Septembre glaciaire 1956

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PAR M. BRANDT ET A. VOILLAT

Avec 6 illustrations ( 152-157 ) 1947... 1956, deux saisons séparées par 9 ans. Deux années record. La première pour ses longues périodes de temps chaud et sec, la seconde pour ses généreuses précipitations dignes de la mousson. Deux années foncièrement différentes et cependant propices toutes deux aux ascensions, à condition d' adapter ses courses aux circonstances, que d' aucuns ont vouées à tous les diables. En 1947, nous donnions aux courses rocheuses tout notre enthousiasme de jeunes. Jamais nous n' aurions choisi des voies neigeuses, et chaque départ équivalait alors à une réussite certaine. Mais, en 1956, combien d' échecs sur le rocher! Nous désespérions de cette année abominable... C' est alors que nous fut octroyé le magnifique cadeau d' un septembre de ciel bleu, la stabilité d' automne sur des conditions de juin. Chaque dimanche s' utilise au maximum et s' étend chaque fois au lundi. Adrien prétend malicieusement que c' est le lundi matin que l' éclairage est le plus favorable pour réussir de belles photographies. La liberté du lundi matin recrée une atmosphère d' écoliers en maraude, mais pour nous, c' est d' une maraude de faces nord qu' il s' agit.

Weisse Frau paroi W, 2e ascension, 1 " descente La cabane du Hohtürli est le point de départ pour quatre courses glaciaires. Tête de ligne bien sympathique lorsqu' on connaît son gardien, que chaque fois nous revoyons avec grand plaisir. Il semble paradoxal que dans un caravansérail pareil le papa Ogi n' ait pas négligé les vertus d' accueil. Il reçoit aussi bien le caissier de la société d' accordéonistes, ou la jeune fille échappée de quelque camp de vacances, que le montagnard ayant à cœur de ne plus se raser au-dessus de 2000 m. L' in de la grande cabane est cependant manifeste le samedi soir: il y a impossibilité d' obtenir autre chose que du potage.

Aujourd'hui, les conditions atmosphériques ne manquent pas de nous causer quelque souci, bien légers il est vrai, car nous disposons de deux journées. Si les conditions sont favorables nous tenterons de réaliser coup double en escaladant le matin la Weisse Frau et l' après le Rothorn. Projet parfaitement réalisable, la hauteur des parois, environ 350 m, permettant d' utiliser la journée en plein. La paroi W de la Weisse Frau a été réussie en 1945 par H. Etter et E. Reiss. Son parcours n' est pas recommandé à cause du tiers supérieur en dalles inclinées contre le bas. Il semble que cet inconvénient risque de nous être épargné grâce à l' enneigement exceptionnel. La saison avancée n' au heureusement pas de départ très matinal. Nos dispositions citadines répugnent toujours à déambuler de nuit sur un glacier en prenant garde de ne pas laisser traîner une corde de condamné à dormir debout. Notre itinéraire se confond avec celui du Blümlisalphorn; une fois descendue la pente derrière le Blümlisalpstock, un crochet à gauche dans une combe conduit à une rimaie débonnaire. La traversée d' un champ de blocs de neige mouillée descendus en avalanche de la paroi crée juste la diversion qu' il faut pour que nous franchissions la rimaie avec assez de lucidité. Les dernières brumes du sommeil se lèvent en même temps que le soleil, très rose ce matin. La chaleur est moite, le temps instable, de longs cirrus roses promettent un gala de temps variés.

Tout de suite les conditions se révèlent favorables; un seul coup de penne suffira à établir une marche jusqu' à 100 m sous le sommet. A notre gauche une cordée se trouve déjà très avant sur la voie normale du sommet; elle nous y précédera de quelques heures. Le rythme est très rapide, nous sommes stimulés par l' impression d' être un peu chez nous, car cette région est celle qui a reçu nos plus fréquentes visites. La paroi monte d' une pente régulière de 49un passage à 51à peine étranglée vers le haut par quelques bastions rocheux. Dès le milieu de la course, le ciel s' est chargé de nuages d' orage qui attendront que nous débouchions au sommet pour se manifester d' une façon très électrique. La glace recouvrant les dalles n' apparaît qu' à une longueur de corde sous le sommet; il faut alors soigneusement tailler ses marches. La montée a été enlevée en trois heures. La station au sommet est ultra-rapide. Bonjour et au revoir, sans même apercevoir le moindre paysage. Chaque fois que Maurice essaie de dresser ses 1,83 m, il se produit dans son bonnet de lame mouillée une décharge électrique très désagréable. Il a vite compris qu' il a tout à gagner à marcher à croupetons. Seule Rose coiffée d' un chapeau de toile cirée ne ressent pas ce malaise avec la même intensité.

