Roda di Vael

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10e ASCENSION DE LA VOIE MAESTRI PAR MICHEL VAUCHER, GENÈVE

Avec 1 illustration ( 19 ) Nous rentrons des Tre Cime par le plus court chemin. La raison en est bien simple: Yvette et moi sommes à court d' argent. A Trente, nous retrouvons Carlo, un aubergiste sympathique chez qui nous allons manger. Trente, c' est la ville du festival de films de montagne et, après un ou deux de ces festivals, on s' y fait beaucoup d' amis. La conversation roule donc obligatoirement sur ces amis. On en vient à parler de Maestri, du terrible Cesare qui fait trembler les parois! Et nous apprenons que ses admirateurs lui ont offert un restaurant. Ah, l' Italie! Quelques exploits, un peu de battage et hop! on vous assied dans un petit troquet tranquille, où vous apprenez à déboucher la limonade.

Mais voilà, nous sommes Suisses!

Ce qui n' empêche d' ailleurs pas une visite à Cesare. Une petite heure de voiture avec Carlo, et Cesare nous fait les honneurs de son restaurant. C' est magnifique! Et le maître des lieux, délaissant pour quelques instants les dames en robes du soir, vient bavarder avec nous. De montagne, évidemment.

- Qu' avez fait? Que faites-vous, maintenant? Quand vas-tu faire ma voiecette question-là, ça fait trois ans qu' il me la pose à chaque festival ).

Mais oui, après tout, pourquoi pas sa voie? Il nous faut de l' argent et 20 mousquetons, c' est tout.

- Ce n' est que cela? Il fallait le dire tout de suite.

Et comme seuls les Italiens savent le faire, très gentiment on nous prête le tout.

Avec un charmant sourire, Cesare dit encore à Yvette: « Je serais ravi et très honoré que vous fissiez par la même occasion la première féminine. » Lorsqu' il se tourne vers moi, son sourire est un peu différent. En regardant bien, on y verrait même un brin de moquerie ( « Avec une dame, qu' est qu' il va prendre! » ). On en reparlera, mon petit vieux; on voit bien que tu ne connais pas la dame.

Et nous voilà partis. Bolzano, Lago di Carezza ( traduction libre ). La région est très belle. Un télésiège va nous mener à la cabane Paolina. Le vendeur de billets s' informe de notre but. A la réponse, je revois un sourire que je connais bien. « Avec la dame ?»- On regardera avec les jumelles! Je constate qu' avec Yvette, il n' est pas possible d' être pris au sérieux.

Pendant la montée en télésiège, nous dévorons la paroi des yeux. C' est une face de 350 m, en rocher rouge, qui n' a pas l' air commode. On verra bien!

Le refuge est très sympathique, mais nous ne faisons qu' y passer. Nous apportons le matériel au pied de la paroi, afin de partir légers le lendemain. Une heure et demie de moraine, et c' est l' attaque. Je vais crocher le premier piton, puis nous revenons à la tombée de la nuit.

Un roulement de tambour... C' est la gardienne qui nous réveille d' une façon énergique: 3 heures du matin!

4 heures, attaque. A la fin de la première longueur, déjà nous nous rendons compte que la voie ne sera pas trop pénible. Le rocher est percé d' une multitude de trous et les pitons sont très rapprochés. Maestri a mis huit jours pour faire la première, ce qui représente 40 m par jour à peu près. Il y a planté environ 60 pitons à expansion, alors que tout à côté se trouvent de bonnes fissures. Sans vouloir être méchants, nous croyons que huit jours c' est beaucoup. Il faut voir dans tout cela ce côté italien, un peu théâtral. A partir du sixième jour, la télévision et les journaux de tous les pays se trouvaient au refuge pour le reportage. Nous l' avons dit à Maestri, qui en a ri le premier puisqu' il a refait l' ascension tout seul en neuf heures.

Cela n' enlève d' ailleurs rien à la voie, qui est très belle. Cinq longueurs dans un grand dièdre, et nous butons sous un énorme surplomb. Traversée de 15 m à droite. Tout cela se déroule dans une paroi qui surplombe; continuellement, l' impression du vide est très grande. Yvette se débrouille comme un chef; elle récupère les mousquetons, enlève à petits coups de marteau les rares pitons que je plante et crie ses ordres comme un vieux professionnel: « Mou la rouge, sec la blanche! » Pour le mou, ça va toujours très bien. Assurer sec, c' est une autre affaire: il y a du frottement. Mais Yvette s' arrange, et nous voici sur la seule terrasse de la voie: deux mètres sur trois; c' est vraiment confortable!

Une petite dalle, et en avant! Sur notre droite, une cordée escalade la voie des cheminées du Diable et nous pouvons nous distraire, en la voyant à l' œuvre. C' est une voie facile et il est amusant de prévoir son itinéraire, pendant que nous assurons à tour de rôle. Nous demandons l' heure: « Zwei Uhr. » - « Yvette, on sort sans bivouac. » - « Tu crois !» - « Il me semble que vers cette traînée mouillée, c' est la fin! » Et Yvette arrive, s' installe sur deux étriers, quelques mètres en-dessous de moi et me donne le précieux matériel, avec un sourire.

Le temps est nuageux; les trois litres d' eau que nous avons emportés sont encore à peu près intacts. C' est vraiment les conditions idéales. Le vide est de plus en plus grand. Au loin, le Lago di Carezza brille dans un rayon de soleil. Que c' est beau! Comme nous sommes heureux!

J' arrive à bout de corde, sur de mauvais pitons; 4 mètres au-dessus, je pourrais faire un bon relais. « Yvette !» - « Oui. » - « Monte un bout avec moi, je veux faire le relais un peu plus haut. » Il y a tellement de pitons que les risques sont pratiquement inexistants. Nous voilà progressant ensemble. Nous répéterons cette manœuvre plusieurs fois dans les dernières longueurs.

Je sens que c' est la fin. Dix mètres au-dessus de moi, la paroi cesse d' être surplombante. Un dernier relais sur étriers, comme les autres, et je repars fébrile. « C' est sorti, Yvette! » - « Déjà? » J' éclate de rire. Si Maestri l' entendait!

Nous avons mis douze heures. Au-dessus, une cheminée très facile, que je fais sans matériel: Yvette a tout gardé. Une grande terrasse. Le matériel est enfoui dans les sacs. Une gourde se vide; nous mangeons quelques nougats. C' est le bonheur tranquille des ascensions bien réussies. Pas de mots inutiles, pas de comédie. Une grande paix descend sur nous, un peu de fatigue aussi.

Nous sommes descendus, « décordés », par la voie normale, en cherchant un peu. A la nuit, nous avons retrouvé le refuge, où un grand plat de macaronis nous attendait. La gardienne nous observait avec un sourire nouveau, mais nous pensions à autre chose. Au lieu d' étriers, c' est un bon lit qui nous bercerait. Et sans roulement de tambour pour le lendemain matin.

( GAO, septembre 1961 )

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