Ski et escalade dans le haut-Atlas - mars 1969

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Ruth Steinmann-Hess, Zurich

Le temps était calme pour l' escale de Marseille, puis assez orageux sur la Méditerranée. Ensuite, il s' est dégagé, et nous avons pu voir les lumières de t Tadat. A Varrière-plan, le Biguinoussen ( 4002 m ) Rabat, et plus tard celles de Casablanca où nous atterrissons vers 22 heures. Quatre taxis nous attendent pour nous conduire à El Jadida, une centaine de kilomètres au sud. Nous formons un groupe panache: une Romande, deux Suissesses alémaniques, huit Suisses, et quatre alpinistes autrichiens connus. Seuls certains d' entre nous se connaissaient, mais immédiatement règne une bonne entente dans le groupe entier.

Après un assez long trajet apparaît - comme dans les contes - la silhouette d' un grand hôtel éclairé de projecteurs. Même la piscine et la pinède brillent sous l' éclat des lampes. Nous ne sommes pas malheureux d' être loges dans la dépendance.

Le lendemain matin, le voyage reprend avec les quatre taxis que nous utiliserons pour tout le trajet routier, à l' aller et au retour. Les skis, les sacs, les valises et tous les effets des quinze participants sont entassés dans et sur les autos, et le voyage vers l' intérieur commence.Vers midi, les murailles de Marrakech apparaissent, et derrière elles se découpe la ville mi-orientale, mi-européenne. Notre hôtel se trouve sur une rue animée, au cœur de la ville; il est tenu par des Marocains, et la propreté ne semble pas sa qualité majeure. On n' y obtient par exemple des draps propres que sur demande expresse. On nous offre au repas une spécialité marocaine que nous n' apprécions que modérément: des brochettes de foie de bélier.

L' après se passe dans les souks, où de minuscules échoppes, parfois de simples réduits en planches, offrent tout ce qu' on peut imaginer, depuis les herbes aromatiques jusqu' aux travaux de menuiserie, de la laine multicolore aux chaussures brodées, des habits de mauvais goût à la djellaba harmonieusement colorée et aux tapis marocains qui sont toujours les plus appréciés. On y passerait des heures!

Le lendemain matin, Edy, Paul, Ruedi et moi achetons au marché des fruits frais, des épices et des quantités de vin.

Puis nous mettons le cap sur l' Atlas, dans nos voitures chargées au maximum. Nous arrivons dans l' après à Imlil, village de montagne et point final de la route, lieu situé à 1700 mètres d' altitude et habité par des Berbères. Nos quartiers sont installés dans la cabane du Club alpin français, maison de pierre solide et assez spacieuse pour nous tous.

Tous les hommes de l' endroit semblent nous attendre depuis des heures; ils sont là, debout ou assis, drapés dans leurs longs habits, avec de petits bonnets crochetés sur la tête, et ils nous regardent avec curiosité et amitié. Pour le souper, ils nous ont prépare une surprise: nous mangeons chez eux un vrai couscous marocain, un plat de millet, de pommes de terre, de carottes et de mouton, le tout arrosé de graisse de mouton bouillante. Ce repas nous donne quelque peine; à part un petit verre de thé de menthe qui nous a été offert tout au début de notre visite, il n' y a plus rien à boire, et malgré tous les efforts que nous faisons pour l' avaler, le millet ne veut pas descendre. De retour à la cabane, chacun tire à plaisir sur la gourde d' eau!

Enfin se lève le jour où nous partons à pied vers les montagnes. Nous montons à la cabane Louis-Neldner ( 3207 m ). A grands cris et avec des gestes théâtraux, les Berbères chargent notre matériel sur leurs mulets. La grimpée peut commencer. La végétation est d' abord luxuriante. L' herbe est déjà haute de vingt centimètres à cette saison, et le chemin est bordé de noyers. Avec l' altitude, le paysage s' appauvrit: des masses de rochers et de pierrailles rouges nous dominent à chaque détour du sentier. Bientôt, des chardons et des touffes d' herbe isolées forment la seule verdure, et au virage suivant on voit la neige! Des que les mulets atteignent la limite de la neige, c' en est fait du transport tranquille et sans effort. Les Berbères se chargent alors de notre matériel. Avec de mauvaises chaussures, ou même à pieds nus dans la neige, ils portent nos skis, nos sacs, nos caisses de provisions et nos harasses de vin avec une étrange méthode: presque aussi charges que leurs mulets, ils courent à la montée, et après un bref effort ils 1 2Le Biguinoussen 3La cabane Louis Neidner ( 320J m ) Photos: Ruth Steinmann-Hess, Zurich s' asseyent pour reprendre leur souffle et discuter. Courir - souffler - courir - souffler, et ainsi de suite jusqu' à la cabane. Et nous voici devant une bâtisse de pierre, couverte de tôle ondulée: c' est notre logement pour les neuf prochains jours. Au rez-de-chaussée se trouve la cuisine-réfectoire-salle de séjour. Il n' y a ni réchaud, ni marmites; il faut tout apporter. Une échelle mène à l' étage, où sont étendues deux rangées de matelas. Chacun se choisit une place et s' installe le plus confortablement possible.