Le rappel est fixé quelques mètres en dessous de l' arête et les premiers 60 m sont descendus avec empressement, bien que le brouillard masque toute visibilité et que la neige et le grésil se mettent à tomber. Un deuxième rappel nous amène dans la trace qui, très rapidement, disparaît, comblée par de petites coulées de neige sournoises. Elles s' annoncent discrètement par un glissement velouté, comme une invitation à les accompagner pour être plus vite en bas. Il faut déblayer chaque marche, travail monotone qui permet d' admirer la progression d' un orage sur la chaîne du Niesen. Le soleil a même la délicatesse de percer, ce qui permet à Adrien de réussir un de ses plus beaux clichés. Un moment il semble même qu' il se produise sur la plaine une répétition du déluge. Pour nous le faire apprécier de plus près, le ciel nous expédie bientôt une trombe d' eau. Notre stoïcisme sous l' averse commence à décliner; la rimaie franchie et le fond de la combe atteint, 2 heures 45 après avoir quitté le sommet nous trouvons refuge sous latente bivouac. La pluie redouble mais c' est très bien protégés que nous entamons notre repas de la journée, non sans jeter fréquemment un regard à l' extérieur. Il est près de deux heures de l' après, et les conditions ne s' améliorant pas, nous devons renoncer à la paroi N du Rothorn. Notre sacrifice ne comporte aucun acte méritoire, car nous savons pouvoir revenir le lendemain. C' est l' esprit assez léger que nous pouvons nous consacrerà notre garde-robe détrempée avec l' aide du gardien.

Blümlisalp-Rothorn, paroi NNE, lre ascension, Ve descente Montagne oubliée, entièrement écrasée par sa grande sœur, la Blümlisalp. Vu du lac d' Oeschinen, c' est un sommet rocheux qui tombe en parois à pic dans les eaux du lac. De la terrasse de la cabane, il s' impose au regard par son sommet bifide. Une pente de glace régulière soutient le sommet principal. L' itinéraire projeté qui n' avait encore tenté personne suivait exactement une ligne droite de la rimaie au sommet Il est encadré par une route rocheuse à sa gauche, et droite par une voie d' abord rocheuse et ensuite neigeuse jusqu' au col entre les deux sommets. L' inclinaison est de 48°, mais sous le sommet la pente se relève jusqu' à 52°. Les deux voies de chaque côté de notre itinéraire ont été suivies en 1875 et 1914, il semble qu' elles n' ont été répétées que très rarement. Notre première idée est de rallier la base de la paroi en passant sous le Blümlisalpstock. Intention que nous avons fort heureusement abandonnée au dernier moment, car le retrait du glacier a mis au jour un seuil rocheux, obstacle désagréable à franchir tôt le matin. Nous adoptons donc la voie usuelle du Blümlisalphorn et, après la descente derrière le Blümlisalpstock, nous nous dirigeons vers la droite. L' as de la face n' est pas de nature à nous impressionner. Peut-être est-ce l' accoutumance qui commence à jouer. Il est certain que la course que nous avons faite hier nous a remis dans le mouvement après un mois d' interruption. Voilà six semaines que nous gravissions également un Rothorn, mais un 4000 m celui-là. Sa face nord nous avait réserve une agréable surprise, puisque seuls les derniers mètres avaient nécessité de la taille.

Notre tracé commence à zigzaguer, empruntant la droite d' une profonde rigole collectrice de toutes les avalanches. La couche de neige, de peu d' épaisseur vers le milieu, repose sur de la belle glace. Les conditions s' amélioreront plus haut, mais nous nous félicitons d' avoir remis l' ascension à ce matin, car la neige fondante de l' après nous aurait cause certaines difficultés. Il devient évident même que, plus vite nous pourrons refaire notre trajet en sens inverse, mieux cela sera. Le temps toujours chaud mais beau ne laisse pas augurer une journée stable. Rapidement nous nous élevons, l' esprit déjà occupé par la prochaine course. L' alpiniste est un homme constamment harcelé de projets qui s' entrecroisent: il suffit qu' une course soit entamée pour que le projet de la suivante s' impose déjà à l' esprit. La seule possibilité de repos mental est de transformer au plus vite ce désir en réalité, afin de donner place aux intentions futures. Il est vrai que les places derrière le leader sont propices aux vagabondages de l' esprit. A part l' assurage souvent illusoire, les efforts souvent vains pour se réchauffer les pieds, les essais souvent infructueux pour éviter les produits de la taille, tout le reste n' est qu' occupation de l' esprit, qui dispose rarement d' autant de liberté. De pauvres papillons, des abeilles ou des insectes inconnus échoués dans la neige créent une diversion mélancolique. La réverbération leur creuse inexorablement une tombe dans laquelle ils s' enfoncent peu à peu. Leur soif d' espace les a trahis. Certainement que la partie bourgeoise de leurs tribus déplore leur folle tentative. Non, pauvres insectes, il n' y a aucun avantage matériel à vouloir s' élever si haut. Il y a cependant quelque chose que peu savent apprécier, mais qu' il vous a été donné de vivre.

Une légère rotation de la tête et nous avons devant nous la paroi de la Weisse Frau encore dénatu-rée par quelques vestiges de notre tracé. Une lumière glauque lui confère une sévérité et un air offusqué qui ne manquent pas de susciter en nous le sentiment d' un travail bien fait. Le dédale des crevasses ouvertes sur le glacier à nos pieds confirme notre décision de ne pas avoir suivi la voie directe pour arriver à la rimaie. Au niveau du col s' ouvre une deuxième rimaie entièrement recouverte.

Le sommet, sous forme d' un moignon rocheux, est maintenant à 50 m au-dessus de nos têtes. La neige poudreuse d' un couloir constitue la solution de continuité. Une cheminée rocheuse débou- chant exactement entre les deux sommets permettra de mettre le point final à cette ascension. Une arête spacieuse d' éboulis reliant deux sommets égaux en altitude constitue une loge de tout premier ordre pour scruter dans tous leurs détails trois parois glaciaires que nous avons eu la chance de pouvoir parcourir: Weisse Frau, Blümlisalphorn, Doldenhorn. C' est un belvédère vraiment unique qu' on a souci à vouloir trop vanter. Il suffirait qu' un financier souffrant d' une pléthore de capitaux décide de mettre ses fonds au service du public pour qu' il se constitue une société anonyme pour l' enlai du Rothorn par un téléphérique. Donc n' insistons pas trop et efforçons-nous de conserver encore quelques sommets indemnes de cette plaie. Le vent aigrelet presse le retour; déjà nous cherchons où enfoncer un piton dans la gibbosité du sommet. Combien cette fiche semblera inutile aux futurs visiteurs de ce sommet! Trois rappels nous permettent de franchir commodément la partie supérieure; la base de la paroi est parcourue face au vide dans notre trace en voie de décomposition avancée. La rimaie montre quelques mauvaises dispositions auxquelles nous n' avons pas le loisir de nous attarder. La neige ramollie nous vaut un retour pataugeant à la cabane.

Studerhorn, paroi N, 2e ascension, lre descente Trois jours de ce septembre lumineux ne sont pas superflus pour se rapprocher de notre Studerhorn, illustre inconnu parmi les cercles alpins. On ne saurait cependant ignorer les grands précurseurs de l' exploration de nos Alpes, les Studer, Scheuchzer, Desor, Agassiz, Escher, Hugi, qu' on a voulu honorer en désignant par leurs noms des sommets ou cols autour du glacier de Lauteraar, dont la moraine a abrité le fameux Hotel des Neuchâtelois.

