui crié-je. Peu après, il taille une plate-forme de relais dans la glace du couloir et assure sur deux pitons. « Un relais confortable », pensai je, lorsque je l' eus rejoint.

Il est midi; debout, nous avalons quelque nourriture, et buvons une bonne lampée à la gourde de thé. En bas sur le glacier, les ombres ont disparu; seules les crevasses tracent des lignes sombres. D' où nous sommes, le regard plonge droit dedans.

Dieu merci, nous sommes de nouveau sur la glace. Espérons qu' elle se prolonge très haut, car nous savons maintenant que la pente de glace la plus raide est encore préférable aux dalles imbriquées recouvertes de neige. Max monte en taillant quelques marches. « La glace est de nouveau très mince », me crie-t-il, « c' est salement mauvais! » La corde file par demi-mètres; rien là d' étonnant; jugée à l' estime, l' inclinaison du couloir est de près de 70 degrés, et la couche de glace est si ténue que le piolet rencontre à chaque instant la roche, une roche polie par la glace et qui refuse les pitons. Une longueur de corde plus haut, il semble que cela devient un peu meilleur. Le sommet ne peut plus être si diablement loin. Pendant près d' une demi-heure, Max progresse péniblement. Il est sur le rocher, et le piton sur quoi il se tient n' est pas sûr. Je le suis prudemment, et ne m' en tire guère mieux: glace noire, neige pulvérulente, la roche qui réapparaît toujours. Et les heures qui filent sans qu' on s' en rende compte! Avec lenteur, une lenteur terrible, nous gagnons de l' altitude. Pourtant la crête sommitale paraît si proche! Ce doit être l' affaire de quelques longueurs de corde...

Le soleil frôle obliquement la paroi. Nées dans les profondeurs, des nuées montent lentement le long des flancs de la montagne. Le soir vient. Sans nous laisser désemparer, nous continuons la grimpée; mais les progrès se mesurent maintenant au mètre. La crête au-dessus de nos têtes, qui nous semblait si proche, s' est encore rapprochée. Plus que quelques longueurs de corde. Cela, nous l' avons déjà pensé il y a... je ne sais plus quand, mais deux heures au moins se sont écoulées depuis. Quelque part dans ces parages nos prédécesseurs ont bivouaqué lors de la première ascension. Oc' est pour moi un mystère, car je ne vois pas le moindre replat, même large d' un pied; tout fuit inexorablement vers le vide. Peut-être est-ce plus haut?...

ContinuonsPareils à des pattes d' araignée, quelques filets de glace, larges d' une couple de mètres, s' insinuent entre les roches sommitales. Encore trois longueurs! Il faut absolument les franchir avant qu' il fasse nuit. Un bivouac ici serait quelque chose de pitoyable. De deux galons de glace, nous choisissons celui de droite, mais il cesse au bout de 15 mètres. Je brasse la neige poudreuse: n' y aura-t-il pas une prise? Là, une fente pour le pied; mais cela ne va pas plus loin. Or à gauche se trouve le couloir parallèle; il conduira bien quelque part, il suffit de traverser. Devant moi une large fissure se présente comme à l' appel. Un bon assurage intermédiaire est ici précieux. Un piton: il tient! Et me voilà dans la cheminée. Dix mètres plus haut, je puis aménager un relais. Juste au mo- ment où Max me rejoint, le soleil disparaît définitivement derrière un banc de nuages colorés. Nous rechignons à l' idée d' un bivouac dans cette abrupte paroi, en vue du sommet, et comptons sur la chance pour en sortir. Max reprend la tête et disparaît derrière un rocher au-dessus de moi; mais c' est mètre après mètre que je lui file la corde. C' est donc toujours aussi difficile. De lui je n' entends plus rien; seulement de temps à autre une volée de glaçons et de poussière de neige glisse par-dessus le rocher. Je me plaque contre la paroi et attends. Le crépuscule descend lentement; au pied de la montagne le glacier a tourné au gris-bleu. Les premières lumières clignotent au fond de la vallée.

De nouveau une grêle de glaçons, suivie d' une nappe de poudreuse; le tout disparaît dans les profondeurs. D' en haut me parvient l' appel de Max et je monte.

La longueur suivante m' amène dans l' obscurité. Seule à l' ouest une mince lisière claire projette encore une faible lueur. « Là-haut, à gauche, un emplacement de bivouac! » crie Max. Une dalle à franchir, quelques mètres de glace vive, et me voilà sur le bec de rocher. Oh! non, il est si exigu que même une seule personne trouverait à peine de quoi s' y asseoir.

Il fait maintenant tout à fait nuit. Comme découpés aux ciseaux, les créneaux de l' arête faîtière se détachent sur le ciel. Bivouaquer? Mais oNe vaut-il pas mieux continuer, la lampe au front?

Je ne perçois que les environs immédiats, et ne puis distinguer si c' est encore loin. Tout ce que je vois, c' est que je suis au pied d' un nouveau petit couloir. Je täte plus loin: c' est de la neige, de la bonne neige propre à y marquer le pas. Allons prudemment; la neige n' est pas très ferme, mais tient le pied. Voici un béquet; il faut que Max monte, c' est lui qui a la lampe. Ça doit aller.

