Souvenirs!

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Avec 3 illustrations ( n°s 90—92).Par René Ditiert.

Mai est revenu et avec lui la chaleur printanière si douce après le rigoureux hiver; avec lui aussi sont revenues les fleurs, la verdure et la joie de vivre. La campagne est magnifique tout à l' entour de notre maison, de gros arbres découpent leurs silhouettes sur le bleu profond du ciel, leurs vertes frondaisons tamisent les rayons d' un soleil matinal, rayons d' argent jouant avec les légères vapeurs qui montent de la terre. Partout, une intense activité règne, des abeilles bourdonnent autour d' un bouquet de glycines; de son bec adroit, un pic martèle régulièrement le gros tronc d' un sycomore; des mésanges volent de gauche et de droite à la recherche de brindilles. De la ville me parvient le bourdonnement confus des cloches du dimanche, bourdonnement nostalgique qui entraîne à la rêverie.

Malgré la joie intense que répand la beauté de la nature, ma pensée est bien loin; plus rapide que toutes les inventions diaboliques des humains, elle parcourt des lieues et me transporte, contraste singulier, vers ces glaciers, ces cimes, qui apparaissent imprécises là-bas où l' Arve prend sa source. Je songe aussi que sans les bouleversements qui agitent notre pauvre planète, je serais sur mes skis parcourant un quelconque glacier des Alpes: cet immense plissement de l' écorce terrestre qui s' étend du golfe de Gênes au Danube.

Les Alpes, que d' heures captivantes elles ont gravé dans la mémoire de ceux qui ont parcouru ces vallées ou gravi ces cimes. Que de beautés elles leur ont révélées! La guerre et les restrictions, ces mots engendrés par l' égoïsme humain, nous empêchent aujourd'hui de les parcourir librement; mais à la mémoire, au souvenir, nul n' a encore pu mettre obstacle. C' est à ces facultés que j' ai recours pour revivre les heures ineffaçables qui m' avaient alors fortement impressionné.

Dix années se sont écoulées depuis ce brûlant après-midi du début de juillet qui nous avait réunis pour la première fois. Suant et soufflant, nous montions du village d' Argentière vers Lognan. Le temps était magnifique malgré le fœhn qui soufflait. Le but de notre présence dans ces parages? la face nord de l' Aiguille Verte. Cette face, dont les récits qui en parlaient ne me laissaient aucun répit; sans cesse, je me voyais agrippé au-dessus d' un escarpement terrible, les crampons dérapant sur la glace, les séracs et les avalanches balayant les couloirs, et je ne me doutais nullement que cette face allait me réserver des impressions plus fortes encore que toutes celles que j' imaginais alors. Parvenus à Lognan, il était trop tard pour la poursuite de notre montée vers la cabane d' Argentière; nous dûmes donc passer la nuit dans cette auberge.

10 juillet 1932; minuit a sonné et déjà nous nous arrachons à la douceur d' un lit moelleux. Lanterne allumée, par le sentier monotone nous nous élevons vers le glacier. Etonnement! la neige que nous rencontrons très vite n' est pas gelée, sur le glacier la marche devient fatigante, la progression lente. Devant nous, la masse laiteuse de ce fleuve fige s' élève paisiblement contre les parois imprécises dominées par la pyramide du Dolent. La nuit laisse deviner la puissante structure de l' Aiguille Verte, une lueur blafarde qui se traîne le long des couloirs neigeux permet de mesurer la distance qui nous sépare du but. But bien éloigné semble-t-il, et, est-ce une soudaine crainte ou simplement une vague de pessimisme causée par les difficultés rencontrées au travers d' un dédale de crevasses, ce but me semble inaccessible, et brusquement l' optimisme de la veille s' effondre. Découragement momentané causé par la lassitude qui envahit ceux qui partent de grand matin. Lassitude que nous surmontons peu à peu et qui a complètement disparu lorsque nous parvenons sur le bord d' une rimaye béante. Grande est notre surprise de voir très haut déjà, dans le couloir, une minuscule lumière qui se balance en un rythme régulier. Deux silhouettes; sombres se meuvent sur la neige, deux alpinistes qui ont probablement quitté très tôt le refuge nous ont précédés. Un cri dans la nuit, ils nous hèlent, joyeusement nous leur répondons. Certes, ils doivent également être frappés de savoir que d' autres ont eut le même jour l' idée de la même ascension, d une ascension qui ne peut pourtant pas encore être classée parmi les classiques.

