Première neige

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PAR VIO MARTIN1

Jamais la neige n' est venue plus discrètement, dans une telle économie de signes précurseurs, une telle avarice aussi de ce semblant de vie que lui prêtent les jeux imprévisibles de l' air plus ou moins humide, plus ou moins mouvant qui sépare ou agglutine, rejette au ciel ou plaque aux murs les blancs insectes dociles.

1 Tiré de Terres noires, par Vio Martin, Editions Rencontre, Lausanne-Paris, 1959.

D' ordinaire, sans lever les yeux de mon travail, je sais l' arrivée de la grande silencieuse: reflet terni du carreau dans le parquet ciré à miroir, ombres papillotantes qui jouent sur le papier où j' écris, obscurcissement de la pièce, cri d' allégresse soudaine et aiguë d' un enfant dans la rue, ricanement d' une corneille, tous ces presque riens que l' être attentif saisit, auxquels il participe, devenu neige avec la neige tombante.

De ces signes qui me laissent frissonnante et ravie, j' ai été frustrée, comme aussi du petit froid annonciateur qui précède de quelques heures la chute des flocons, se glisse dans les chevilles, dans les reins, traverse les lainages les plus douillets. Le ciel même est resté serein; le vieil Anthelme n' a pas pu me dire en se frottant les mains, avec un petit sourire de mage complice des astres et des éléments: « Il a fait un ciel à neige! » Le ciel à neige, c' est ce rideau cendré tendu sans un pli au ras des bois qu' il voile peu à peu, dont il efface les contours, descendant bientôt jusqu' à toucher les toits morts, l' eau morte, les prairies mortes.

Cette fois, le ciel a menti. Toute la douceur de vivre de ce matin a été mensonge. Ou bien si c' est moi qui ne sais plus lire les signes... Le baromètre, lui aussi, s' est trompé, ou a été trompé.

Nous vivons maintenant dans un paysage gris, instable, éclairé doucement d' en bas par la lumière née de cette neige légère comme un duvet. Les flocons continuent à tomber, mais si espacés, d' une chaîne si transparente, que rien n' a disparu des horizons familiers. Seulement, touchés par la grâce de cette chose impalpable qui se pose sur eux presque sans les toucher, les champs, les arbres, les maisons ont perdu leur force charnelle, leur poids de matière, ont pris lentement figure d' esquisse à peine colorée ca et là d' une tache rose, tuile ou bosquet, lisière d' éteules gelées.

Le pré brûlé, les labours violets transparaissent sous la claire couverture gercée. Trop fins, trop minces, les flocons se perdent parmi les graminées dures, dans les veines des sillons, s' égarent entre les doigts des ramures; trop légers, ils s' envolent des murs, des routes d' où s' élèvent de minces volutes brillantes qui s' essaient à la vie, mais que leur faiblesse rabat bien vite...

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