Ski de printemps dans les Pyrénées centrales

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PAR JEAN-LOUIS BLANC, PESEUX

Avec 7 illustrations ( 132-138 ) et 3 esquisses1 Les Alpes étonnent, les Pyrénées séduisent et attendrissent.

Henri Rüssel.

De Perpignan à Bayonne, de la Méditerranée à l' Atlantique, les Pyrénées s' étirent sur près de 450 kilomètres. Cette particularité géographique conditionne le climat pyrénéen. Très humide à l' ouest, il est sec et franchement méditerranéen à l' est.

Les Pyrénées centrales jouissent en revanche d' un climat tempéré assez semblable à celui de nos Alpes. Cette région renferme les massifs les plus élevés et les quelques glaciers qui subsistent encore dans la chaîne.

L' enneigement y est en général abondant à la fin de l' hiver; la meilleure époque va de fin février au début de mai; tous les hauts sommets sont alors accessibles, en grande partie sinon entièrement à ski. Les régions qui intéresseront le plus le skieur alpin sont les massifs de la Haute Garonne et des 1 Esquisses tirées de la carte Ledormeur.

Nestes, les Monts Maudits, les Posets, les massifs calcaires de Gavarnie et du Vignemale, la région du Marcadeau et le massif du Balaïtous. Les sommets les plus élevés sont situés entièrement en Espagne, ce qui en complique singulièrement l' approche à partir du versant français.

Les Monts Maudits Rendez-vous à Luchon samedi de Pâques à 10 heures C' est sur la foi de cette laconique convocation de Luc Saugy, retenu à Paris par ses obligations professionnelles, que nous prenons la route, ma femme, Jean Rumley et moi, très tôt le matin du Vendredi saint. Depuis longtemps déjà, nous en parlions de ces Pyrénées, lointaines et un peu mystérieuses. Le désir de tracer notre piste sur des neiges nouvelles, quelques articles lus dans Le Ski et La Montagne, il n' en fallait pas plus pour nous décider à tenter l' aventure. Le Valais n' avait plus guère de secrets pour nous et déjà notre piste étirait son fil ténu des neiges du Tyrol à celles de la Maurienne et de l' Oisans.

Vendredi soir, fourbus par plus de 700 kilomètres de route parcourus d' une traite, nous dressons le camp en bordure d' un petit vignoble, entre Carcassone et Mirepoix. Le lendemain, au petit jour, nous sommes réveillés par les vignerons qui travaillent dans la vigne voisine. Le temps de plier la tente et nous roulons grand train à travers le Pays de Foix, aux paysages variés et verdoyants.

Si nous voulons être au rendez-vous de Luchon, il ne s' agit pas de lambiner. C' est en trombe que nous passons au pied de l' imposant Château de Foix, autour duquel plane encore l' ombre de Gaston Phcebus. Bientôt les premières neiges apparaissent sur l' horizon et, peu après, la vallée de Luchon ouvre toutes grandes les portes de ses champs de narcisses auxquels se mêle l' or des jonquilles. Quelques minutes après 10 heures, nous déambulons dans la grande rue de Luchon à la recherche de Luc. Nous le découvrons bientôt en train de récupérer des forces devant une montagne de croissants, après une nuit de voyage sans sommeil.

Les Monts Maudits sont notre premier objectif.

Ce puissant massif, situé entièrement en Espagne, culmine à 3404 mètres, au Pic d' Aneto, sommet le plus élevé des Pyrénées. Nous en sommes séparés par la chaîne frontière et la haute vallée espagnole de Vénasque. Deux itinéraires permettent de se rendre à ski de Luchon au refuge espagnol de la Rencluse, base de départ confortable pour l' ascension des Monts Maudits: le Port de Vénasque est le plus direct, mais aussi le plus difficile; l' autre est une combinaison de deux passages, le Port de la Picade et le Pas de l' Escalette.

Après un bref crochet jusqu' au petit village d' Ôo, sur la route du col de Peyresourde, pour y saluer l' abbé Armengaud dont les renseignements nous seront précieux tout au long des journées qui viennent, nous gagnons l' Hospice de France, dernier relai sur le chemin de la Rencluse.

