Ski de printemps en Oisans

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PAR RENÉ PELLATON, GENÈVE

Il n' est peut-être pas trop tôt pour parler courses de printemps. Déjà les jours s' allongent et, sitôt que le soleil luit, il semble que le ciel soit d' un azur printanier.

Les courses de printemps à ski sont une des plus belles formes de l' alpinisme. La montée vers la cime est généralement moins pénible, plus régulière qu' en été et la descente devient souvent un enchantement, alors que le retour, en été, est rarement un plaisir.

Nous nous étions promis, mon ami Henri G. et moi-même, d' effectuer quelques courses à ski en Oisans, région à laquelle nous sommes tous deux très attachés. Le magnifique livre de Ph. et Cl. Traynard 1 nous y incitait.

Nous avions tout d' abord projeté d' y aller à Pâques avec nos familles. Mais le temps fut si détestable à cette époque que nous nous étions rabattus sur la Provence - non pour skier, bien sûr, mais pour grimper du côté d' Aix. Nous n' en avions pas pour autant perdu l' Oisans de vue, et c' est à Pentecôte que nous nous y sommes rendus.

1 Philippe et Claude Traynard: Alpes et neige, 101 sommets à ski ( Arthaud, 1965 ).

M

A

26 Le hameau des Lanches ( Tarentaise ). Au fond, à gauche: le Mont Pourri

Le Mont Pourri

Photos Ruedi Meier 27 ie refuge du Mont Pourri ( Francisque Regaud ), 2436 mJi * 5.Ä »-V ^ Ayant tous deux quelque temps libre, nous décidons de partir le vendredi matin pour La Bérarde, où nous parvenons au début de l' après.

La Bérarde est un peu « La Mecque » de l' Oisans. C' est un hameau plus qu' un village, qui n' a pas subi les déformations des stations à la mode, quoique aujourd'hui, plus qu' il y a quelques années, on y voie quelques chalets d' un style nettement moderne. La Bérarde est sans doute restée ce qu' elle était, quand Whymper y vint avec l' idée d' escalader les Ecrins. Ses maisons sont groupées, basses et grises, à la jonction des torrents des Etançons et du Vénéon. En hiver, le village n' est pas habité. Au gros de l' été, le soleil ne le réchauffe pas longtemps, tant il est encaissé entre de hautes montagnes. C' est le point de départ de courses réputées, telles que la Meije et les Ecrins, et c' est de La Bérarde également que l'on part pour des sommets moins prestigieux, mais à peine moins connus: les Bans et les Rouïes.

Notre intention était de monter le premier jour au refuge du Châtelleret, pour nous rendre le lendemain à la Brèche de la Meije. Mais nous trouvons si accueillant le Centre alpin que nous décidons de faire toutes nos courses en partant de La Bérarde. La présence de nombreux skieurs, que nous voyons prendre le chemin du Châtelleret, nous encourage à maintenir notre décision.

Nous modifions aussi l' ordre des courses que nous comptons entreprendre et prenons la résolution de monter le samedi à la Brèche de la Somme. Disposant de tout un après-midi, nous l' occupons en allant reconnaître le terrain. C' est alors l' occasion de notre première dispute, car si mon camarade est un de mes meilleurs amis, c' est avec lui que je me querelle le plus souvent. Il veut remonter la rive gauche du torrent des Etançons, puis la même rive d' un torrent secondaire qui descend du Vallon de Bonne Pierre. Cette voie nous obligerait à parcourir de nuit des pentes escarpées, enneigées et encombrées de vernes, et cela ne me sourit pas du tout! Je trouve plus logique de remonter les rives droites des deux rivières précitées, que parcourent des sentiers très praticables. C' est en ronchonnant que, finalement, mon camarade se range à mes vues.

A 4 heures du matin, le samedi, je sonne la diane. Ma femme s' enfonce au plus profond de son sac de couchage, alors qu' Henri et moi avons beaucoup de peine à sortir des nôtres.