Bien que nous soyons quatre, que nous sachions où nous allons, une joie se reflète sur nos visages. Il nous semble que si d' autres font également cette escalade, le succès est plus certain. Nous pensons aussi que le retard causé par la nuit passée à Lognan sera rapidement compensé par une progression régulière dans les traces de nos devanciers et par l' économie d' énergie qui en résultera. Nous ne nous doutions point alors que ce retard sera la seule raison qui me permet aujourd'hui d' écrire ces lignes.

Sans plus tarder, nous formons deux cordées et franchissons la rimaye. Sa lèvre supérieure, très redressée, nécessite une gymnastique de funambule. Passé ces quelques mètres exposés, nous nous trouvons dans le long couloir qui s' élève rapide et régulier vers cette calotte que nous brûlons du désir de fouler de nos pieds: calotte d' argent, scintillante, que si souvent nous admirons des rives de notre lac. Maintes fois, nous avons songé à la joie que doit éprouver le grimpeur débouchant d' un de ces couloirs nord noyé dans l' ombre et qui tout à coup, en pleine lumière, sent la pente s' atté et se trouve tout près de la cime désirée.

Devant nous, escalier régulier, nous suivons consciencieusement la trace de ceux qui nous précèdent. Depuis un certain temps déjà, leur petite lumière qui nous guidait s' est éteinte et les deux alpinistes ont disparu à un coude du couloir, peut-être ont-ils déjà débouché sur la calotte? Le jour est venu, mais il n' a pas apporté avec lui le gel que nous désirons, nous sentons bien que les conditions ne sont que momentanément bonnes. A mesure que nous nous élevons, la neige se fait plus profonde, mouillée presque. De la rimaye, nous avons certainement déjà gravi 200 mètres. Sur le sommet de l' Aiguille, le soleil vient de jaillir; il suspend au-dessus de nos têtes tous les dangers du dégel, et nous devinons ce que sera son action sur une paroi de plus de mille mètres.

Pour nous, il n' est plus question de poursuivre dans la trace, dans une demi-heure le soleil nous aura rejoints. Marullaz propose d' emprunter les rochers de la rive gauche et de suivre l' itinéraire de B. Washburn. Déjà il s' y engage. Bressoud et moi, moins expérimentés, nous hésitons, nous pensons ensemble qu' il est stupide de quitter de bonnes traces pour nous frayer un chemin douteux au travers de rochers verglacés; sagement pourtant, nous nous rallions à la proposition de nos amis.

Ce que nous supposions sans oser le croire se réalise. Nous avançons terriblement lentement; comment en serait-il autrement? rarement nous avons rencontré des rochers secs en juillet, surtout dans un versant septentrional. Néanmoins, nous franchissons un premier îlot; il se termine à la naissance d' une longue bande de neige qu' il nous faut franchir pour parvenir à de nouveaux rochers. Par une fine crête nous nous engageons, lentement, sans grande sécurité; nous cherchons vainement à assurer, inutile; le piolet ne trouve pas de résistance et son usage n' est d' aucun secours, nous pateau-geons presque. Plus haut, nos chaussures heurtent des rochers, nous enfonçons moins profondément mais le danger n' est nullement diminué, au contraire. Il nous faudrait opérer une traversée ascendante sur notre gauche. Marquart essaye à plusieurs reprises, ses efforts sont vains, et nous jugeons inutiles ses tentatives osées. Déjà nous savons que l' unique solution se trouve vers le bas, que la retraite est la plus sage décision mais il est pénible de s' y résigner; à contre-cœur, nous nous décidons à revenir sur nos pas. Bien nous en prit; nous avons déjà beaucoup de peine à redescendre ce que nous venons de gravir depuis l' îlot rocheux.