Le camp est dressé à l' orée d' une magnifique forêt de hêtres, dans un site sauvage, à rentrée du vallon encore tout encombré de restes d' avalanches qui conduit au Port de Vénasque.

Nous passâmes la soirée à l' Hospice, à nous griller devant un gigantesque feu de cheminée, tandis que le vieux maître de céans, à la fois chasseur d' ours, guide et aubergiste, faisait revivre pour nous ses souvenirs d' autrefois. Après le récit de son ascension mémorable du Cervin, il y a plus d' un demi-siècle, il nous conta les aventures de deux campeurs qui, dérangés en pleine nuit par une ourse et ses deux petits, durent se réfugier précipitamment à l' Hospice.

C' est fort peu rassurés que nous regagnâmes à tâtons notre camp, croyant rencontrer à chaque pas une ourse et ses petits. Un brouillard dense avait envahi la vallée et la nuit était d' encre.

Ce matin le soleil brille dans un ciel sans nuages. Le brouillard de la veille s' est mué en une brume diaphane et evanescente qui donne au paysage une note insolite et presque mystérieuse. Les myriades de gouttelettes que le brouillard a oubliées sur les grands arbres de la forêt renvoient en mille feux les rayons obliques de l' astre.

Pyrénées centrales St Bert rondo it t/e Com mincesLuch ori.

Skis sur l' épaule, nous nous engageons dans le vallon de la Frèche. Cette année l' enneigement est très faible et nous devrons porter les lattes jusqu' à plus de 1800 mètres. Le vallon se resserre bientôt en une gorge étroite qui semble barrer l' accès au cirque supérieur de la Frèche. Nous nous échappons sur la droite par des pentes raides, où la neige déjà ramollie manifeste une fâcheuse tendance à glisser. Tout se passe sans incident et une courte traversée nous ramène vers le torrent, au seuil d' une combe qui monte en larges ondulations vers le Pas de PEscalette. L' air est parfaitement immobile et seul le vol d' un papillon égaré vient égayer la solitude de ce monde minéral. Malgré les lourdes charges et la chaleur, nous sommes pleinement heureux; enfin nous traçons notre piste sur la neige des Pyrénées, dans un paysage nouveau et vers des horizons inconnus.

Les crêtes rocheuses s' abaissenî peu à peu et bientôt nous débouchons sur le col, avides d' en découvrir l' autre versant, espagnol celui-là. Mais, oh! déception, il s' ouvre sur un vallon perdu, sans autre horizon qu' une crête anonyme dont les flancs de neige glacée brillent comme du métal en fusion, sous le grand soleil d' Espagne. Découragés, nous nous couchons sur les galets tiédis qui tapissent le col. Plus d' une heure s' écoulera avant que le vent de la vallée ne vienne nous tirer d' un profond sommeil.

Il est près de trois heures et la Rencluse est encore bien loin. Résignés, nous nous remettons en route en direction du Port de la Picade qui s' incurve sur l' horizon, au couchant. La pente bascule tout à coup, nous y sommes enfin; cette fois nous ne serons pas déçus. Le regard plonge dans la vallée de Vénasque où s' allongent déjà les ombres des hauts sommets qui l' enserrent de toutes parts. Le temps d' enlever les peaux et nous glissons jusqu' à un épaulement qui limite la vue qui s' étend du col vers le sud. Un spectacle grandiose s' offre alors à nous, de l' autre côté de la vallée: les Monts Maudits dressent dans le ciel leur masse énorme, surmontée de cumulus d' une blancheur éclatante. De belles combes immaculées montent à l' assaut de la longue crête tourmentée, au pied de laquelle se blottissent de petits glaciers qu' aucune crevasse ne ride. La pyramide blanche du Pic d' Aneto contraste durement avec les sombres parois ruinées de la Maladetta. Tout à droite, la croupe arrondie du Pic d' Albe se profile sur les lointains bleutés et vaporeux de l' Aragon. A nos pieds, une multitude de petits lacs piquent la forêt de taches scintillantes; c' est le Plan des Etangs, le bien nommé. Au pied des moraines du glacier de la Maladetta, le refuge de la Rencluse se dissimule parmi les derniers aroles, trahi par un mince ruban de fumée bleue.