Le déjeuner est hâtivement préparé et absorbé et, à 4 heures et demie déjà, nous nous mettons en route, chargés comme des mulets du poids de nos sacs et de nos skis. Les premiers pas sont d' autant plus pénibles que la pente est raide. Puis le rythme vient, et nous nous habituons à nos fardeaux. Un pont nous permet de traverser les Etançons, et nous pénétrons dans le Vallon de Bonne Pierre, où nous allons nous mesurer à une redoutable moraine, dont la réputation n' est plus à faire. Mais, miracle! nous ne la trouvons pas aussi déplaisante que nous le supposions. Nous parvenons plus rapidement que prévu dans ce monde merveilleux qu' est le Glacier de Bonne Pierre. Devant nous, la paroi du Dôme de Neige des Ecrins tombe d' un jet de plusieurs centaines de mètres et donne à ce cirque une réelle grandeur.

Après avoir suivi la crête de la moraine sur une très longue distance, nous bifurquons résolument à gauche, pour remonter les pentes qui conduisent au petit Glacier d' Alvau. C' est de là que s' élève le couloir fort redressé qui mène à la Brèche de la Somme. Des avalanches de belle taille sont venues mourir près de l' endroit où nous déposons nos sacs et nous font hésiter à poursuivre notre chemin.

- On y va, dit Henri, d' un ton qui est interrogatif autant que décidé.

- Allons-y!

Par prudence, nous nous encordons. Mon ami passe devant et progresse à une allure trop rapide pour mes vieux poumons. Mais le couloir n' a qu' un peu plus de 250 mètres, et nous sommes bientôt49 dans la brèche, admirant au soleil un paysage qui s' étend à l' infini et au fond duquel nous apercevons le Mont Blanc. Comme je me retourne vers le couloir, je n' en crois pas mes yeux: un chien vient à notre rencontre!

- Regarde, Henri, un « clébard »!

Mon compagnon n' est pas loin de penser que j' ai perdu la raison. Pourtant, il n' y a pas de doute, c' est bien un chien qui s' avance vers nous. Il semble mourir de soif et lèche la neige durcie. Il la mor-dille même pour en saisir des morceaux. Nous en avons pitié et tentons de le faire boire à la gourde, sans beaucoup de succès. Je me tracasse à la pensée que cette bête va devoir descendre un couloir très incliné et en neige dure. Je le vois déjà glisser dès les premiers pas et rouler jusqu' au glacier. Je propose de l' encorder. Mais Henri n' est pas convaincu que ce soit là la bonne solution.

- Et puis, qu' il se débrouille! ajoute-t-il.

Nous décidons de partir, laissant l' animal se tirer d' affaire comme il pourra. C' est bien inutilement que je me faisais du souci pour lui!

A peine avons-nous entamé la descente, avec toute la circonspection qui convient, que le chien file devant nous, très sûr de lui. En quelques minutes, il est au pied des parois.

- Quelles « cloches » vous êtes! a-t-il l' air de dire, lorsque nous le rejoignons, peu fiers de notre démonstration.

Il est plus de 10 heures. La neige commence à ramollir. Le retour promet d' être sensationnel. Il le serait et notre joie serait complète, n' était le chien. Sitôt que l' un de nous s' élance, il saute vers lui, cherche à mordre les skis et veut jouer. Si nous essayons de l' éviter en virant, c' est souvent la rencontre et le déséquilibre, aussi bien pour le skieur que pour le chien. Henri veut le prendre de vitesse en descendant en schuss, mais cette satanée bête court à côté de lui, ne le lâche pas d' un centimètre et vient se jeter dans ses jambes. Il a d' ailleurs une affection toute particulière pour mon camarade et me laisse plus volontiers jouir de la remarquable descente.

Il nous faut peu de temps pour faire en sens inverse ce que nous avons mis plusieurs heures à gravir. Mais ces quelques instants ont été un véritable ravissement.

Lorsque nous rejoignons le Vallon des Etançons, un trait de génie nous vient à l' esprit. Puisque nous allons le lendemain à la Brèche de la Meije et devons repasser à cet endroit, pourquoi ne cacherions-nous pas skis et bâtons dans les environs? Un sapinet se trouve là, qui dissimulera notre matériel. Ainsi déchargés, nous poursuivons notre marche vers La Bérarde, où nous entrons au moment où sonne midi.

