Première ascension du versant E. du Combin de Zessettaz

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Avec 1 illustration ( 90Par René Fellay

Les versants nord et sud du Grand Combin avaient déjà fait l' objet de nombreuses variantes, lorsque fut gravie pour la première fois la face ouest par E.R. Blanchet avec Kaspar Moser, le 20 juillet 1933. Leur itinéraire — tout dans la glace — n' a pas été repris. Quel sort sera-t-il réservé à celui — tout dans le roc — inauguré le 19 août 1943, le long du versant est?

Face à la Ruinette, cette immense paroi d' aspect vertical, noirâtre, flanque le Grand Combin entre la Tour de Boussine et le Tournelon Blanc. Elle plonge depuis le Combin de Zessettaz ( 4078 m .) jusqu' au glacier du même nom. Depuis quelques années déjà, elle attirait les regards et excitait l' envie de quelques montagnards, non point tant comme amateurs de voies nouvelles, mais intrigués par cette paroi haute et compliquée, et désireux que la plus haute cime qui s' élève entre le Mont Blanc et la Dent d' Hérens fût gravie par tous ses versants. J' étais de ce nombre, car mon service me retrouve tout le long de l' année dans le cirque de ces sommets. Au cours de mes tournées de surveillance dans la région de l' alpe de la Liaz et de la Tour de Boussine ainsi qu' à l' alpe de Giétroz vis-à-vis, j' avais déterminé peu à peu un itinéraire à mettre à l' épreuve à travers les 1000 m. de dénivellation de la paroi. Paroi compliquée non aux regards, mais pour l' alpiniste, car les reliefs y sont peu accusés, les arêtes insignifiantes. Tout y est plutôt surface, une surface très haute et très large, et l' œil du grimpeur ne sait trop, d' abord, par où l' escalader.

Le 18 août 1943, mon collègue Machoud doit me rejoindre à la nuit à l' alpe de la Liaz. Les conditions de la montagne et du temps sont excellentes et demain nous allons tenter l' aventure. Il nous semblait que l' ascen directe en suivant une ligne qui coupe la paroi en son milieu pourrait réussir, pour autant que nous puissions trouver un passage, avant d' arriver au milieu de la montée, entre le glacier suspendu et les rochers au-dessus. Ce pan de glacier posé en équilibre instable en pleine paroi, il faudra le contourner par la droite, et dans ce passage doit résider la clef de l' ascension, avais-je conclu à chaque observation en posant mes jumelles. Nous devrons compter également avec des chutes de pierres.

J' avais passé une partie de l' après avec Benjamin, le fromager de l' alpe de la Liaz, et je l' avais quitté pour préparer le bivouac. Au crépuscule, les sonnailles du troupeau mêlaient leurs notes cristallines au sourd grondement de la cascade du Giétroz, tandis que le Pleureur et le Mont Rouge, émergeant au-dessus de la vallée déjà dans l' ombre, baignaient dans la lumière rose du couchant... Puis, brusquement, la nuit calme et fraîche des sommets.

19 août, 3 h. 45, diane. Nuit étoilée, temps magnifique. 4 h. 30, prêts au départ. Mais nous ne pouvons pas emporter tout notre matériel et nous Die Alpen - 1945 - Les Alpes27 allégeons nos sacs de tout ce qu' il est possible d' abandonner provisoirement ici, notamment le matériel de bivouac. Nous gardons 60 m. de corde, quelques pitons ( que nous n' utiliserons pas ), un réchaud, les vêtements blancs de l' alpin pour un bivouac éventuel, et nous sommes, en définitive, plus chargés qu' il ne le faudrait pour l' escalade.

Marche d' approche à travers les gazons, puis les éboulis de la moraine, silhouettes disparaissant aussi vite qu' apparues des chamois que nous éparpillons à tous les vents, derniers rayons de la lune précédant l' aurore toute proche. Et nous voici, à 7 heures, sur le glacier de Zessettaz. Le soleil éclaire déjà vivement les sommets sur nos têtes. Nous faisons une brève halte et mangeons quelque chose, car nous ne savons pas si nous pourrons le faire plus haut. Le glacier de Zessettaz, où nous nous trouvons, est plat, et nous sommes à 200 m. à l' horizontale du pied de la paroi. Des pierres viennent s' abattre non loin de nous. Déjà! Cela suffit pour nous mettre d' emblée dans cette atmosphère d' anxiété du temps de lutte, car ces chutes de pierres ne nous trompent pas sur les conditions dans lesquelles il faudra faire l' ascen. Il s' agira d' avoir l' œil!

