Ski de tourisme au Liban

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PAR JEAN-LUC SEYLAZ, DIABLERETS

Avec I illustration ( 173 ) 1949-1960: onze ans après avoir quitté le Liban, je me retrouve, non sans émotion, sur ces pentes dénudées, dans ces dévaloirs vertigineux qui m' avaient révélé autrefois le plaisir « tendu » du ski à la limite de l' adhérence, quand le moindre recul devant la pente ne pardonne pas. ( J' avais vu alors battre le record de descente de la Grande Coulée: 800 m de dénivellation sur le ventre, par neige tôlée. ) La montagne libanaise, durant cet intervalle, n' a guère changé. On a certes construit un télésiège aux Cèdres et un petit téléski à Faraya. Mais, de même que partout ailleurs, ils fonctionnent comme des abcès de fixation. Sitôt perdus de vue, et d' ouïe, ces pylônes et leurs poulies, on retrouve le paysage intact, la neige vierge, la solitude et le silence: royaume du soleil, du vent, et des rares skieurs libanais qui ne répugnent pas à l' effort.

Sur la chaîne du Liban, qui dresse parallèlement à la mer ses escarpements creusés de profondes vallées, on trouve trois centres de ski: ce sont - du nord au sud - Les Cèdres ( 2000 m ), le refuge de Faraya ( 2100 m ) et le col du Dahr-el-Baïdar ( 1450 m ). Par ses conditions d' enneigement, sa proximité de Beyrouth ( 60 km ), ses commodités ( un petit refuge bien équipe et bien tenu ) et les pentes auxquelles il donne accès, Faraya est sans contredit le vrai centre du ski de tourisme au Liban. C' est donc à explorer avec moi cette région que j' invite les lecteurs des Alpes.

Une heure et demie de voiture depuis Beyrouth, cinq minutes de skilift, et nous sommes à près de 2100 m, au refuge de Faraya, sur le flanc nord d' un des principaux massifs du Liban: le Djebel Sannîn ( 2560 m ). Du refuge, en une heure de marche, par un thalweg en pente douce puis des bosses très redressées, on gagne la crête sommitale. A cet endroit, quelques blocs grossièrement assemblés révèlent l' existence d' un petit temple romain de basse époque. C' est le Msar ( 2450 m ). A quelle divinité consacré? Pour nous, ce sera à Nix Vernalis, à la Neige de Printemps qu' on trouve ici dès février, en suivant le soleil sur les pentes diversement orientées.

L' arrivée au Msar est une joie chaque fois renouvelée. On montait le nez sur la pente, attentif à garder l' adhérence. D' un coup, le paysage se déploie. Sous nos pieds, les escarpements de la face ouest. Puis des vallées encaissées, couvertes de pins, piquées de villages aux toits de tuile rouge. Enfin, toute proche, la fidèle compagne: la Méditerranée embuée de chaleur ou d' un bleu intense.

Au Msar, nous sommes à d' œuvre. En effet, à partir d' ici, la crête sommitale - plusieurs kilomètres de bosses, d' entonnoirs creusés par le vent, de ressauts et de corniches - permet de gagner le point de départ des trois grandes descentes de la face ouest: le Coucado, la Grande Coulée, le Couloir Berlan. La raideur des pentes, la stabilité de la neige, plaquée sur ces éboulis et ces falaises par le vent d' ouest et vite transformée par le soleil, le plaisir que procurent ces plongées dans la pente, face à la mer, tout concourt à faire de cette face ouest le paradis du skieur.

La Grande Coulée Une heure de marche depuis le Msar. Départ: 2500 m. Arrivée ( par bon enneigement ): 1500 m. Longueur: 2 km environ.

C' est la descente classique. Car c' est la plus sûre. Le skieur qui perdrait pied, par neige dure, dans ce dévaloir, n' y trouverait aucun replat pour l' accueillir. Mais il n' y rencontrerait pas davantage de rochers ou de falaises: rien qui puisse rendre dangereux une chute ou un dérapage non contrôlé.

10 h. 30. Nous avons séché les peaux, grignoté une poignée de raisins, resserré les chaussures. Skis aux pieds, je regarde, tout en bas, le village de Nebaa Sannîn, près duquel nous déchausserons. J' ai toute la pente sous le regard. A l' exception du passage de la crête, dégarni par le vent et qui nous obligera à une brève traversée prudente entre les cailloux, notre descente s' inscrira du haut en bas dans la ligne de plus grande pente. Nous sommes seuls, évidemment. Le soleil est éclatant, mais l' air vif. La neige, à n' en pas douter, sera parfaite. Et puis, nous nous connaissons bien: nous savons que ni l' un ni l' autre ne tombera, que nous n' aurons pas à nous attendre. Nous ferons un ou deux arrêts, très brefs, le temps de souffler, avant de replonger dans la pente. Derrière moi, je sais que Sami Karkabé, le fidèle compagnon, entremêlera ses traces aux miennes en un gigantesque caducée ou dessinera, à côté du mien, un serpentin rigoureusement symétrique. Il y a là, avant même le départ, un plaisir que je savoure intensément, fait de toutes ces conditions réunies, de ces promesses dont je sais qu' elles seront tenues.

On y va?

10 h.45. Nous déchaussons, haletants, hilares. Quel commentaire ajouter à ces minutes parfaites, alors qu' on voudrait, de joie, se rouler dans la neige, détendre violemment cette excitation musculaire? Je dis simplement à Sami: « Comment peut-on ne pas être skieur-touriste? » Mais il faut remonter. Je me rappelle des montées harmonieuses et variées. Jouant avec le relief, la trace s' enroule autour des bosses, prend les côtes en écharpe, gagne un replat bienvenu. Et l'on va de but provisoire en but provisoire, jusqu' au moment où se révèle enfin - échancrure dans le ciel, signal de triangulation - le but ultime. Rien de pareil ici. La ligne de plus grande pente s' im à la montée comme à la descente. Pas question de biaiser. Droit devant soi, sous un soleil méditerranéen. Et pour peu que la consistance de la neige l' exige: à pied, les skis sur l' épaule. Bref, si les descentes au Liban sont dionysiaques, je dirai que les remontées sont calvinistes. Deux heures pour regagner la crête, une heure de montagnes russes pour revenir au Msar, enfin la descente sur le refuge. Ceux que nous y retrouverons, et qui auront passé toute la matinée accrochés au skilift, diront sans doute en nous entendant raconter notre journée: « Mais comment peut-on être skieur-touriste? » Le Couloir Berlan Du refuge on gagne, toujours par le Msar, le point culminant de la crête sommitale ( 2560 m ). La descente se fait d' abord sur la face sud, par la belle et raide « Combe aux Ours », douce aux carres dès 10 heures du matin. On atteint ensuite, en remontant un peu, le col qui donne accès au deuxième grand couloir de la face ouest: le Couloir Berlan. Beau parcours varié, moins « concentré » que celui de la Grande Coulée, plus long aussi puisqu' on traverse le Djebel Sannîn presque intégralement du nord au sud. Du refuge au refuge, nous mettrons huit heures, sans plus d' arrêts qu' il n' en faut. Ce jour-là, quand je propose, en fin d' après, de rechausser pour une balade d' une heure, Sami trouve que j' exagère - mais me suit quand même.

Le Coucado II s' agit cette fois, non d' un couloir, mais d' un éperon de la même face ouest, à une demi-heure du Msar, éperon dont le pan nord constitue une des descentes les plus excitantes qu' il m' ait été donné de faire.

Je suis seul, ce jour-là. Toute la nuit, le vent a ronflé autour du refuge. Mais ce matin le temps est très beau, calme; la dernière chute de neige remonte à une semaine - la neige fraîche sera donc transformée. Et je ne résiste pas à l' envie d' aller tâter de ce fameux Coucado, que nous n' avons pas encore osé faire.

Le début de la descente se fait sur le faîte même de l' éperon. Dans une neige gros sel, c' est un plaisir de slalomer entre les blocs déjà dégagés, en serrant le plus possible le fil de l' arête. Mais me voici à la hauteur de la deuxième barre de rochers, à l' endroit où il faut plonger dans le versant nord. Et je dois dire que ce que j' aperçois donne à réfléchir. Sur ce versant, la neige est encore dure. Et c' est comme un gigantesque pan de toit, extrêmement redressé, qui fuit sous mes pieds. En bas, je devine la barre de rochers, qu' on ne peut franchir que tout à droite, grâce au lit d' un torrent. Bref, il s' agit de bien se tenir. Je me rappelle à l' ordre intérieurement ( « en avant, tant que tu peux » ), et j' y vais.

Virage sur virage, skis vibrants; la neige peu à peu se fait de velours; voici le goulet; j' en sors par la gauche; la pente s' affaiblit de plus en plus; et je déchausse parmi les myosotis et les pensées sauvages. 800 m de dénivellation, et quelle descente! Je suis si heureux que je sifflerais, n' était la pente, en remontant mon « toit ».

Le Liban, Suisse du Proche-Orient. C' est un slogan touristique, bien sûr. Et le Suisse qui habite Beyrouth est souvent tenté de se récrier. Il n' en reste pas moins que la montagne libanaise offre aux skieurs, même exigeants, des pentes superbes et des joies profondes. Davantage: la rare alliance de sensations hivernales et d' une nature subtropicale exubérante. Champs d' iris sauvages, d' ané, de tulipes; buissons de lauriers roses et de bougainvillées... Comment oublier ce printemps libanais précoce qui baignait nos yeux et notre peau, ces retours de Faraya où nous nous enfoncions peu à peu dans les parfums pour finir, au bord de la mer, dans les lourdes nappes sucrées des orangers en fleurs?

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