Une courte glissade encore, puis nous dévalons à pied la pente raide et caillouteuse qui descend vers le Plan des Etangs. Quelques minutes plus tard, vautrés sur le gazon fraîchement reverdi, nous nous désaltérons avec avidité au clair ruisseau qui sourd entre de gros blocs de granit. Une multitude de cyclamens des Pyrénées ouvrent leurs corolles violacées entre les touffes de bruyère.

Le soleil disparaît lentement derrière le Pic des Grabioules et nous rappelle que l' heure n' est pas à la flânerie. Déjà les Monts Maudits se parent de la pourpre du couchant, il est temps de nous remettre en route si nous voulons arriver au refuge avant la nuit. Tantôt pataugeant à travers des névés, tantôt traversant des bouquets d' aroles tordus, nous gagnons péniblement le bas de la combe boisée qui donne accès au refuge. Ici au revers, la neige est encore épaisse et c' est à ski que nous attaquons la pente, en suivant les traces laissées par nos devanciers. Tout à coup un skieur déboule de la forêt, s' arrête pile et nous hèle:

- Vous êtes les quatre Suisses?

C' est Abadias, le gérant du refuge. Comme nous avions annoncé notre arrivée, il s' était inquiété vu l' heure tardive. Encore quelques zigzags et le refuge apparaît sur un replat, à la limite supérieure de la forêt.

Une joyeuse compagnie l' occupe, jeunes gens et jeunes filles d' un ski-club de Barcelone. Il y a aussi quelques skieurs français venus comme nous de Luchon en contrebande.

Le lendemain, les dernières étoiles pâlissent lorsque nous quittons le refuge. Le soleil se lève tard sur ce versant exposé au nord et le froid est mordant.

Très vite la pente se redresse et c' est à pied que nous nous élevons en direction du Portillon d' en bas, passage facile qui donne accès à la grande combe ouverte entre le Pic d' Aneto et la Maladetta Orientale. Au bout d' une heure et demie de grimpée rude et monotone, nous débouchons en plein soleil sur le col, entre deux pilastres de granit fauve.

Le coup d' oeil en vaut la peine.

En face de nous se dresse la pyramide aplatie de l' Aneto, puis la crête s' abaisse jusqu' à la large selle glaciaire du Col Corones, suivie du sommet tronqué du Pic du Milieu. Tout à droite enfin, l' échancrure sinistre du Col Maudit s' ouvre sur les précipices de la vallée sauvage de Malibierne.

Une courte traversée de flanc nous amène dans la combe morainique, au pied du col. Les sommets ont maintenant disparu derrière le gros dos du glacier, une longue montée commence. Insensiblement, la trace s' élève presque rectiligne. Puis, l' un après l' autre, les sommets surgissent des névés, si unis que seule la rimaye, qui court béante sous le Pic du Milieu, trahit l' existence du glacier. Une énorme soufflure, comme on en voit rarement de pareille dans les Alpes, s' incurve sur le col. Au-delà, la pente se cabre en une large croupe de neige soufflée et coriace. De vague en vague, nous nous élevons péniblement, crispés sur les carres des skis. Le sommet lui-même, défendu par une courte arête rocheuse, le Pas de Mahomet, n' est pas accessible à ski. Le passage est enlevé au pas de charge 1 Monts Maudits et quelques instants plus tard, le plus haut sommet des Pyrénées ( 3404 m ) est à nous. Une fois échangées les congratulations d' usage et nos noms et qualités inscrits dans le livre de bord, de longs moments se passent à détailler le paysage tout neuf pour nous. L' air parfaitement calme et le soleil déjà chaud invitent à la contemplation. Au sud, des sierras bleutées émergent de la brume cotonneuse qui remplit les vallées. Au nord, au-delà de la crête-frontière, on devine la grande plaine de la Garonne, tandis qu' à l' est et à l' ouest, une houle de sommets anonymes s' étend jusqu' à l' horizon. Cette immensité nous écrase; nous y chercherions vainement la silhouette d' un sommet familier. Plus près de nous enfin, les arêtes ruinées de la Maladetta séparent deux mondes: d' un côté de vastes combes immaculées, de l' autre de sombres parois calcinées et dimmenses pentes d' éboulis tachetées de névés, d' une tristesse infinie.

La journée est jeune encore; nous décidons de rendre visite à la Maladetta Orientale dont les parois de basalte noir s' élèvent d' un jet, de l' autre côté du glacier. Le temps de dévaler jusqu' aux skis et c' est alors une folle glissade dont l' élan nous porte jusqu' à mi-chemin du Col Maudit.

Quelques éboulis et une cheminée facile permettent d' accéder à l' arête. Puis, par une varappe amusante sur un excellent rocher, nous gagnons le sommet du Pic Oriental. Il est près de midi et les brouillards montent déjà à l' assaut du versant espagnol. Une déchirure d' un instant nous permet d' apercevoir un merveilleux petit lac, d' un bleu presque noir, perdu au milieu d' immenses lapiaz. A nos pieds, parmi les derniers aroles, on distingue le toit à redans du refuge. Le brouillard nous enveloppe tout à coup; il est temps de songer à la descente. Pour éviter le « carton » du versant nord du Portillon, nous allons descendre directement, le plus bas possible. Nous verrons bien où cela nous conduira.

La neige granuleuse, un peu ramollie, permet toutes les audaces et, en quelques minutes, la grande combe nous aura absorbés dans ses replis. Dans un balancement rythmé nous glissons ainsi longtemps, sans reprendre haleine, grisés de vitesse. Puis l' allure s' assagit, le terrain devient tout à coup plus compliqué; ce doit être le moment de virer vers la gauche pour revenir à flanc sur la Rencluse. Au détour d' un rocher, nous surprenons une harde d' isards, le chamois des Pyrénées. Cette rencontre imprévue met fin à notre controverse de la veille sur les cornes de cet animal. L' un de nous prétendait que l' isard, au contraire du chamois, avait les cornes recourbées vers l' avant. En fait, ces gracieux animaux ne se distinguent que par la taille et la couleur du pelage, et encore faut-il posséder un œil de braconnier pour observer ces différences.

Nous laissons à main droite le Trou du Toro, dans lequel la Garonne naissante se précipite avant de reparaître dans le Val d' Aran, après un long parcours souterrain, comme l' a démontré le célèbre spéléologue Norbert Casteret. Bientôt le refuge apparaît en contrebas. Nous nous laissons glisser jusque sur le pas de la porte, où le gardien nous accueille avec un breuvage qui a souvent fait parler de lui dans un certain vallon du Jura. Ce soir, nous serons seuls avec les deux Abadias, père et fils; tous les hôtes du refuge. Espagnols et Français sont partis.

Le programme du lendemain est chargé: Pic d' Albe et rentrée le même soir à Luchon.

Le ciel est voile lorsque nous quittons le refuge. Le vent tiède qui souffle par intermittence annonce un changement prochain du temps. Par une succession de combes pierreuses, nous gagnons en une longue marche de flanc le vallon creusé entre le Pic d' Albe et la Dent du même nom. Tout ce versant est exposé aux vents d' ouest, la neige y est rare et soufflée. Une quantité de traces, aux angles aigus, se croisent en tous sens sur le petit glacier blotti au pied de la Dent d' Albe. C' est à croire que les skieurs espagnols ne connaissent que les conversions, à la descente comme à la montée. Une cheminée facile permet d' accéder à l' arête nord de notre Pic. Cette arête de bon granit, aérienne mais facile, conduit en une petite heure au sommet ( 3100 m ). De là, le regard plonge dans la vallée de Vénasque, quelque deux mille mètres plus bas. A l' opposé, les arêtes tourmentées de la Maladetta méritent pleinement leur nom de maudites.