Je descends le premier, j' assure le plus possible chacun de mes pas. Sur les rochers déjà déblayés en montant, nous nous sentons plus en sécurité. Sécurité toute relative... à peine avons-nous quitté la neige, sans que nous sachions au juste ce qui nous arrive, nous sommes submergés tout à coup par la houle implacable d' une avalanche qui balaie et ramasse tout sur son chemin. Pour mon compte, je suis un peu à l' abri et j' assure solidement la corde; je m' attends, à chaque instant, à la sentir se tendre. Déjà, pourtant, la plus grosse masse de neige roule plus bas et saute les parois que nous dominons; soulagement, rien de fâcheux ne s' est produit... Je pousse un profond soupir, l' alerte a été chaude. Alors que j' étais en souci pour mes camarades, momentanément invisibles, eux, ignorant ma position, l' étaient 20Ösouvenirs:...

à mon égard. C' est un miracle que chacun ait résisté à la pression de ces tonnes de neige se précipitant à une allure vertigineuse le long de cette paroi presque verticale. Peut-être est-ce justement cette verticalité qui nous a sauvés, la neige en volant laissait probablement des vides entre elle et le rocher.

A peine sommes-nous revenus de cette émotion que de nouveau, dans le couloir voisin, accompagné d' un craquement furieux, toute la pente est à son tour balayée.

Que faire? Nous sommes pris au piège; notre seu] espoir est une petite vire dominée par un mur de 5 mètres environ qui peut, éventuellement nous protéger: au-dessus, le danger immédiat, au-dessous, un gouffre profond qui nous happerait sans espoir. En un instant, nous avons pris une décision, nous attendrons jusqu' au soir s' il le faut sur cet étroit balcon que nous avons rejoint, là nous attendrons que le soleil disparaisse de ce versant et que la neige regèle.

Il est 9 heures du matin, combien de temps notre attente va-t-elle durer? Nous l' ignorons. Pour l' instant, une grande angoisse nous étreint: où se trouvent les deux alpinistes qui nous précèdent, ont-ils réussi à se mettre à l' abri, ont-ils déjà atteint le sommet? Quant à nous, je crois bien que nous occupons le seul endroit de la paroi susceptible de nous protéger, Dieu soit loué! Car ce que nous avons vu n' est qu' un début. De toute part maintenant, dans un fracas étourdissant, la vaste paroi nord de l' Aiguille Verte est fouettée par les flots impétueux d' énormes masses de neige. Au-dessus de nous, ces masses arrivent à la vitesse d' un train express, bondissent par-dessus le mur qui nous protège, nous cachent quelques instants le ciel et retombent lourdement, tout près, là, sous nos pieds.

Il ne se passe pas de minutes sans que de nouvelles avalanches ne nous forcent à nous coller contre la paroi, à nous faire aussi minces que possible. Pourtant, l' habitude aidant, nous commençons à prendre un peu moins de précautions et si ce n' était l' embarras de notre position, nous serions en train de jouir du plus beau feu d' artifice qu' il soit possible d' imaginer. Le spectacle est saisissant et nous sommes tous quatre fortement impressionnés par la puissance des moyens dont dispose la nature: lorsque les éléments se déchaînent. La soudaineté, la rapidité avec laquelle les avalanches se renouvellent, nous laissent stupéfaits; nous nous demandons d' où peut provenir toute cette neige.

Les heures passent, le soleil est au zénith, nous espérons que bientôt il nous sera possible de fuir ce lieu, car si, au premier abord, nous pensions que la place était suffisante, avec le temps et l' immobilité, l' espace paraît toujours plus restreint. Nous commençons à prendre des dispositions pour le départ. Afin d' éviter le couloir luisant de glace maintenant, nous voulons gagner la rimaye avec l' aide de la double corde. Par les rochers, nous pourrons ainsi descendre la moitié du chemin; pour l' autre moitié, il nous sera impossible d' éviter la glace. Nous plaçons un piton, un anneau, la corde tombe; elle pend maintenant et semble attendre, mollement balancée par un souffle léger, que nous l' utilisions. Depuis quelque temps, les avalanches ont cessé;

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Aletschwald mit Blick auf den grossen Aletschgletscher La forêt d' Aletsch. Vue sur le grand glacier d' Aletsch.