Le premier matin, il fait froid dans notre cabane. Des traînées de brouillard nous entourent. On ne sait pas si le temps va s' arranger. Nos Autrichiens veulent pourtant gravir le Djebel Tubkal ( 4165 m ), le plus haut sommet d' Afrique du Nord. Le reste du groupe vise le Ras N' Uanu ( 4083 m ). La neige est fortement gelée, et nous sommes heureux d' avoir non seulement nos peaux, mais aussi nos couteaux à neige. A l' ar au col ( trois heures environ ), nous sommes accueillis par un vent qui hurle et joue les grandes orgues. Chassées par sa force, des troupes de nuages plongent dans la profondeur, puis reviennent tourner une danse de sorcières autour de nous. L' endroit n' est guère hospitalier. Nous nous abritons contre le rocher et mangeons un morceau. Même « Cohn-Bendith », notre révolutionnaire bâlois, est exceptionnellement calmé par le froid. En avant, en avant! Nous abandonnons les skis et les sacs, prenons la corde et nous dirigeons vers le sommet, qu' on atteint par une arête rocheuse facile. Les nuages se déchirent brusquement et dégagent une superbe vue sur la vallée. Etant donné les circonstances, la halte du sommet est brève, et nous entamons la descente presque immédiatement. Encore une courte pause au col, puis... sur les planches et départ pour le plaisir! La neige est excellente et facile. Il y a toute la place pour valser. Plus bas, la neige se ramollit légèrement. Du Christiania démodé à la godille, on peut se livrer à tout ce qu' on veut dans ce terrain idéal. Nous n' arrivons que trop tôt en bas, où le thé est vite infusé pour nos gosiers assoiffés.

Nous mangeons comme des princes, grâce à Edy. Il n' est pas seulement chef du groupe, mais aussi excellent cuisinier. Paul et moi avons les fonctions d' assistants. Le repas commence par une soupe au vin blanc, suivie de saucisses rôties avec rondelles d' oignons et petits pois, et pour le dessert une salade de fruits, accompagnée évidemment de café et de pousse-café, dont nous avons une provision qui durerait bien un mois.

Un ciel rayonnant nous attend le lendemain matin. Départ donc pour le Tubkal! Nous quittons la cabane vers 8 heures et attaquons la montée. Le premier morceau en est si raide que nous préférons porter les skis. Le vent se fait de nouveau sentir, et nous sommes contents de sortir de cette forte pente après une heure et demie. Le terrain s' ouvre, et nous nous asseyons pour une première halte à l' abri d' un rocher. Nous n' avons pas faim, mais soif. Nous repartons bientôt, avec les peaux et les couteaux cette fois. Nous avançons bien, et, en deux nouvelles heures et demie, atteignons le col: le Tubkal est devant nous, dénudé par un vent incessant. Nous laissons les skis, et grimpons en une heure au sommet. La montagne est faite d' une pierraille tranchante, ferrugineuse, qui cède sous le pied à chaque pas, au point qu' on se met peu à peu à transpirer malgré le froid et le vent. Après cet effort, nous nous apercevons que nos chaussures ont souffert de ce traitement: elles sont vilainement pelées! On nous a dit que, du sommet, on peut voir le Sahara. Et c' est vrai; aujourd'hui, on le voit! Nous ne jouissons pourtant pas longtemps de cette vision, car le froid nous chasse à nouveau. C' est encore une splendide descente qui nous attend, sur les pentes légèrement « revenues » et dans le dernier talus jusqu' à la cabane.

Pour le soir, Edy nous cuisine une soupe relevée à la crème, des côtelettes et de la choucroute, avec un coup de vin blanc. Et pour le dessert, des abricots en jus!

La veine est avec nous! Le soleil nous sourit de nouveau. Nous nous décidons pourtant à paresser. Après un déjeuner copieux, nous nous asseyons devant la cabane pour jouir de la vie. Seuls les quatre Autrichiens et le Bernois Erwin doivent aller libérer leurs suppléments d' énergie sur les pentes. Le soir, nous autres sommes devenus si paresseux à force de ne rien faire, que nous nous glissons dans les sacs de couchage encore plus tôt que d' habitude.

Le jour suivant, tout le groupe vise le même but: l' Akiud N' Bu Imrhas ( 4030 m ). La montée se déroule par de vastes et superbes champs de neige, et tandis que nous traçons notre piste à un rythme tranquille, nos deux photographes attitrés, Eric et Ernest, courent en avant pour fixer sur la pellicule tout ce qu' ils peuvent et de tous les côtés. Sans se lasser, ils pressent sur le bouton, changent de film, referment leurs sacs pour les rouvrir à nouveau... On peut garder les skis jusqu' au sommet. Mais dans le haut, les pentes sont très raides.

Cette fois-ci, le temps n' est vraiment pas clair. La tempête hurle autour de la cabane et emporte presque son toit. Des bancs de nuages cachent la vue, et après un déjeuner prolongé nous retournons à nos sacs de couchage.

Le lendemain matin, le soleil nous salue. Le brouillard s' étend un peu au-dessous de la cabane. Pourvu qu' il reste on il est! Nous entreprenons la montée, cette fois par les champs de neige en direction du « couloir Gigi »; nous avons nommé ainsi un couloir étroit, qui se prête admirablement à une godille serrée, entre deux côtes rocheuses. Au-dessus de ce défilé, le terrain s' ouvre à nouveau, et nous faisons une pause au col. Des morceaux de glucose, du thé, du chocolat et des fruits sont appréciés avant le dernier effort, puis les skis et les sacs sont regroupés, et nous nous encordons. La plupart d' entre nous s' apprêtent à prendre par la gauche; Anita, Eric et moi sommes fascinés par les Clochetons, trois masses rocheuses en forme de tours d' église, à notre droite. Allons-y! Le premier est facile, et se trouve bientôt derrière nous, ou plutôt sous nous. Le deuxième possède une cheminée qui réussit à nous tirer la sueur des pores; en revanche, un vent humide et froid souffle au sommet, ce qui nous fait tirer la casquette sur les oreilles et apprécier les gants doubles que nous remettons vite après chaque épisode rocheux. Nos camarades sont déjà prêts au départ, et nous n' avons malheureusement plus le temps d' escalader le troisième clocher. Le froid nous pénètre, et nous nous hâtons de retourner aux skis.

La descente est très raide, mais devient de plus en plus large. Nous arrivons bientôt au « couloir Gigi », dont nous nous réjouissons depuis le matin. Splendide de godiller dans cette ravine! On n' ar rive à la cabane que trop tôt.

Aujourd'hui, c' est soupe aux légumes, langue avec sauce madère et câpres, plus purée de pommes de terre. Nous faisons naturellement honneur au repas, et ne dédaignons ni une assiette de crème au rhum ni le café.

L' avant jour s' est levé. La plupart des participants ne veulent faire que du ski. Eric, Ernest et moi avons pourtant envie d' escalader encore une tour. Nous partons donc pour le Tadat. La montée est pénible, car, à notre surprise, la neige s' est aujourd'hui transformée et dégelée. Nous déposons bientôt les skis dans un endroit abrité et continuons à pied la montée étroite et raide. Mais ce n' est pas de tout repos; on enfonce souvent jusqu' aux genoux. Tantôt le soleil nous brûle le dos, tantôt un vent froid tombe sur nous depuis le col. Nous atteignons à midi le pied de notre tour rocheuse. L' ascension n' en est pas trop difficile, et nous continuons encore jusqu' à la suivante, le Biguinussen ( 4002 m ). Une dernière fois, nous pouvons jouir d' une vue merveilleuse sur les montagnes de l' Afrique du Nord: c' est un spectacle inoubliable. La descente à pied est malheureusement moins commode que les autres jours. Même la dernière section, planches aux pieds, n' est plus un plaisir, car la neige est vraiment trop molle. Quand, enfin, nous arrivons à la cabane, une odeur délicieuse nous emplit les narines, et c' est avec une faim de loups que nous nous installons derrière des assiettes de spaghettis à la bolognaise.

Le dernier matin à notre cabane Louis-Neldner arrive trop tôt. Certains d' entre nous font encore une course qui doit se terminer à midi, d' autres descendent dès le matin à Imlil. Les Berbères viennent à notre rencontre avec des visages rayonnants, et nous saluent en mettant leur main droite sur la poitrine. Nous leur laissons le reste de nos provisions, ce qui les réjouit beaucoup. Avec quelque peine, mais avec fermeté, nous déclinons une nouvelle invitation au couscous, et préférons cuire notre dernier repas nous-mêmes.

Au matin, tous les Berbères se groupent devant la cabane; nous leur avons promis des habits, et ils les attendent. Le partage est délicat, et certains se distinguent par leurs talents oratoires quand ils expliquent, avec l' œil humide et autant de gestes que de paroles, pourquoi eux et eux seuls doivent nécessairement avoir cet habit-ci ou celui-là. C' est ainsi que des après-skis, des pantalons de varappe, des maillots, des trainings, des casquettes, des gants, etc. vont désormais être utilisés par des Berbères. Les chaussures sont surtout prisées, car la plupart des habitants n' en possèdent point.

Nos taxis arrivent vers dix heures: c' est le début du retour sur Marrakech, on nous voulons cette fois passer deux jours. Mais auparavant, à mi-chemin, nous faisons halte dans un joli hôtel. Des Suisses, membres d' un voyage organisé, sont justement là, en train de se rafraîchir avec du coca et du thé. Ils regardent avec intérêt nos bagages assez inhabituels dans un paysage marocain; leur curiosité est même telle qu' ils se mettent à nous demander si l'on peut skier, et où. Edy montre les montagnes, que l'on voit encore bien, et explique que nous avons gravi quelques 4000. Sur quoi une dame veut savoir si nous avons engagé un guide local.

-Non, répond Edy, nous avions un Suisse.

C' est trop pour la dame: un Suisse ne connaît pas les montagnes d' ici; on ne peut pas se fier à lui, c' est dangereux, inconcevable. A quoi Edy répond pour la calmer:

- Mais pensez donc! ce n' est pas si dangereux.

De tout le voyage, nous n' avons perdu que trois personnes.

Après coup, nous avons ri abondamment de cet intermède.

De retour à Marrakech, il nous reste assez de temps pour visiter Medina, Kutubia, le palais de Glaui, Djeema-el Fna, les souks...

Le troisième matin, nous continuons jusqu' à Safi, village connu pour sa vieille céramique. On y offre des pots vernis, peints ou bruts, et cela représente pour nos porte-monnaie un nouvel exercice d' amaigrissement en faveur des souvenirs.

Entre Safi et El Jadida, la route côtière traverse un merveilleux paysage. Elle conduit par endroits sur un plateau maigre, pierreux, on la végétation est rare; ici et là apparaissent des bouquets d' ar, qui doivent leur existence à une eau souterraine. A gauche, sous la falaise, les vagues bleu roi de l' Atlantique battent sans cesse les rochers. Puis de nouveau s' étale le pays, aussi vaste que la mer. Le regard aperçoit des criques telles qu' on les rêve, et de très rares maisons. Dans une crique particulièrement belle se trouve un restaurant, tenu par des Français, on nous mangeons. Il y a naturellement des spécialités de mer: huîtres, escargots de mer, oursins, moules et langoustes délicieuses. La belle vue, le bon repas et le vin pétillant se combinent pour donner envie de rester longtemps. Mais l' après tire malheureusement à sa fin, et un bref voyage en taxi nous amène à El Jadida on nous passons la dernière nuit.

Six heures du matin: pluie! Les adieux en sont facilités. Il reste deux heures de voiture jusqu' à l' aéroport de Casablanca. Mais nos pensées s' en retournent vers le haut Atlas, dont on ne voit déjà plus rien. Elles étaient belles, nos courses à ski et de varappe, inoubliablement belles!

Traduit de l' allemand par Pierre Vittoz

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