A midi, nous sommes de retour à la Rencluse, après une descente pénible, sur une neige dure où partout les cailloux affleuraient. Une heure après, sous un soleil impitoyable, nous refaisons en sens inverse le chemin de la Picade. Sur ce versant exposé en plein midi, c' est déjà le printemps. De magnifiques jonquilles à fleurs doubles s' épanouissent à l' abri des rochers.

A l' entrée de la combe supérieure, nous retrouvons brusquement l' hiver et c' est à ski et fourbus que nous parvenons sur le col, au milieu de l' après.

Une dernière fois, nous admirons le vaste et sauvage panorama du versant espagnol, puis nous nous laissons glisser dans l' ombre qui, déjà, a envahi le vallon de la Frèche. Une descente rapide et sans histoire, sur une neige déjà saisie par le froid, nous ramène à l' Hospice de France.

Le même soir nous camperons à Montauban près de Luchon.

Le Vignemale 3298 m Après une magnifique randonnée qui nous a conduits à Bagnères de Bigorre et à Lourdes, du Pays des Nestes à celui des Gaves, par les cols de Peyresourde et d' Aspin, nous nous engageons dans la belle et sauvage vallée du Gave de Pau, qui remonte vers le sud jusqu' au Cirque célèbre de Gavarnie. Au sortir du « Chaos de Coumélie », la vallée s' élargit en une belle cuvette verdoyante où se serrent les toits gris du petit village de Gavarnie, auquel les hautes parois calcaires du Cirque forment un décor grandiose.

Chaque jour, une foule de pèlerins montent de Lourdes pour faire la traditionnelle excursion du Cirque; elle envahit le village où règne pendant quelques heures une atmosphère étrange qui rappelle la kermesse et le caravansérail. A l' arrivée du premier car, des ânes et des mulets surgissent de toutes parts et se réunissent sur la grande place du village. L' air s' emplit alors des cris des âniers et des bêtes et l'on se croirait transporté dans quelque ville de l' Orient. Bientôt une longue colonne s' ébranle en direction du Cirque. Grosses dames apeurées, ecclésiastiques en soutane, jeunes filles de pensionnat, bonnes sœurs, tout ce monde forme une image cocasse et haute en couleur.

De Gavarnie, la longue et sauvage vallée d' Aussoue s' enfonce vers l' ouest jusqu' au massif du Vignemale, le plus élevé des Pyrénées françaises. Une route privée, construite par l' E. D. F.1 permet de monter en voiture jusqu' au plan des Oulètes d' Aussoue, à 1800 mètres d' altitude.

1 Electricité de France.

La route serpente au flanc de hautes parois où les chutes de pierres doivent être fréquentes, à en juger par les blocs de toutes grandeurs qui obstruent par endroits la chaussée. Il faut alors s' arrêter, dégager la route avant de pouvoir repartir. De nombreux caniveaux mettent à rude épreuve la suspension de la voiture. Cette vallée est une véritable souricière; aussi vaut-il mieux ne pas penser à ce qui arriverait en cas de mauvais temps. Au bout de quelques kilomètres, le paysage s' adoucit cependant et nous plantons la tente sur un petit pré verdoyant, à quelques pas du Gave. Après un bain dans l' eau glacée, la soirée se passe autour d' un grand feu de camp, dont la flamme joyeuse rompt la solitude immense de ce vallon perdu.