L' avantage des courses de printemps, c' est qu' elles nous laissent tout l' après pour nous reposer et nous préparer à l' ascension du lendemain. Après avoir étanché notre soif et apaisé notre faim, nous allons dormir un peu, puis nous décidons de faire « trempette » dans le torrent afin de nous revigorer. Mais nous n' avions pas imaginé que l' eau était aussi glaciale et nous en ressortons assez vivement.

C' est toujours un dur moment que le réveil, au milieu de la nuit. Et pourtant, le jour de Pentecôte, à 4 heures et demie, nous fermons derrière nous la porte du refuge. Je ne commence pas sans appréhension cette étape vers la Brèche de la Meije, car je me souviens d' une montée au refuge du Promontoire qui ne fut pas très brillante, bien que nous ayons passé la nuit précédente au Châtelleret. Autrement dit, nous partons aujourd'hui avec un retard de deux heures.

Au passage, nous reprenons nos skis dans l' arbre et nous en chargeons nos sacs. La montée au Châtelleret est peu inclinée et n' engendre aucune fatigue. Le vallon, à un certain endroit, s' infléchit légèrement vers la droite, et c' est alors qu' apparaît la Meije, majestueuse, saisissante, fer- mant l' horizon de toute sa masse. C' est la troisième fois que je me trouve ainsi, soudainement face à face avec elle, et, pour la troisième fois, j' en suis émerveillé.

Deux skieurs, qui ont l' air fort pressés, nous dépassent. Un peu plus loin, ils font un arrêt, chaussent leurs skis et repartent sur nos talons. Nous, toujours à pied, nous allons notre petit train régulier ( drôlement efficace! dira Henri ). Il semblait que les deux inconnus allaient nous laisser sur place. Mais, après avoir entendu, durant quelques temps, les spatules de leurs skis frapper la neige derrière nous, nous ne les avons plus revus.

La moraine, au-dessus du Châtelleret, cette moraine qui m' avait tant éprouvé quatre ans auparavant, est parsemée de fourmis qui montent vers le pied de la Meije. Nous en rattrapons quelques-unes, puis les dépassons. A tout moment, nous en rattrapons d' autres, que nous dépassons encore. La moraine défile sous nos pas et ne se fait point trop terrible. Henri m' a pris un mètre, puis deux, puis dix. Ses poumons, moins racornis que les miens, lui permettent d' adopter un rythme plus rapide. Et c' est une heure avant moi qu' il atteint la brèche. Il fait froid dans l' ombre des rochers, mais la chaleur, au soleil, est suffisante pour nous permettre de nous attarder à contempler la vue. Puis nous redescendons vers nos skis, abandonnés cent mètres plus bas. Nous suivons ou dépassons des skieurs; nous en croisons d' autres qui montent: c' est un va-et-vient incessant entre le glacier et la brèche, un défilé de gens hétéroclites plus ou moins habitués à la haute montagne.

Tout en cassant la croûte, nous regardons le nouveau refuge du Promontoire, extérieurement doublé de métal, et nous évoquons le bon vieux refuge, où nous avions passé une nuit mémorable avant d' attaquer la traversée de la Meije. Nous trouvons des amis genevois, avec lesquels nous bavardons en attendant que la neige ramollisse. Peu après, nous partons d' un éclat de rire: d' hui, notre chien a trouvé un compère à quatre pattes, et ils se bagarrent joyeusement, en attendant le premier départ. Nous qui connaissons le comportement du toutou, nous sommes bien décidés à laisser partir le premier « pigeon » avant de chausser nos skis. Et ça ne rate pas. A peine s' est ébranlé que notre compagnon de la veille lui emboîte le pas et ne le lâche plus. Nous pouvons dès lors tranquillement songer à regagner la vallée.

Et c' est à nouveau du délire! Nous allons au gré de notre fantaisie, tournant avec facilité et ne nous arrêtant que de temps à autre, pour ne pas quitter trop rapidement ce cadre extraordinaire, cette Meije toujours imposante et qui change cependant d' aspect selon l' angle sous lequel on la regarde.

Au-dessus du Châtelleret, il faut pousser sur les bâtons. Nous suivons ensuite le bord du torrent. Sur les dernières taches de neige, Henri veut faire une photo. Et nous nous disputons une fois de plus, violemment, parce que je me risque à lui donner un conseil et qu' il « en a assez de devoir toujours se plier à mes caprices ». Nous parlons même de ne pas faire ensemble la course projetée pour le lendemain: de vraies histoires de « mômes », quoi!

