Sur les traces d'Ed. Whymper en Equateur

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PAR FRITZ AEBERLI, RÜSCHLIKON

Avec 1 esquisse et 3 illustrations ( 19-21 ) Au retour d' une semaine passée dans les Andes du Venezuela, dont le point culminant dépasse à peine 5000 mètres, un de mes amis me dit brièvement et un peu ironiquement:

- Si tu veux monter plus haut il faut chercher tes montagnes plus au sud.

J' avais tenu ces propos pour une boutade bienveillante sur ma « soif des hauteurs » et ne pensais pas qu' il me serait jamais possible de mener bien de tels projets. Un an plus tard cependant, je fis la connaissance de Franco Anzil, le propriétaire de la Casa del Turista à Merida ( Venezuela ). Il me parla de randonnées faites par lui avec Alfonso Vinci en Equateur. Au même moment, une traduction espagnole des Travels amongst the Andes de Whymper me tomba sous la main. {Les Alpes en ont publié un chapitre dans le deuxième fascicule de 1965. ) Je dévorai l' ouvrage d' un seul coup et des noms comme Chimborazo, Cotopaxi, Antizana qui, jusqu' alors, avaient été pour moi des mots fort nébuleux commencèrent à se concrétiser dans mon esprit. Le désir de connaître ces régions se fit de plus en plus ardent, et je consultai mon calendrier de vacances. Quand j' eus réussi à enthousiasmer pour cette idée mon jeune ami vénézuélien Carlos, qui m' avait accompagné dans toutes mes aventures au pays de Bolivar, le but se précisa: nous décidons de partir pour l' Equateur!

L' ambassade suisse de Quito me procura deux précieuses adresses. Mais je dus ma meilleure information à une coupure de journal qui contenait une ascension du Cotopaxi par quatre étudiants équatoriens. La rédaction put me mettre en rapport avec Franklin Velasco, un des participants. Celui-ci se déclara tout de suite dispose à nous aider dans nos préparatifs. Un échange intense de lettres eut lieu entre le Venezuela et l' Equateur et permit à notre projet de prendre forme. A la mi-novembre, tout était au point. Avec la VW, nous quittâmes la capitale vénézuélienne à 4 heures du matin et une randonnée de quatorze heures sur la Panamericana nous amena le même jour à la ville frontière colombienne de Cucuta, éloignée de Caracas de 1000 kilomètres. Le lendemain nous survolâmes Bogota, Cali jusqu' à Iriales. Durant notre escale dans le très moderne aéroport de Bogota, nous nous sommes sentis quelque peu gênés au milieu de la foule élégante, nous qui trimbalions sacs de montagne, piolets et crampons et portions de gros souliers que nous avions chaussés afin de ne pas dépasser le poids réglementaire avec nos bagages.

Le même jour encore nous franchîmes en taxi la frontière sur Tulcan, où nous trouvâmes à nous loger dans un hôtel moderne très inattendu. Son nom Atahualpa nous rappela que nous étions déjà dans le domaine des anciens Incas. 280 kilomètres seulement nous séparaient de Quito, et nous pensions pouvoir couvrir cette distance en autobus dans le cours de la matinée suivante. Mais cette section de la célèbre Panamericana, voie de rêve prévue de l' Alaska à la Terre de Feu, se révéla une route bien accidentée, obligeant à une allure lente, si bien que l' autobus mit dix heures à la parcourir.

A Quito notre ami Franklin nous attendait et nous amena le même soir au groupe montagnard Nuevos Horizontes. Le programme fut rapidement fixe: quelques courses d' entraînement au Pichincha étaient destinées à nous accoutumer à l' altitude; une véritable ascension, celle de l' Illiniza, devait suivre; enfin l' ascension du Cotopaxi était prévue.

Donc, en route, avec un équipement de deux jours. Immédiatement derrière l' université de Quito le chemin bifurque. Nous empruntons une trace raide dans des forêts d' eucalyptus d' abord, puis dans des herbes hautes. Au bout de trois heures, nous atteignons Cruz Loma ( 3800 m ), où nous faisons une courte halte. Quito gît à nos pieds, mais on ne voit guère au-delà, car des nuages grisâtres descendent assez bas. Dans la règle, le temps est plutôt mauvais au cours de l' après et s' éclair généralement pendant la nuit. Nous ne nous attardons pas, car nous voulons monter notre tente avant que la pluie ne s' installe. Le sentier grimpe moins raide maintenant, longe une large croupe vers le Rucu-Pichincha, et nous découvrons bientôt un emplacement favorable au pied des rochers. A peine la tente est-elle montée qu' un gros orage éclate. Rapidement nous nous glissons dans nos sacs de couchage et passons ainsi la nuit.

Quand je sors la tête de la tente le lendemain matin, je demeure muet d' étonnement. Toute la famille des grands sommets équatoriens est rassemblée devant nous. Au nord-est le Cotocachi; à ses côtés le Cayambe ( 5840 m ), puis VAntizana ( 5984 m ). La quille régulière du Cotopaxi ( 6010 m ) suit, et devant elle s' élèvent les sommets moins importants du Sincholagua et du Ruminahui. A droite l' Illinaza. Tout au loin, on distingue le roi de ces massifs, le fier Chimborazo ( 6310 m ). Pendant cette même matinée, nous escaladons les rochers du Pichincha sans toutefois atteindre le sommet. Nous rentrons à Quito dans l' après.

Deux jours de repos sont employés à explorer la ville. Nous flânons dans les rues étroites caractérisées par la présence de nombreux Indios. Le samedi arrive: nous remettons notre équipement en ordre, et à 10 heures nous sommes prêts à partir. Dans une auto tout terrain, que nous avons louée avec son chauffeur pour un prix très abordable, nous quittons Quito en direction du sud, en compagnie de Franklin.

Après le village de Machachi, nous abandonnons la Panamericana à droite et nous engageons dans une piste parallèle qui longe des fermes. ( Le terme « hacienda » qui signifie un bâtiment ouvert dans les contrées tropicales ne me paraît pas convenir ici. A cette altitude [3000 m], il fait souvent très frais. Les maison exigent donc d' être bien bâties et celles que nous voyons semblent très confortables. ) Enfin la route commence à monter. Nous n' apercevons rien de notre sommet que cachent de gros nuages. Au bout de deux heures environ, nous arrivons à une petite place où s' arrête le chemin carrossable. