Seul au Tödi.

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« Allerdings kann einer auch durch A Robert H.die Umstände gezwungen sein, allein zu gehen»Ratgeber, 11,25. ) L' hiver avait été rude, la neige abondante dans les montagnes. Pendant de longues semaines le brouillard avait pesé sur la plaine. Le printemps avait tardé à venir.

Soudain, un jour de fœhn, les Alpes longtemps cachées, étaient apparues dans toute leur splendeur. T' en souvient-il, Robert? Faisant l' un et l' autre l' école buissonnière, nous nous étions retrouvés aux bains où, tels des lézards, nous étions venus offrir aux premiers rayons bienfaisants nos corps pâlis par l' hiver.

L' eau du lac était encore froide, et, malgré le vent du sud, l' air aussi, qui était si transparent. Au loin, les montagnes nous appelaient, et je te dis: « Ce serait si beau d' aller au Tödi. N' est pas qu' on pourrait en faire l' ascen maintenant? » Si longtemps j' étais resté dans la ville et dans la plaine. Que m' importaient la nature qui s' éveillait, les prés qui s' émaillaient, les arbres qui renaissaient, les oiseaux qui chantaient l' amour, et, sur le lac, les équipes qui commençaient l' entraînement! La blancheur des fleurs et le bleu du lac, qu' ils étaient ternes à côté de l' horizon dans lequel se découpaient toutes ces cimes, à côté de la neige étincelante! Et tout cet être qui vibre, assoiffé d' activité et avide d' immensité.

Mais tu me répondis: « Oui, sûrement qu' on pourrait y aller. Malheureusement je n' en ai pas le temps. » Longtemps encore après que tu m' eus dit au revoir, je subis cette fascination. Et finalement je me décidai à partir seul, puisque tu ne pouvais pas venir. Attendre? Raisonne-t-on quand tout vous crie: Viens?

Près de Thierfeld je rencontrai encore des paysans; ils s' étonnèrent de me voir seul et, au mois de mai, avec des skis, et ils me recommandèrent la prudence. Je leur fus reconnaissant de cet intérêt qu' ils témoignaient à un inconnu.

Alors j' entrai dans la solitude. Etre seul avec soi! S' appartenir à soi seul! Il semble que le temps est moins inexorable et que la vie ralentit son rythme.

Le chemin s' élève dans la forêt, puis, après avoir franchi le torrent sur un pont, continue dans un vallon boisé. Mais bientôt la forêt fait place aux alpages. De nombreux cônes d' avalanches assez récents jalonnaient les deux versants du vallon. Mais au fond de celui-ci la neige disparaissait et les crocus s' ouvraient.

Ah! ce bon soleil, et cette tranquillité à Hintersand! A peine entendait-on de temps à autre le grondement d' une avalanche.

Cependant les heures s' écoulent à rêver, et le chemin est long encore; la neige même est si molle que la montée en escaliers n' est bientôt plus qu' un pénible piétinement; et le sac paraît si lourd aux épaules qui ont pendant le long hiver perdu tout entraînement.

Jamais je n' atteindrai la cabane. On est parti plein d' ardeur, mais la fougue a fondu au soleil.

Faudra-t-il déjà renoncer et redescendre dans la plaine? Tandis que les muscles se lassent, l' esprit s' irrite de tant d' obstacles et tout finit par un compromis qui allège le sac.

La montée devient plus facile et la cabane plus proche. Enfin la voilà!

Des réserves de provisions ne sont utiles qu' à portée de la bouche. Aussi je consacre la matinée suivante à transporter à la cabane mon dépôt de vivres. Sur la table les boîtes s' alignent, de toutes les grandeurs. La tourmente peut m' assiéger, je n' aurai pas à capituler.

Mais le temps est beau, et l' après, devant mon ermitage, je contemple le bleu du ciel et le blanc de la neige, et j' écoute le silence, interrompu seulement par les cascades de neige et de glace qui descendent du Bifertenstock.

Pour le lendemain les plans sont faits. A considérer cette paroi nord-ouest — le chemin académique — je conclus que la Schneerunse et la Gelbe Wand ne doivent pas être exemptes de chutes de pierres et de glace. Bien au contraire. Si I' on pouvait les éviter en passant directement par le glacier? Le livre de la cabane m' apprend que depuis sept ans personne n' a passé par les deux chutes de séracs. Cette année, toutefois, l' enneigement apparaît considérable, et c' est bien là la route la moins dangereuse: les crevasses, on peut les deviner,... souvent aussi on en sort; les chutes de pierres, quand on les entend, c' est trop tard. Et pourquoi tant de calculs? Qui verra vivra.

A quatre heures et demie je quitte la cabane, me dirigeant d' emblée vers le milieu du glacier. Lentement j' avance, cherchant de loin où la neige est la plus abondante. Elle est dure encore, car l' air est froid, et les skis répartissent le poids sur une grande surface.

Mais aux deux chutes de séracs la pente est trop forte pour les skis. Monter en escaliers serait aller parallèlement aux crevasses. Alors je continue à pied, tenant mes skis sous un bras et mes bâtons attachés sous l' autre, tandis que de la main restée libre je tate la neige avec mon piolet. Quelquefois néanmoins j' enfonce, mais mes skis me servent de pont. Nulle part je n' ai besoin de tailler.