Nous nous encordons à 20 m ., distance que nous garderons toute la course, et nous voici dans la paroi. Nous avançons rapidement d' abord, recherchant le plus raide, ce qui nous abrite mieux mais nous freine à cause de la qualité du roc désagrégé. Quelques cheminées nous font gagner du temps. Nous nous dirigeons sous le surplomb du glacier suspendu, impatients d' en sentir la protection, car des traînées blanchâtres parsèment la paroi tout autour de nous, tandis que des sifflements passent sur nos tètes. Pour un temps, nous sommes donc en dehors de la ligne de tir. Les coups partent de tout en haut, déclanchés par le soleil matinal qui libère les cailloux mal soudés. Plus tard dans la journée, nous ne pourrions pas nous tenir sous le glacier, car il se met aussi de la partie; des débris de glace jonchent le pied de la paroi. La sécurité nous redonne courage et confiance. Nous montons par une marche oblique vers la droite, et quand nous arrivons au glacier même, nous sommes à son bord extrême droit ( dans le sens de la marche ).

A notre hauteur un couloir très incliné, verglacé, noirâtre et en forme d' entonnoir est coupé net dans sa chute au-dessus d' un aplomb de quelques centaines de mètres. Immédiatement sur nos têtes, le glacier. Nous n' avons donc pas le choix. Tandis que Machoud assure de son mieux et surtout observe le ciel de l' entonnoir, je me mets à tailler de maigres marches pour traverser horizontalement les 4 à 5 m. du couloir. Tout se passe heureusement. Nous avons de la chance, la musique ne fait que passer sur nos têtes ou alentour. Un surplomb m' abrite pendant que je tire la corde devant mon camarade qui me rejoint. Nous sommes engagés dans la zone critique et il s' agira d' en sortir. Plus haut, le glacier s' étire sur la droite et des blocs de glace se sont écrasés de toutes parts; nous montons à travers les séracs superposés, et la glace saute, rapide, sous la pointe du piolet. Nous sommes toujours dans la partie inférieure du couloir déjà plus évasé cependant et dont l' embouchure se trouve bien plus haut. Les séracs sont notre protection anti-aérienne. L' occasion d' en sortir doit-elle être cette épaule rocheuse verticale à notre droite? Elle est de nature à nous garder des projectiles, sans doute, mais terriblement inclinée et de consistance médiocre. La contourner par la droite, si c' est possible? Ce serait nous rejeter dans un nouveau couloir. Mieux vaut donc tenter de l' escalader ( il n' eût pas été possible de déborder sur la droite ).

Nous quittons le bord du glacier. Avec beaucoup de précautions, je parviens à me hisser sur une petite plateforme. Mais là, halte! Un mur vertical de 3,50 m. environ m' arrête net. Et pas de prise. Machoud me rejoint en prenant les mêmes précautions, car les moyens d' assurage sont précaires. Que faire? Devant nous, le mur; sous nos pieds, le vide plonge d' un seul jet de quelques centaines de mètres. Mais nous sommes en forme pour l' action, physiquement et moralement. Aussi mon jovial camarade garde-t-il son sourire pendant que mes tricounis s' inscrivent sur ses épaules pour faire la courte échelle qui est notre seul espoir. Il s' est accroupi, puis il se relève lentement, très lentement, mes mains et ma poitrine appliquées contre la paroi afin de conserver l' équilibre, jusqu' au moment où elles réussissent à saisir une prise, puis une deuxième, enfin à me rétablir complètement. Ouf! Ce soupir de soulagement ne s' arrête que quelques mètres plus haut, quand je puis assurer la corde et que je me hâte de dégager mon collègue et de le tranquilliser. Nous n' échangeons pas un mot pendant cette montée, et nous poursuivons illico en rampant littéralement sur des dalles très inclinées, quelques-unes imbriquées comme les tuiles sur un toit, nous obligeant à déborder sur la droite ou sur la gauche, dans des mouvements extrêmement lents et calculés. Nous veillons à ne pas perdre une minute afin d' arriver au replat de la croupe avant que la fatigue ou la crampe ne nous éprouvent. Ce travail de reptation où tout le corps fait ventouse contre la paroi nous réussit et nous voyons, avec quel soulagement, le vide reculer quelque peu quand nous arrivons au replat. Une deuxième croupe suit immédiatement la première, un peu moins raide et moins exposée. Nous la gravissons de suite, afin de voir où nous en sommes, car nous croyons qu' elle marque la fin de cette partie centrale et, comme on le voit, difficile. La chance est encore avec nous et notre espoir se réalise: après un léger replat, une arête s' élève, rapide, jalonnée de quelques gendarmes et de petits surplombs. Nous nous mettons à l' abri au pied de. ces gendarmes et prenons un instant de répit. A titre préventif, nous avions gardé pullover et vêtement et calfeutré nos casquettes. Nous nous donnons de l' air et jouissons d' une véritable détente. L' optimisme rentre pleinement en nous, en même temps que le contenu des gourdes. Le soleil donne en plein. De part et d' autre, dans les couloirs, la canonnade continue; une eau sale dégouline, puis tombe en cascade dans les précipices. Nous dressons un petit cairn, témoin éphémère de notre passage, et nous repartons. A pouvoir saisir à pleines mains l' arête et gravir les gendarmes, nous croyons escalader une autre montagne, après les dalles inclinées et lisses de tout à l' heure. Nous sentons aussi que le sommet doit se rapprocher, car nous avons pris de l' alti et les heures ont passé bien vite. Cependant, au bout d' une centaine de mètres, l' arête que nous suivons se termine à son tour, pour faire place à deux assises de rocher transversales et superposées. Entre ces deux assises, un pierrier incliné, recouvert par un névé au début de la saison mais actuellement libre, et exposé aux chutes de pierres du gradin supérieur, celui-ci portant la carapace de glace qui doit marquer la fin de notre ascension.

