Plaidoyer pour l'ascension d'un 4000 en novembre

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Par Ad. Bonjour

Pour la plupart, sinon la totalité, des alpinistes, novembre est le mois le plus déshérité de l' année. Par un hiver précoce, décembre permet déjà de belles randonnées à ski. Et ceux qui savent combien septembre peut être propice à l' attaque des arêtes, admettent encore qu' un bel octobre nous offre les dernières possibilités intéressantes pour l' ascension d' un 4000. Hélas les jours sont bien courts et c' est toujours risqué d' entreprendre une course avec la menace d' une « casse » du temps qui à cette époque ne pardonne guère. Malgré tout, en octobre, on cède encore à la tentation de monter en cabane. Mais en novembre! Quel est le demi-fou qui se lancerait en haute montagne?

Ce demi-fou ne s' est en effet pas trouvé pour l' une des cabanes les plus courues de tout le Valais. Depuis dix ans - et peut-être plus - si l'on en croit le livre d' hiver de la cabane Mountet, aucun touriste ne s' y est aventuré en ce triste novembre, le mois « creux » par excellence. Et cet automne aussi, le dernier passage fut celui du gardien, le sympathique Oscar, venu inspecter son hôtel une ultime fois encore le 6 octobre. Le dernier passage... à l' exception précisément d' un demi-fou lequel, s' étant offert la montée solitaire du Besso en bras de chemise pour se rôtir au soleil du sommet jusqu' au milieu de l' après du 15 octobre, se retrouva dans sa même solitude au soir du 15 novembre sur le rocher de gneiss qui sert de socle au palace du Mountet.

Parti de Chandolin au lendemain d' un dimanche radieux, j' arrivais en effet une bonne dizaine d' heures plus tard au refuge.

Que dire du trajet? Sans doute, l' extraordinaire éclat des teintes d' octobre s' était atténué: de dorés qu' ils étaient, les mélèzes avaient passé au fauve; mais l' air n' avait rien perdu de sa limpidité, et la première neige saupoudrant l' ombre des versants nord jusqu' à la limite des forêts faisait ressortir les reliefs avec une luminosité étonnante. Chaque ruisseau et chaque bisse avait ses festons de givre et paraissait ourlé d' une infinité de motifs dessinés par les herbes figées en leur opale de glace. Une fois dépassé Zinal, abandonné « sous le bleu linceul de son ciel indolent », et ses quelques bûcherons attardés sur les bords de la Navizence, on entre dans la zone d' où l' homme a disparu. Et le fond du val paraît plus sauvage, avec ses amas d' éboulis, ses mélèzes déracinés et ses pâturages ensevelis.

La fraîcheur, miracle, fit de la traversée du désert de cailloux sous lequel se cache, trop modeste, le glacier inférieur, une danse bien agréable. Mais si toute la région était ainsi privée depuis longtemps du moindre spécimen de l' espèce homo sapiens ( variété alpinis-simus y comprise ), la vie n' en était pas moins présente - vie animale, mais combien plus discrète. Les chamois tout d' abord. Deux magnifiques sujets, déjà vêtus de leur pelage d' hiver, presque noir, qui dévalèrent la moraine latérale sous le Grépon, ne daignèrent pas faire le moindre crochet en ma présence - j' aurais pu les toucher -, franchirent avec une rare élégance la moraine médiane et disparurent sur le glacier dans la région des crevasses: je ne les savais pas amateurs de séracs. Plus silencieux encore, un lièvre, déjà blanchi par la saison, m' ayant sans doute pris pour un vague rocher, passa en me frôlant d' une gambade légère alors que j' admirais les neiges irréelles de l' Obergabelhorn. Lagopèdes, se confondant avec une tache de neige, poussant soudain leurs cris accompagnés de révérences Enfin une hermine, svelte petit ressort de fourrure blanche, fit vingt fois la navette entre son trou et les débris de viande jetés sur la neige derrière la cabane. Puis, avec la nuit, le silence total et une solitude d' une qualité exceptionnelle.