Lorsque j' arrive aux Obere Böden, là où le glacier diminuant son inclinaison devient presque inoffensif, le brouillard m' enveloppe. Quelque temps encore je poursuis ma route; mais il devient plus épais; une halte s' impose.

Je décide d' attendre jusqu' à ce qu' il se dissipe — ce qui me paraît ne pas devoir tarder —, mais de rebrousser chemin sans retard, si la neige se met de la partie, avant que mes traces de montée ne soient recouvertes. Comment retrouverais-je le chemin dans les séracs, sans traces?

Assis sur mon sac j' attends. Il est plus de neuf heures et l' air n' est pas encore chaud. J' oublie les crevasses dont le glacier tout à l' heure me paraissait tapissé.

De même que trois jours auparavant les Alpes étaient apparues au-dessus de cette petite brume qui voilait le fond du lac, comme créées par une fée — et la brume elle aussi s' était dissipée —, de même soudain les pics surgirent du brouillard par des déchirures immenses. Cependant aujourd'hui rien ne m' en sépare plus, je suis au milieu d' eux, j' en peux presque toucher les sommets.

Une heure encore et je dépose mes skis, pour gravir à pied la dernière pente de neige, puis une petite arête.

Enfin le sommet est conquis, vers lequel depuis trois jours tendait tout mon être. Tant de neige était tombée depuis que pour la dernière fois un être humain avait passé ici. Un être humain? Non, ils étaient certainement plusieurs. Moi, aujourd'hui je suis seul, puisque celui avec lequel j' aurais voulu partager mon enthousiasme avait fait la sourde oreille.

Oh! rester des heures et des journées à contempler le vide et l' infini! Au-dessous de moi, lentement le soleil coupait les ponts. Il fallait descendre, rapidement et prudemment.

Le soleil est ardent et la neige mollit; les skis filent; est-ce moi qui descends si prompt? Je ne me reconnais plus. Entre les deux cabanes j' abandonne le glacier et me crois hors de tout danger.

Ivresse de la montagne! Pourquoi es-tu si courte? Robert, pourquoi n' es pas ici?

Bunyan! Est-ce là la Vallée de l' ombre de la mort?

Des deux côtés les avalanches descendent de hautes parois de rochers dans le vallon. Là, devant moi, l' une déverse pendant plusieurs minutes des monceaux de glace, de neige jaunie et de pierres. A peine suis-je sur ce cône fraîchement accru, que, là où j' étais tout à l' heure, une nouvelle canonnade retentit.

« Il lui prenait quelquefois envie de rebrousser chemin; mais réfléchissant ensuite qu' il avait bien passé la moitié de la vallée et qu' il avait déjà surmonté tant de dangers, il comprit qu' il y aurait encore plus de péril à rebrousser chemin qu' à poursuivre son voyage, et il prit la résolution de passer outre » ( Le voyage du pèlerin, ch. XIII ).

Et près d' une demi-heure le chemin passe au pied de ces rochers et il n' y en a point d' autre pour redescendre dans la plaine. Déjà on entend le bruit de l' avalanche, mais avant qu' elle soit arrivée au bord du précipice, on ne sait pas si elle vient de gauche ou de droite, si elle tombera devant soi ou sur soi. Et la forêt paraît si loin, où l'on sera à l' abri.

Quand j' arrivai à Linthal, le dernier train pour Zurich était parti depuis quelques instants.

A l' hôtel, lorsqu' on me vit venir avec des skis — le 10 mai — on me crut fou, et encore plus lorsqu' on sut que je venais seul du Tödi.

Et toi aussi, Heus, tu doutas de ma sagesse, toi qui, débarquant à Zurich au moment où je rentrais de ma course solitaire, avais admiré mon esprit entreprenant; tu doutas, lorsque huit jours plus tard nous traversâmes ce même Tödi. Car entre temps le glacier avait bien changé et jamais tu ne voulus croire que les ponts de neige sur lesquels nous passions en rampant presque, et délestés de nos sacs, étaient une semaine plus tôt très solides encore.

Et ce clubiste aussi douta, qui, arrive à la cabane suivi d' une douzaine d' apprentis montagnards alors que nous nous préparions à faire l' ascension du Bündner Tödi, demanda à mon compagnon: « Est-il possible que quelqu'un soit monté au Tödi par le glacier, voici quinze jours? » Alors mon compagnon lui répondit: « Mais oui. Attendez, je vais l' appeler. » Et je fus morigéné par ce qu' on est convenu de dénommer un alpiniste expérimenté.

Mais toi, Robert, lorsque, le lendemain de mon ascension, tu arrivas au sommet par la paroi ouest et que, croyant avoir fait la « première de l' année » du Tödi, tu vis mes traces, que pensas-tu de moi,... et que pensas-tu de toi-même? Dis-tu à tes camarades qui avait déjà passé, disparu peut-être au retour dans une crevasse ou sous une avalanche?

Fus-tu depuis indulgent à l' égard de ceux qui vont seuls à la montagne, sachant l' Alpe si belle et l' homme si méchant.

Jean DuBois.

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