93 - Foto E. Hoaa, Bern Art Tnstitiit On=lì Füssli A. H Ziirinh 1nnn1OA nous croyons que nous pouvons sans risque nous diriger vers le bas, vers le salut. Après avoir pris quelques aliments, oh! pas grand' chose, nous sommes prêts. Bressoud, en multipliant les recommandations et en soupirant: « Ah! si ma mère me voyait! », s' engage sur le filin, glisse et atterrit délicatement 20 mètres plus bas. Mais le sort s' acharne sur nous; à peine est-il arrivé en bas que d' en un sourd grondement trop significatif nous avertit, la corde d' assurance est solidement amarrée, chacun veille sur notre ami placé dans la trajectoire de l' avalanche. Secondes anxieuses; collés contre le rocher, nous attendons, pas longtemps, un souffle puissant, la lumière qui se voile, le bruit de la masse qui s' écrase, secondes interminables, mais déjà le danger est passé. Vite Bressoud monte le long de la corde de rappel; il vient de vivre une grande émotion. Cette leçon nous fait comprendre que l' heure de notre départ n' est pas encore arrivée, et patiemment nous reprenons la longue attente. Attente justifiée car de nouveau la montagne mugit, de nouveau les masses se ruent vers la rimaye. Plus grosses encore que celles du matin, les avalanches, telles des monstres, coulent dans une profonde rigole, débordent, entament les bords et, comme la vague de l' océan déchaîné, jaillissent par-dessus la jetée, projetées en gigantesques paraboles, jets d' eau magnifiques qui arracheraient des cris d' admiration à tous ceux qui pourraient les admirer dans une situation moins périlleuse que la nôtre.

15 heures! Le silence est revenu, l' ombre descend le long de la face; cette fois, nous croyons que nous pouvons nous échapper. Nous commençons la descente, d' abord plusieurs rappels, puis la pente rapide qui domine la rimaye; nous l' atteignons non sans avoir dû, à plusieurs reprises, franchir des zones glacées désagréables qui retardent encore notre fuite, car on peut bien parler de fuite; vite, très vite, nous voulions nous arracher à des lieux aussi inhospitaliers.

Enfin! Dernier obstacle, la rimaye est franchie, cette fois, nous n' osons presque pas croire à notre délivrance, tout danger est écarté, nous nous sommes tirés d' affaire, d' une mauvaise affaire!

Dans la neige molle, nous reprenons la descente dans les traces du matin, descente longue et fastidieuse. De temps à autre, nous nous retournons pour jeter un regard à cette face rébarbative, ce n' est pas un regard de haine que nous lui jetons, mais bien un regard d' envie; nous savons déjà qu' un jour nous retournerons vers le sauvage versant nord de l' Aiguille Verte.

Au soir, nous sommes de retour à Lognan. Surpris, l' aubergiste qui nous croyait depuis longtemps de l' autre versant de la montagne nous demande ce qui est arrivé. L' explication n' est pas longue; il partage l' anxiété que nous avons sur le sort des deux alpinistes aperçus le matin et pense que nous avons eu de la chance! Puis, continuant la descente, ce sont les frais ombrages du chemin qui nous paraît si agréable ce soir. A Argentière, nos motos nous attendent et nous permettent de gagner rapidement Genève.

Lundi. Au sortir du travail, mes yeux se posent sur la manchette d' un quotidien... je relis deux fois, il me semble rêver et pourtant je redoutais un peu cette issue. Je me précipite, je parcours la feuille et me trouve devant la réalité, la triste réalité. Ceux qui nous avaient précédés, après avoir brillam ment gravi le versant nord, après avoir réussi une grande ascension, avaient trouvé la mort à la descente, dans le couloir Whymper.

Deux hommes, deux alpinistes ont payé chèrement leur grande passion pour la montagne. Je referme le journal, l' anxiété fait place à la résignation. Je songe que quelquefois la montagne est cruelle et que le destin de chacun est inscrit quelque part...

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