Le soleil ne s' est touché que quatre fois depuis notre retour du Rothorn et il nous retrouve à l' Hos du Grimsel, pleins d' espoir et très entreprenants. L' attrait d' une partie de canotage sur le lac du Grimsel n' est pas étranger non plus au choix de cette région. Il est paradoxal d' entamer une montée en cabane par une lente glissade sur les eaux brunâtres du lac. Le trajet est raccourci de près de deux heures, mais du même coup on manque le parcours le plus pittoresque par le bord du lac. Presque un chemin de luxe, avec une multitude de dalles de granit disposées sur les parties marécageuses. Les forces motrices bernoises ont fait les choses avec beaucoup de « Gründlichkeit ».

L' extrémité des eaux lèche le front du glacier, morne et vaste entassement de caillasses. Le soleil ardent y entretient une vibration de l' air surchauffé des plus sympathiques. Le parcours sur ces surfaces rayonnant la chaleur est aisé, les pierres étant plates, et la direction indiquée par des traces rouges et des cairns. De loin cette étendue paraît entièrement plane, alors que sur place on s' étonne d' y rencontrer des vallonnements très divertissants. La cabane constamment visible s' éloigne d' un pas lorsque nous avançons de deux. Notre petit groupe de sept personnes a vite fait de s' égailler sur ce«cailloudrome ». Aujourd'hui, c' est une petite expédition familiale que nous avons mise sur pied. Adrien et Rose, fidèles à un principe qui veut qu' on monte en cabane en s' asseyant le moins souvent possible, sont déjà partis en avant suivis de près par un couple d' amis. La mère et la femme de Maurice forment l' arrière. Nous connaissions le site de la cabane Lauteraar et nous voulions le faire apprécier par d' autres.

Ce que par contre nous ignorions encore, c' est que la section propriétaire, selon sa coutume et son bon droit, y avait délégué ce jour là une centaine de personnes avec l' intention d' y entretenir jusque très avant dans la journée du dimanche une atmosphère de kermesse de montagne. Nous serons d' ailleurs les seuls à partir en course le matin. Rarement nous avons eu l' occasion de passer la nuit dans un tel silo; il n' y a vraiment que les lampes à pétrole qui, grâce à leur suspension fragile, n' aient pas à servir de lieu de repos.

La descente sur le glacier est délicate, surtout de nuit et cause de notre infirmité commune qui nous empêche d' être entièrement réveillés avant le lever du jour. Quelques échelles métalliques et une corde fixe facilitent l' accès à l' interminable glacier qui ne mesure pas moins de 9 km jusqu' au pied de la paroi. Un vent chaud pèse sur les paupières. Nous avons cependant hâte d' arriver à la jonction des glaciers de Finsteraar et de Lauteraar pour pouvoir jeter le premier regard sur le Studerhorn, invisible de la cabane. Devant nous la magnifique paroi NE du Finsteraarhorn s' élève du glacier un peu comme les Grandes Jorasses. Le but de nos désirs est situé immédiatement à main gauche. Ses 3638 m ont quelque peine à se faire prendre au sérieux à côté des 4274 m de son grand voisin. Sa face nord, haute de 740 m, avait attire en 1940 P. Bonnant et Loulou Boulaz, qui en avaient réussi la première ascension. L' inclinaison est supérieure à 52°, assez régulière, avec un bombement vers le milieu. Une impressionnante corniche de glace surplombante constitue le sommet.

Une contre-pente mène à une terrasse supérieure du glacier. Elle est coupée de gouffres impressionnants qu' on peut éviter fort heureusement. Le soleil baigne déjà toute la paroi du Finsteraarhorn. Bien que le ciel ait été radieux pendant deux jours, à aucun moment la paroi n' a bénéficié d' un rayon de soleil. Malgré cette circonstance défavorable nous ne souffrirons pas beaucoup du froid. Une agréable fraîcheur, très goûtée après les vagues de vent chaud de ce matin. Au-dessus de nos têtes le soleil jouera toute la journée avec le bord des corniches, les ourlant d' un fil d' argent étincelant, assez chaudement parfois pour les sortir de leur point d' équilibre. Deux rimaies devront être franchies avant que nous soyons résolument engagés dans la face. De profondes rigoles sillonnent la paroi, les avalanches ont ridé la neige. Une longue traversée ascendante de droite à gauche conduit au-dessus de la tranche glaciaire.

Dès que la deuxième rimaie est franchie, il faut se rendre à l' évidence: les conditions ne s' amélio pas. C' est la première fois que nous rencontrons une structure de la neige aussi étrange. Une couche de glace pure recouvre la neige molle de dessous. Cette croûte très dure doit être crevée au piolet avec difficulté. Toute la face est entièrement verglacée; l' avance dans ces conditions est très lente. Adrien restera pendant toute la course à la tête, tant il semble parfois que la taille a le don de le reposer. Une pluie jusqu' à près de 4000 m, suivie d' un regel, a créé cet état qui, le même jour, provoquera plusieurs accidents en montagne. La région est absolument désertique, nous n' apercevrons personne si ce n' est quelques avions militaires qui semblent nous avoir repérés, hommage auquel nous ne sommes pas sensibles. Le ciel immuablement bleu ne nous cause aucun souci, les heures cependant s' écoulent bien vite! A trois heures, les deux tiers sont au-dessous de nos pieds. Nous devons amorcer une traversée à droite dans un mur de glace verte très incliné, 64°. Ce serait le moment le plus indiqué pour planter quelques pitons à glace... si nous ne les avions oubliés. Ces quelques longueurs de corde procureront une sensation désagréable.

La corniche du sommet est maintenant assez proche pour pouvoir constater qu' une tentative de ce côté est illusoire. L' obstacle doit se tourner par la gauche. La nuit est tombée sans même que nous l' ayons remarqué.

Vers 7 heures nous débouchons sur la calotte du sommet, accueillis par l' œil rond de la lune qui a l' air aussi étonnée que nous. Jamais cette impression de calme après 10 heures passées dans une face ne nous a touchés à ce point. L' air est doux, on distingue les montagnes baignées par les rayons laiteux de la lune. Le sommet est spacieux, dôme neigeux auquel nous préférons quelques rochers du côté sud pour installer notre bivouac. Les travaux de terrassement débutent immédiatement, un fond de pierres plates avec deux rochers en guise de dossiers. Les circonstances de notre dernier bivouac improvisé au Grand Cornier dans une grotte de glace nous permettent d' envisager celui-ci avec optimisme: nous avons sacs de couchage, veste de duvet, tente de bivouac, toutes choses propres à créer un chez soi et qui nous faisaient défaut au Cornier. La saison très avancée nous a fait prendre quelques précautions vestimentaires. Les préparatifs toujours longs ne nous empêchent pas de jeter de temps à autre un regard sur les montagnes qui nous entourent. Le Finsteraarhorn domine la scène, d' autant plus imposant que sa paroi NE est entièrement éclairée. Il est près de dix heures lorsque nous rabattons le sac de bivouac sur nos têtes. La phase du repas a commence selon le rite immuable. Rose, préposée au ravitaillement, distribue la becquée alternativement à gauche et à droite. Nous sommes retranchés du monde jusqu' à demain matin. Le vent a beau faire claquer la toile de nylon, nous ne reprendrons contact avec l' extérieur que demain après une nuit relativement agréable. Notre hôtel n' a qu' un inconvénient: la condensation sur les parois intérieures; peu recommandé pour les rhumatisants.

Lorsque nous soulevons la toile au petit matin, c' est un brouillard très épais que nous essayons de percer. Le temps s' est modifié? Nuages ou brouillard matinal coiffent les sommets. Nous préparons le départ, non encore décidés sur l' itinéraire à emprunter. Une échappée sur le glacier ensoleillé sous nos pieds ramène bientôt l' optimisme. Le brouillard automnal se déchire en lambeaux sur un paysage délicatement rosé par le soleil levant. Mais l' ombre nous tiendra encore compagnie, le soleil n' atteindra le sommet que lorsque nous serons déjà engagés dans la face.

Comme un mécanisme bien réglé notre système de descente s' est mis à fonctionner, avec une tâche bien déterminée pour chacun. Les rappels de 60 m se succèdent; déjà l' Oberstuderjoch et sa tranche glaciaire sont à notre hauteur. La longue traversée avec ses bonnes marches permet de gagner du temps. Les rimaies sont passées aisément; nous retrouvons le soleil et lui pardonnons volontiers d' avoir ramolli la neige dans la contre-pente. Toujours vêtus comme pour le bivouac, nous commençons à étouffer. Une halte nous libère du superflu et la corde devenue gênante réintègre sa place dans le sac.

Le bateau a été retenu pour 13 heures 30; or, il est près de midi moins le quart et devant nous s' étalent 13 km de glacier, dont la bonne moitié de moraines. Maurice désire rassurer au plus vite ses proches qui doivent éprouver quelque inquiétude après deux jours d' absence, d' autant plus que notre montagne est invisible de la cabane. Il se porte en avant, bientôt stoppé par des mares de neige fondante. Chaque minute perdue rapproche de l' heure du bateau. D' innombrables puits d' éro exhalent leur glouglou dès que nous les côtoyons. Le glacier s' étend, interminable; il doit s' agir du glacier le plus mensuré du pays, car à tout instant nous butons contre des pierres plates marquées de rouge. Quelques projectiles non éclatés souillent aussi le glacier; pas question de les faire disparaître, malgré notre envie de détruire ces témoins imbéciles. Dès que la cabane est visible, nous espérons qu' on nous apercevra; mais parvenus au pied, nous devrons constater qu' elle est déserte. Rose, par acquit de conscience, y fera un crochet, tandis que Maurice a transformé sa marche en pas de course pour essayer d' atteindre le bateau. Ce cross sur glacier avec paquetage n' en finit plus. Le ronron du canot se répercute bientôt contre les montagnes et la nacelle apparaît. Peu avant de quitter le glacier, Maurice rejoint enfin sa famille et ses amis. Bientôt le bateau creuse un grand trait final sur la surface du lac. L' aventure est terminée!

Wetterhornparoi WNW, Ve descente Le beau temps continue. Notre appétit de courses va en augmentant. Après de nouveau 4 jours de travail, c' est à la cabane Gleckstein que nous nous rendrons. Il y a tout près certaine paroi que nous aurons grand plaisir à revoir. Nous pensons qu' une semaine de soleil aura eu raison de la couche de verglas qui nous a opposé une si tenace résistance au Studerhorn. Par le chemin du Lauch- bühl, nous nous élevons l' esprit très libre. Adrien connaît la paroi puisque c' est avec Rose et M. Inäbnit qu' il en a réalisé la première ascension en 1945. Nous nous proposons d' inaugurer le parcours inverse. Cette fois l' appréhension de l' inconnu ne diminue pas notre joie de nous trouver à nouveau réunis pour une entreprise d' une certaine envergure. L' arrivée en cabane est plutôt morne, car elle est régie par un gardien omnipotent qui ne souffre aucune initiative de la part de ses hôtes. Tout marche sur le ton du commandement. « Inscrivez-vous ».«Mettez des sabots »,« Montez vos sacs », « Mangez », « Faites place aux suivants », « Partez à 4 heures », « Suivez la voie de droite ». On se croirait revenu aux plus belles périodes de son instruction militaire. La note gaie est cependant apportée par quelques groupes d' Allemands très en verve qui nous font passer d' agréables instants dans les dortoirs où tout le monde s' est réfugié pour échapper à notre sergent-major à l' affût. Il n' y aura pas ce soir de veillée autour de la table ( 1 table pour 25 personnes ). Il faut admirer ces jeunes Allemands épris de la montagne au point de venir chaque week-end, à motocyclette, de la Forêt Noire jusque dans nos Alpes. Il y faut une ténacité admirable qui force le respect. Chacun y va de son histoire et il nous souvient particulièrement d' une longue épopée en vers relatant les hauts faits de notre Guillaume Tell national, version estudiantine.

Au moment du départ, une tâche délicate nous incombe: nantir le gardien de nos intentions. Nous craignons qu' il ne se mette en tête de nous interdire nos projets. Cette corvée rapidement exécutée par Adrien, nous quittons la cabane, humant avec délices l' air de liberté qui a tant de peine à pénétrer dans la cabane. L' évacuation du refuge s' est faite avec une unanimité remarquable, chacun a hâte de retourner à des actions non contrôlées.

Parvenus au glacier nous quittons les amateurs de la voie normale. Devant nous se dresse bientôt la barre rocheuse au-dessus de laquelle s' étale le glacier de Hühnergutz. Cet obstacle d' aspect rébarbatif peut être surmonté très facilement si on emprunte la vire, qui n' est pas toujours décidée à se révéler. Nous l' avions déjà parcourue mais, cette fois, ni à la montée ni au retour nous ne suivrons la bonne voie. Cela nous vaudra en revanche quelques beaux cristaux qui dans une petite grotte attendaient un visiteur problématique.

Le jour s' est entièrement levé sur un ciel parfaitement bleu. Notre ardeur est peu à peu diminuée par un temps de fœhn, puis arrêtée par une vilaine rimaie qui prétend nous arrêter. C' est en biaisant qu' elle se laissera négocier. Il se présente trois possibilités pour atteindre le sommet, la paroi WNW, l' arête W, l' arête N. Un examen sur place nous fait rapidement abandonner toute intention de monter la paroi: elle est entièrement de glace et un jour entier y suffirait à peine. Le souvenir de la face du Studerhorn est trop récent pour être oublié, même par un optimiste. L' arête W est trop délicate par fort enneigement et verglas, Rose et Adrien en ont de mauvais souvenirs. Reste l' arête N qui d' ici paraît en assez bonne condition. Les deux tiers inférieurs sont rocheux; seul le tiers supérieur risque d' être de glace. L' arête N relie le sommet du Wetterhorn et celui du Scheidegg Wetterhorn. Adrien l' a déjà parcourue, puisqu' il en a fait la première descente. Maurice en connaît un tronçon, le plus aérien, celui qui mène du sommet du Scheidegg Wetterhorn au glacier de Hühnergutz.

Le glacier traverse, une nouvelle rimaie mal intentionnée de septembre donne accès à la pente rocheuse par laquelle on rejoint l' arête à son point le plus bas. Le soleil déjà joue dans les rochers ocre sur nos têtes. Malgré notre impatience nous n' y parviendrons que dans une heure. Nos sacs trop lourds gonflés de matériel Orient considérablement nos évolutions de varappeurs. Après un temps de repos nous commençons de tourner ou de surmonter les innombrables gendarmes heureusement secs qui constituent le prélude à la partie redressée de l' arête. Un rappel de 15 mètres termine la zone de rocher sec et nous dépose au début d' une partie recouverte de neige et verglas. Une ancienne trace venant des profondeurs de la paroi N du Scheidegg Wetterhorn rejoint ici l' arête N. Elle facilitera notre progression tout en éveillant en Maurice des réminiscences de cette paroi N qui reste son plus beau souvenir alpin. Notre avance semble de plus en plus imperceptible; dès la fin des rochers une halte s' impose à nouveau. Les derniers visiteurs du sommet se profilent sur le bleu du ciel au-dessus de nous. A notre gauche se déploie une grande corniche dont il sera bon de se méfier. Le trace emprunte nettement la zone de cassure et nous nous gardons bien d' imiter nos prédécesseurs qui n' avaient ou bien aucune connaissance du péril ou bien sous-estimaient les dangers de ce tronçon facile après les difficultés surmontées dans le rocher de la paroi N.

