Rencontres hivernales

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PAR JACQUES MARTIN, VEVEY

Avec 4 illustrations ( 142-145 ) L' homme de la nature affectionne les hautes régions neigeuses, régions désolées, paradis du skieur solitaire. L' immensité sauvage le confirme dans sa petitesse, mais son âme est rassérénée par la magnificence de la Création.

Il y a en Valais de vastes champs de neige sur lesquels régnent en maîtres, tantôt un soleil oblique, éblouissant, qui fait étinceler les paillettes de l' étendue blanche, tantôt la bourrasque niveleuse, qui comble, ensevelit, colmate, neutralise toute chose, à tel point que les distances n' ont plus de mesure et que parfois vous mettez vingt-cinq minutes à atteindre un point que vous situiez à une heure de là - à moins que vous ne fassiez l' erreur inverse.

Par un ciel sans rides, l' un des premiers jours de janvier, je montais au fabuleux pâturage de Bréonna, dans la partie supérieure du val d' Hérens. Immense prairie comparable, sous la neige, à un gigantesque écrin garni de satin blanc dont le couvercle - les parois de gneiss disposées en hémicycle - s' ouvrirait sur un trésor de perles.

Pas un mouvement n' agite le paysage, aucune trace d' animal ne rompt l' uniformité de la nappe immaculée; aucune brise, aucun bruit ne fait vibrer mes tympans, hormis le glissement feutré des skis dévidant un étroit ruban dans la poudre cristallisée.

La joie des yeux est à son comble lorsque le regard se soulève et rejoint au loin le miroir du glacier et tout autour les sommets, les joyaux de la couronne d' un grand Roi.

C' est beau au-delà de toute expression!

Par réaction inconsciente, je me retourne pour jeter un coup d' œil en arrière, comme si je voulais m' assurer de la réalité du chemin parcouru jusqu' ici...

Je ne suis plus seul!...

Au loin, surgi de la crête voisine, un petit point noir « rebedoule » en bas de la pente, pour utiliser notre savoureux idiome vaudois. C' est un renard! Désertant les altitudes, las d' y pratiquer une chasse infructueuse, par bonds et glissades il descend dans la neige profonde, croise ma piste à angle droit sans hésitation ( de toute évidence il m' a vu avant que je ne l' aperçoive ) et finalement disparaît beaucoup plus bas entre les premiers mélèzes.

Vision fugitive qui vous laisse un instant surpris, puis incontinent pose à votre esprit des questions auxquelles vous ne pouvez répondre que par suppositions: quelles raisons l' ont fait monter si haut en plein hiver2600 à 2800, voire 2900 m. ) A-t-il poursuivi un lièvre variable? Est-il resté bloqué par la tourmente qui a sévi la semaine précédente? Depuis trois ou quatre jours que le temps a changé, pourquoi a-t-il attendu si longtemps avant de redescendre? Et pourquoi d' une traite, d' environ 600 mètres de dénivellation?

Ayant épuisé les ressources de mon imagination, je continue de monter, me fixant pour but un col situé à près de 3000 mètres, qui est pour ainsi dire la commissure du couvercle et de l' écrin; mais une avalanche tombe sur la pente terminale et m' avertit fort à propos qu' il vaut mieux renoncer à mon projet. Je ne me le fais pas dire deux fois et bientôt j' amorce le retour.

Dès lors le skieur s' abandonne à l' ivresse blanche, sensation de griserie si justement qualifiée que donne la descente à ski dans une neige vierge et poudreuse.

Mais il y a quelquefois des imprévus qui vous obligent à faire halte.

Ce jour-là, l' imprévu trouva une formule inhabituelle. J' approchais à vitesse réduite de la trace laissée par le renard et allais la couper obliquement lorsque subitement, comme un éclair, comme un diable sorti d' une boîte, à cinq mètres devant moi, une forme vivante fit éclater la surface blanche et lisse et d' un bond prodigieux retomba à quelques mètres en contrebas, s' arrêta une seconde pour s' orienter et fila en sauts élégants, souples et rapides vers le haut ( « telle une balle élastique affranchie des lois de la pesanteur » ainsi que l' exprime René-Pierre Bille ), refaisant en sens inverse le chemin que le renard avait fait deux heures auparavant, empruntant même sa piste pour gagner plus vite la crête du Liappey d' Enfer, à 2500 mètres, lequel est en été un désespérant chaos de blocs de serpentine, rougis par les lichens.

J' avais facilement reconnu le lièvre commun.

Le gîte se trouvait en pleine neige et avait été complètement recouvert par la tempête. Il mesurait environ 40 cm de profondeur et autant de largeur. Pas une crotte n' y était visible. Extérieurement, aucun indice n' aurait décelé la présence de l' animal et, fait intéressant, le renard, son ennemi, ne l' a pas éventé.

Surpris par la bourrasque trois ou quatre jours auparavant, il était resté recroquevillé dans son abri de fortune, sans pouvoir croquer la moindre brindille de genévrier dont il se contente, faute d' autre chose, ni même la plus petite herbe sèche.

Quelle merveilleuse capacité de résistance aux intempéries et la faim!

Tout heureux de ma rencontre et des observations qu' elle me permit de faire, je repris la descente, en biais, dans l' intention de gagner l' alpage du Tsaté. Arrivé là, au lieu de suivre sur la droite ainsi que j' avais l' habitude de le faire pour rentrer en virant au chalet, je m' élançai à gauche sur une petite pente raide et aboutis à toute allure dans les mélèzes ou je tombai littéralement sur un groupe de tétras lyres qui évitèrent de justesse la pointe de mes skis.

Il y en avait quatre, trois mâles et une femelle.

Les coqs affolés s' envolèrent immédiatement tandis que la poule, plus maîtresse d' elle, semble-t-il, rampa trois ou quatre mètres dans la neige avant de prendre son envol.

Le spectacle de ces envols dans les mélèzes ouatés, enflammés par les derniers rayons du soleil, est de ceux que l'on n' oublie pas.

Comme le dit l' ornithologue J. M. Giovanna, il n' y a jamais pour l' observateur de fait quelconque ou sans intérêt.

De cette rencontre je notai le comportement différent des mâles et de la femelle, ce qui est un renseignement sinon un enseignement! D' autre part, il apparaît que dès le début de janvier les coqs sont très assidus et rivalisent d' attention à regard des poules. Dans le cas particulier ils étaient trois pour une. Cela signifierait-il qu' il y a pléthore de coqs?

Sans doute, les chasseurs ou certains auteurs ornithologues ont-ils depuis longtemps fait ces mêmes observations, je ne sais.

Les avoir faites soi-même, à la source, c' est tout autre chose et cela procure une satisfaction combien plus complète que ne saurait le faire la connaissance acquise par les livres...

« En somme, la nature vient à nous... » a dit encore très justement M. Giovanna.

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