Max arrive, tape encore quelques marches jusqu' à un meilleur relais et assure. Il peut maintenant ouvrir son sac. Nous tournons le bouton; le cône lumineux dessine une grosse cible ronde sur un des gendarmes de la crête. Si proche!... 40 mètres tout au plus. Et les gradins rocheux ici ne sont pas difficiles. C' est gagné, doublement gagné! Je puis à peine attendre d' avoir la lampe fixée sur le casque. Tandis que sa lumière falote révèle un bloc après l' autre, j' imagine en pensée la tête que nous aurions faite demain matin si nous avions bivouaqué misérablement à une longueur de corde sous le sommet! Encore quelques mètres. Par le diable, ne faut-il pas que les pointes antérieures du crampon restent prises dans une fente. Je le libère d' un coup vigoureux. Un dernier bloc, la crête... ça y est!

Max m' a rejoint. Nous nous serrons la main et nous asseyons, heureux d' avoir évité le bivouac là-dessous, heureux de pouvoir enfin délacer les crampons que nous avons eus aux pieds toute la journée, heureux d' être assis et de regarder les lumières de la vallée, heureux enfin de pouvoir se dire: nous sommes sur le Mont Blanc de Cheilon et sa formidable paroi nord est sous nos pieds!

C' est d' un pied maladroit que nous franchissons les gendarmes de la crête. Il faut d' abord se réhabituer à marcher sans crampons. Nous savons qu' une courte arête rocheuse doit nous amener sur un haut plateau glaciaire, aussi allons-nous lentement, d' un bloc à l' autre, dans l' obscurité. Sur le glacier, nous trouvons tout de suite la trace de l' itinéraire habituel. Nous en sommes très reconnaissants à nos prédécesseurs, car nous pouvons ainsi descendre sans fatigue et sans avoir à chercher le chemin. La pensée que la tension des heures passées n' est plus nécessaire, qu' il n' y a plus qu' à suivre une piste agréable et facile jusqu' à la cabane est délicieusement reposante. Que nous arrivions au refuge une heure plus tôt ou plus tard, cela n' a maintenant aucune importance. Il n' y a qu' à suivre le chemin, par une nuit merveilleusement claire, jusqu' en bas.

La détente nous procure une douce fatigue, aussi, arrivés aux derniers blocs de la crête, nous nous étendons un moment sur une dalle confortable. Il fait si beau! Au-dessus de nous, le ciel étoile déploie toute sa magnificence. Des étoiles semblent toutes proches, d' autres, très lointaines. Leur scintillement varié laisse deviner la profondeur de l' espace. A quoi pourrait-on bien comparer ce tableau? pensé-je. Peut-être à un immense coussin de velours piqué de milliers de têtes d' épingles d' or brillant, inégalement enfoncées. Cela me fait sourire. Pourquoi comparer? Il suffit que là-haut s' étende la voûte étoilée, bien au-dessus de tous les pauvres mots et de toutes les conceptions humaines contradictoires. Quelque part une pierre dégringole et m' arrache à mes pensées. Je suggère à Max de nous remettre en route, et nous continuons la descente le long de la crête encombrée de blocs. La lune se lève; la silhouette des montagnes projette leur ombre sur le glacier. Le Combin est resplendissant. Nous arrivons à une selle. Derrière nous la Ruinette dresse sa pyramide élancée; devant nous descend le glacier du Val des Dix 1 où nous suivons la trace au clair de lune. Peu à peu, le profil de notre montagne rentre dans notre champ visuel. Tout comme hier, elle paraît formidable et inabordable: près de vingt-quatre heures auparavant, nous en attaquions la base. Nous entendons les glouglous de l' eau de fonte du glacier, et prenons la direction des bosses de la moraine.Voici les plaques de neige et le ruisseau que nous avons franchis la nuit dernière. Il est 2 h. du matin lorsque nous nous asseyons sur le muret devant la cabane pour enlever nos chaussures. Heureusement, il n' y a plus qu' une montée: celle de l' échelle du dortoir.

Le matin, ou plutôt la matinée est superbe, car le soleil est déjà haut lorsque nous sortons sur la terrasse. Sous le bleu frais lave du ciel s' élargit le vaste dôme neigeux du Pigne d' Arolla; à l' est l' Aiguille de la Tsa découpe son fin profil' sur l' horizon; plus en aval dans la vallée se dressent les tours sauvages des Aiguilles Rouges. En arrière vers l' Orient, la tête du Cervin guigne par-dessus les chaînes intermédiaires. Une légère brise court autour de la cabane, et fait courber la tête jaune ou orange des pavots des Alpes qui fleurissent en abondance le monticule de la cabane. ca et là une abeille va butinant d' une corolle à l' autre. Nous l' observons, levons de temps en temps les yeux vers notre paroi et fredonnons quelque ritournelle. Dans cette splendide journée, il nous semble que tout ce qui nous entoure, l' air, les cimes, les glaciers resplendissants, est à l' unisson de notre humeur.

Mais voyons la corde: « Ile est sèche. Et voilà nos vieux fidèles pitons. La plupart ont pris une curieuse forme; quelques coups de marteau ne leur feront pas de mal. Les sacs sont préparés, et après un « au revoir » au gardien, nous dévalons les moraines vers le glacier. Tandis que nous longeons le lac, nous nous retournons à chaque instant vers le fond du val où trône le Mont Blanc de Cheilon. Nous lui adressons un regard d' adieu, reconnaissants de la merveilleuse aventure que cette vallée et sa montagne superbe nous ont fait vivre.Traduit par L. S.

1 Glacier de Cheilon ( CN ).

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