Lorsque j' ouvris les volets chevronnés, aux premiers rayons du soleil levant, la bise ne soufflait pas très fort devant la cabane. En revanche, toutes les arêtes « fumaient », et celle du Blanc plus que les autres. Les tourbillons de neige chassée ne se contentaient d' ail pas de franger les arêtes de vastes filaments ou d' immenses protubérances aux formes diverses et mouvantes, mais poussaient leur sarabande polaire jusqu' au pied de la face ouest du Rothorn, se déchaînant avant de mourir en un véritable maelstrom. Partir? Peut-être le spectacle vaudrait-il le déplacement. Mais arrive à l' arête du Blanc, le terrible blizzard me fit bien vite comprendre, et de façon tangible, l' inanité de mes efforts. Mes traces cependant ( ou ce qui en restait ) allaient me permettre de gagner du temps le lendemain, où, par un soleil éclatant et une bise modérée - elle se ressentait quelque peu de ses paroxysmes de la veille - j' attaquais l' arête menant à l' épaule du Rothorn. La rimaye franchie assez haut ( non sans un soupir à la pensée d' une corde inexistante, bien assurée par un compagnon prudent ) je m' élevai facilement dans une neige soufflée et très dure, m' évitant jusqu' en haut toutes les joies de la taille.

Atteints les 4000 de l' épaule, oh surprise, la roche était bonne. Et ce fut un jeu de cache-cache avec la bise et les gendarmes: tendu, rapide et ganté côté Hohlicht; flânant, Masse, caressant les belles prises côté Mountet. Une fois le Rasoir enlevé en quelques tours de main, qu' il faisait bon, à l' abri, sous la tête du Sphynx! Restait la Bosse: « en cas de verglas ou de neige fraîche, ce passage peut être très difficile », nous dit le Guide Kurz. Eh bien, en cet après-midi de novembre; la Bosse était avenante, le rocher nettoyé - un vrai plaisir de s' élever là-dessus sans être encombré d' une corde. Quelques mètres sous le sommet de cette « méchante tour, penchée, menaçante » ( Javelle dixit ), je découvre, solidement coincé, un anneau de rappel, cordelette sans doute abandonnée là depuis le mois d' août. Petit étrier que j' aurais béni en cas de verglas, combien tu me parus alors un délicat objet de luxe: ah! les Tartarins en pantoufles qui se laissent descendre par un bon petit rappel en se riant des prises superflues!

Et voilà le sommet, avec sa vue indescriptible en ces heures limpides et chatoyantes de novembre où le grand cirque est plus éclatant que jamais. Et dire qu' en août Javelle devait en deviner le panorama au moyen d' une carte topographique... Mais le soleil est bas, et si les effets du couchant rendent le spectacle plus prodigieux encore, il est temps de descendre: seul à plus de quatre mille mètres il vaudrait mieux ne pas trop plaisanter avec la longue nuit de novembre. J' eus le temps d' atteindre l' épaule avant l' obscurité. Assoiffé par la bise et la varappe, j' ouvris mon sac pour déguster en ma gourde de gurit un thé- citron bien mérité, verse bouillant à la cabane: hélas, il s' était solidifié. Par bonheur, en un petit flacon de secours, la fée verte n' avait rien, perdu de sa chaude fluidité.

Vint le seul moment un peu désagréable de cette magnifique journée en haute montagne: la descente de l' arête de neige. Car la bise avait repris toute sa vigueur et m' envoyait de toutes les directions une cinglante poussière de neige et de glace - me posant, dans la pénombre, ce méchant petit dilemme faire vite et risquer la glissade, ou jouer la prudence au prix de quelque doigt gelé. J' accélère. La circulation ( c' est le cas de dire ) l' emporte, et c' est bien dégourdi que j' atteins la zone abritée et l' aimable rimaye à peine discernable par cette nuit sans lune. Je me laisse descendre, un peu à l' aveuglette, jusqu' à la cabane où je parviendrai bien à faire fondre le thé-citron figé dans la gourde.

Peut-être cette réussite tardive, dans de si bonnes conditions, pourra-t-elle sinon ébranler du moins effleurer certains préjugés - ancrés comme un piton dans une fissure de granit -qui de novembre font pour l' alpiniste le mois des grands renoncements. Et si par aventure, qui sait, quelque touriste peu conformiste était tenté de s' accorder une ultime randonnée à 4000 en ce novembre si décrié, ce petit récit n' aura pas été tout à fait inutile.

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