Le lendemain, il fait nuit noire lorsque nous nous mettons en route. Très vite, le chemin se perd sur le plan des Oulètes, dont le terrain spongieux, gorgé d' eau, est riche en surprises. Celles-ci se manifestent pas un plouf, suivi de quelques jurons bien sonores. L' aube blanchit du côté de Gavarnie, lorsque nous atteignons le premier Pont de Neige, à l' entrée du Barrancou d' Aussoue. Une cascade oblige à s' élever à gauche sur une pente raide et glacée. Plus haut, on devine le chemin, sous la neige, au flanc du rocher. Le passage est malaisé et une glissade ne pardonnerait pas. Fort heureusement, tout se passe sans accroc et, sitôt après, nous pouvons suivre sans difficultés le tracé du chemin estival jusqu' au deuxième Pont de Neige. Abandonnant alors le sentier, nous continuons sur le torrent solidement ponté par les avalanches. Les murailles rocheuses qui surplombent de toutes parts nous oppressent, tandis que sous nos pieds le ruisseau gronde sourdement. C' est un monde étrange, dans lequel nous cheminons tendus et silencieux, comme des Sioux sur le sentier de la guerre. Par endroits, les rochers s' écartent quelque peu, laissant entrevoir les pentes ensoleillées du Petit Vignemale. Le grondement va s' amplifiant et, au détour de la gorge, un cratère béant, gueule énorme, lippue et écumante, interdit toute progression. Sur la droite, une pente de roches pourries, suivie d' une sorte de balcon, suggère une sortie. Après nous être déchaussés de nos skis, nous nous engageons sur le talus croulant; ça passe, quelle chance! Le balcon se révèle beaucoup plus large et commode qu' il ne paraissait d' en bas; un vrai promenoir suspendu entre deux abîmes. Encore quelques dizaines de mètres et nous débouchons dans une sorte d' amphithéâtre où la respiration devient tout de suite plus aisée.

Un peu plus haut, nous retrouvons le sentier et le suivons jusque sous le Petit Vignemale; là il tourne vers la droite pour se diriger vers la Hourquète d' Aussoue et le refuge Baysselance du CAF.

Une sorte de grande vire d' éboulis enneigés nous amène dans la combe morainique, au pied du glacier d' Aussoue. Alors nous ne résistons plus à l' envie d' une halte prolongée sur le pierrier tiédi. Devant nous, le plus grand glacier pyrénéen se précipite en souples ondulations jusqu' au creux des moraines.

Restaurés et allégés, nous grignotons en d' innombrables zigzags la pente roide qui semble ne jamais vouloir finir. A part quelques fentes bénignes, le glacier est uni comme une pelouse que l'on vient de tondre. La pente s' adoucit enfin, au seuil de la grande conque de névés qui donne au Vignemale l' aspect d' un immense calice tendu vers le ciel, d' où s' échappe la langue du glacier, en une longue coulée blanche. Sept sommets sont plantés sur son pourtour, semblables aux clous d' un gigantesque fer à cheval.

Une promenade gentille nous amène au pied du sommet principal: la Pique Longue. L' escalade en est des plus faciles, indigne d' une grande montagne. Nous y montons en quelques minutes, après avoir planté les skis sur le plat du glacier.

La vue que l'on a de là-haut est si belle que l'on oublie bien vite la déception de l' escalade. Le vertigineux toboggan glacé du couloir de Gaube nous coupe le souffle par sa raideur effrayante. De l' autre côté, les sommets bonasses qui bornent le glacier font penser à des convives assis autour d' une belle nappe blanche. Dans leur dos, la profonde et mystérieuse vallée du Rio de Ara coule vers les lointains vaporeux de l' Espagne. Au-delà du Col d' Aratille, on devine le paradis de neige du Marca-deau. L' œil plonge en frissonnant dans l' ombre froide de la paroi nord de notre Pique, heureux de se reposer ensuite sur la nappe verte du Lac de Gaube.

La descente fut une affolante et passionnante poursuite, d' abord sur le grand boulevard du glacier, puis dans les ruelles obscures de la gorge, au milieu des glouglous sinistres de la rivière.

Ce soir, c' est la fin des vacances, la fin de huit jours de camaraderie et de joie parfaites. Je pense à tous les souvenirs accumulés en si peu de temps, à toutes les choses nouvelles que nous avons admirées, à tous ces sommets et à tous ces vallons seulement entrevus.

Mon regard erre une dernière fois sur les hautes parois du Cirque de Gavarnie, tandis que là-haut, sur les crêtes ourlées de corniches, le soleil joue encore avec la neige folle soulevée par le vent d' Espagne. Mont Perdu, Marboré, Brèche de Roland, ma prochaine visite sera pour vous!

Lexique pyrénéen: Hourquette ou Hourquète: col fréquenté; Gave: torrent; Neste: torrent; Port: passage frontière ou entre des vallées importantes; Som, soum: sommet; Oulette: cirque au fond d' une vallée abritée; Barrancou: défilé profond.

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