Cette course du lundi de Pentecôte, il nous fallait la faire au galop, si nous voulions être de retour vers 11 heures dans la vallée, pour rentrer ensuite à Genève sans jouer les Fangios. Aussi est-ce à 4 heures que nous partons en voiture, pour descendre jusqu' au hameau des Etages. Il fait naturellement nuit noire lorsque nous abandonnons notre véhicule derrière un petit hôtel. Une mauvaise lampe éclaire faiblement la route, et c' est à sa pauvre clarté que nous fixons les skis sur les sacs. Puis, par une venelle courant entre les maisons, nous descendons vers le Vénéon, que nous devons traverser pour nous diriger vers le Vallon des Etages.

Le topo indique qu' il faut suivre la rive gauche du torrent issu du Vallon des Etages. Mais des skieurs rencontrés au Centre alpin nous ont conseillé d' en remonter la rive droite. Nous empruntons donc un sentier qui serpente dans la montagne et qui en remonte rapidement le flanc escarpé. La sente est caillouteuse. Des arbres s' y penchent si bas que nos skis les accrochent. Il nous faut una bonne heure pour sortir de cet enfer et trouver un terrain beaucoup plus accueillant, qui s' élève progressivement en direction de la Pointe du Vallon des Etages. Le soleil n' apparaît pas très tôt dans ce vallon exposé au nord. La neige est donc dure et nous oblige à bien choisir notre voie. Chacun de nous ayant sa petite idée là-dessus, nous nous trouvons bientôt séparés. Henri reste au fond du val, tandis que je remonte une moraine, en supposant que, après une grimpée un peu rude, son échine moins redressée me conduira sous les pentes du Col de Clot Chatel, notre objectif de ce jour. Mais la moraine s' écarte toujours davantage vers la droite, alors que j' aimerais aller à gauche; et, finalement, je l' abandonne, redescends une pente raide de blocs et graviers instables, pour en remonter une autre plus loin. Pendant ce temps, avec ses longues jambes, Henri a pris le large. Je vois à peine la marque de ses pas sur la neige gelée et les suis servilement. Mais la pente devient si raide qu' elle nécessite l' usage des crampons. La trace passe une zone de séracs et remonte un pan couvert de débris d' ava. Je vois Henri qui, ayant posé ses skis, cherche une issue pour franchir les rochers qui nous barrent l' accès au col. Mais il va trop à droite, alors que la sortie vers le col doit être plus à gauche. A grands cris, nous convenons que nous ne pourrions redescendre à ski par où nous sommes venus et que c' est par la gauche qu' il faudra regagner le vallon. Aussi mon ami redescend-il chercher ses skis. En dépassant une arête neigeuse, nous trouvons le couloir qui conduit au col. Ce col est d' ailleurs une brèche fort étroite où nous parvenons après une ascension très alpine. Nous débouchons sur un balcon ensoleillé qui nous donne l' illusion d' être suspendus en plein ciel, et où nous jouissons d' un panorama étendu. Nous voyons, très proches, les Routes qui sont l' aboutissement d' une très belle course à ski et que nous nous promettons solennellement d' aller visiter un jour.

Le soleil vient maintenant lécher le bas des rochers que nous avons gravis; nous espérons qu' il a suffisamment réchauffé la neige pour que nous puissions pleinement profiter de la descente, car il est pour nous l' heure de songer au retour. Avec mille précautions, nous revenons aux skis. Avec non moins de précautions, nous les chaussons, car la déclivité est forte au-dessous de nous.

Puis, c' est l' envolée. La neige n' a pas encore la consistance idéale, mais, plus bas, nous la trouvons juste assez fondante pour nous causer les joies les plus vives. Nous nous arrêtons auprès d' un groupe de skieurs qui sont partis trop tard de la vallée et qui ne monteront guère plus loin que le point de notre rencontre. Quant à nous, nous reprenons le chemin parcouru le matin, skiant jusqu' aux dernières limites de la neige.

Plus loin, le petit sentier tortueux et rapide a bien vite fait de nous ramener dans un monde moins poétique et moins enchanteur.

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