Cet intervalle à franchir nous expose de nouveau sérieusement au danger, et nous marquons une brève hésitation à nous y lancer.

Cependant, nous ne nous perdons pas en vaines alarmes et nous avons vite observé le régime et l' alternance des chutes. Profitant d' une accalmie, nous franchissons aussi rapidement que possible les 20 m. qui nous séparent de la prochaine paroi. Nos sacs un peu lourds et aussi une certaine fatigue ne nous permettent pas d' aller aussi vite que nous le voudrions; cependant, rien ne se passe, et nous voici encore une fois en sécurité. Nous examinons la nouvelle paroi tout en reprenant notre souffle. Plusieurs points permettraient de la gravir; mais ce qu' il nous faut, c' est le cheminement le moins exposé à la canonnade, celui qui nous offre le plus de « couverts » pendant la montée. Sous l' œil vigilant de Machoud, je me mets à grimper. Je ne fais pas 10 m. que le cri « attention » me fait me plaquer prestement contre le roc, sous le couvert réellement providentiel d' un petit surplomb que j' allais atteindre. Ce n' est rien moins qu' une avalanche de projectiles qui passent en rebondissant au-dessus et tout autour de moi et un véritable nuage de poussière m' enveloppe, déposant sur mes habits et sur mon sac une couche grisâtre. La voilà qui disparaît dans les précipices. Ouf! Nous nous rassurons mutuellement: nous sommes intacts tous les deux, ainsi que la corde que nous devons contrôler à tout moment. Les puissances maléfiques qui habitent ces lieux escarpés avaient effectué une charge à fond pour cette dernière attaque; aussi, sans la protection particulière que nous avons éprouvée depuis le départ, tous nos efforts et toute notre vigilance auraient bien pu tourner ici à la catastrophe. C' est sans encombre que nous atteignons le dessus du gradin, et nous voici, enfin, définitivement en sécurité. L' eau qui sort du glacier nous donnera du thé. Nous pouvons, enfin, tourner le dos à la montagne. Assis, les jambes pendantes sur le vide, nous nous détendons délicieusement au spectacle des Alpes proches et lointaines, du Pleureur à la Ruinette, du Mont Blanc de Seillon et du Pigne d' Arolla à l' Epicoun, à la Dent d' Hérens, au Cervin, au Mont Rose, à la Dent Blanche, au Weisshorn et jusqu' aux Alpes bernoises.

Une bonne demi-heure s' est écoulée ainsi quand nous repartons pour franchir la croupe somrnitale du Combin de Zessettaz. C' est une diversion et une partie de plaisir que de faire valser le piolet en regardant dégringoler puis disparaître les morceaux de glace dans le silence et dans l' abîme. Et nous voici au but. Nous marquons notre arrivée par de joyeux cris de joie. Il est 15 heures; nous avons mis sept heures et demie pour gravir la paroi. Nous avons rejoint, à quelques dizaines de mètres du Mur de la Côte, le chemin qui vient de Panossière. Nous le prenons en sens inverse, soit la descente du Corridor, la traversée de l' interminable glacier de Corbassière et arrivons à 17 heures à la cabane de Panossière, soit douze heures et demie après le départ du bivouac. La surprise et l' émotion à retardement que nous y procurons à mon frère ( il ne savait pas à quoi nous avions passé la journée ) le font se précipiter sur deux bouteilles cachées et d' autant plus fraîches qui, dans cette circonstance, prennent une autre signification que celles des kermesses. Il y en avait une pour avoir franchi avec bonheur le passage critique, l' autre, pour avoir échappé aux diables de la montagne.

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