Onze heures sont déjà passées lorsque nous foulons le sommet dans une chaleur moite. La neige très ramollie nous cause quelque souci pour la fixation du premier rappel. Il faudra déblayer près d' un mètre de neige fondante avant de rencontrer du névé consistant. Pour l' instant il n' est pas superflu d' intercaler une halte-buffet qu' on aimerait pouvoir prolonger jusqu' au soir. On ne peut cependant entièrement apprécier l' arrêt au sommet parce qu' il est devenu de tradition dans notre cordée de redescendre par la paroi la plus escarpée. Malgré qu' en général le parcours soit connu, les premières longueurs de corde produisent toujours un état de nervosité, d' ailleurs vite dissipée dès que notre système de rappels fonctionne. L' appétit va s' accentuant en même temps que s' approche la rimaie. Le soleil d' après donne en plein sur la paroi, mettant à nu une glace verte ruisselante. La comparaison s' impose avec un vacherin glacé laissé sur la table et qui petit à petit se transforme en eau. Tout au bas Grindelwald, cache dans la prairie, crée un contraste avec ce royaume glacé en décomposition. La corde vite détrempée est saturée à ce point qu' il suffit de la saisir pour qu' aussitôt il se forme un filet qui a la tendance irrésistible de suivre le bras jusqu' au coude. Toute cette face est bruissante de ruisselets indisciplinés qui parfois se concentrent pour se réunir dans nos marches de relais. L' atmosphère est très estivale. Cependant les journées courtes de fin septembre ne permettent pas de muser en chemin. Les rappels s' additionnent aux rappels sans que le fond du glacier de Hühnergutz se rapproche sensiblement. Le crépuscule succède au soleil couchant lorsque le dernier rappel est accompli. La vire est difficile à parcourir de nuit, c' est pourquoi nous traversons en hâte le glacier de Hühnergutz. La rimaie est passée sans retard, il faut absolument que l' entrée de la vire ne nous échappe pas, sinon un bivouac s' imposera.

liest 7 heures, la nuit est presque tombée, la situation est analogue à celle de 1951 quand Maurice revenait de la paroi N du Scheidegg Wetterhorn. Il jouissait alors certainement d' une bonne recommandation auprès du hasard, puisque ce ressaut n' avait pas opposé d' énigme. Cette fois nous errons le long de la crête sans résultat, aucune cheminée ou vire ne nous paraît assez engageante. Nous allons et venons comme un renard enfermé, peu à peu convaincus que la nuit nous coupe le chemin de la cabane. Aucun matériel de bivouac ne nous accompagne, la saison est très avancée et l' attrait du camping va diminuant en proportion. Tout au fond de la vallée les lumières de Grindelwald scintillent; seul ce maudit ressaut vertical de quelque 100 m nous interdit de rejoindre le chemin des humains. La découverte d' un piton avec anneau de rappel témoigne de la présence de précurseurs que nous allons imiter en franchissant l' obstacle en rappel. Les amateurs de sensations fortes auraient ici une occasion rare d' être satisfaits. Notre lampe de poche est presque épuisée. Mieux vaut s' en passer et habituer I' œil à l' obscurité. Elle sera quand même très appréciée pour la recherche des fissures. La descente en double corde de nuit ne comporte en soi pas de problème: c' est plutôt l' ignorance du lieu d' atterrissage qui cause le plus de souci. Adrien ouvre la voie, toute la montagne retentit d' appels, ordres et contre-ordres. Parvenu à bout de corde au-dessus d' un surplomb, il est contraint à une traversée oblique très délicate avec la crainte continuelle d' être rejeté dans le surplomb. La surface laiteuse du névé est sous nos pieds, il est difficile d' apprécier à quelle distance.

Le quatrième rappel nous permettra enfin de laisser derrière nous ce passage qui restera l' un des plus scabreux de notre carrière.

La lune, maintenant délicieusement inutile, monde tout le paysage. Le reste n' est plus qu' agréable promenade jusqu' à la cabane où nous attend un billet doux du gardien, inquiet à cause de la taxe non payée. Il est passé 11 heures et nous désirions rassurer nos familles. Rien de plus facile si on dispose d' un téléphone, mais encore faudrait-il que les piles ne soient pas enfermées dans un local fermé à clef! Lorsqu' on dispose d' une installation aussi utile, il semblerait logique de la laisser en état de fonctionner. Nous nous accordons quelques heures de sommeil avant de quitter la cabane vers 5 heures pour retrouver nos places de travail au début de l' après. Ainsi se terminent nos courses du mois de septembre, courses exceptionnelles si on pense à la saison très avancée. Inoubliables réussites, parfaites vraiment, sans un accroc.

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