Quand l'avalanche rend intelligent

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PAR MADELINE CHEVALLAZ, LAUSANNE

C' est au ski que je dois une de mes expériences les plus bouleversantes. Le temps était lourd, la neige humide, pesante. Nous voulions traverser des Rochers-de-Naye sur Les Moulins. Tous les autres skieurs regagnaient rapidement Montreux. Mais nous quatre, obstinés, partîmes tout de même.

L' avance était pénible: nous passions au-dessous d' une crête. Après l' avoir contournée, nous nous trouvons à l' extrémité d' un cirque de montagnes où nous nous engageons avec crainte. Le premier skieur fait cinquante mètres et se trouve à mi-côte; le second, le troisième et enfin le quatrième suivent. Le silence est complet.

Notre guide glisse encore cent mètres sur une neige qui cède parfois et de petits blocs de neige dévalent au centre du cirque. Nous allons sur ses traces, chacun à son tour. Tout va bien.

Mais soudain, sur la crête d' où nous venons, une énorme plaque de neige se détache lentement et descend, fatale. La suivante, lourde, puissante, s' ébranle aussi. Une autre encore, plus près de nous, comme si toute la montagne voulait se débarrasser méthodiquement de sa neige.

Ce sera notre tour dans quelques minutes. Inexorablement. Notre guide avise une bosse de terrain à quelque cent mètres et s' écrie: « Il faut y arriver! » Mais la neige colle à nos skis. Trois d' entre nous atteignent le but. Il était temps. L' avalanche, juste au-dessus de nos têtes, s' est détachée avec un craquement sinistre.

A l' instant même, je deviens autre. Je vois défiler ma vie entière en l' espace d' une seconde, je comprends que je vais mourir et fais le bilan de mon existence, confie mes enfants à Dieu et me prépare tranquillement à la fin. Pas l' ombre d' une crainte: une paix immense, telle que je n' en avais jamais connu, une intelligence des gens et de la vie, merveilleuse, comme si brusquement j' avais trois, dix, cent cerveaux qui travaillaient ensemble.

... L' avalanche avait emporté le retardataire. Nous trois, fermes sur la bosse, vîmes la neige nous cimenter au sol jusqu' aux cuisses, puis nous laisser indemnes tandis que de chaque côté, elle saccageait tout sur son passage avant de buter au fond du cirque.

Notre guide réussit à se déterrer, à filer dans la direction où notre ami avait été emporté. Un bâton de ski surnageait. Le guide creusa, creusa. Et quand nous arrivâmes vers lui, la tête de notre ami émergeait de la neige. Etourdi, il esquissa pourtant vite un sourire et murmura: « Je n' ai pas de mal! » Nous étions sauvés.

A cet instant, mes jambes se mirent à trembler et se dérober. Une peur rétrospective m' envahit tout entière. Je n' avais plus la force de continuer. Il fallut me tirer, me traîner jusqu' au chalet le plus proche où un grog bouillant nous remit le cœur en place.

Mais mon intelligence due à l' avalanche avait complètement disparu et je me retrouvais avec mon petit cerveau de tous les jours, incomplet, étriqué.

N' empêche que grâce au danger, j' avais mesuré que la mort n' est pas triste comme on se l' ima, mais un passage vers d' autres dimensions où notre mesquine idée du temps n' existe plus, où nos petitesses, nos anxiétés de cloportes sont dépassées glorieusement. Ce sentiment que nous pourrons y voir plus clair, qu' il y a des immensités merveilleuses, au-delà de nos limites humaines me donnèrent dès lors un optimisme que le plus sinistre des pessimistes ne pourra jamais m' en d' Avis de Lausanne, 7 novembre 1961 )

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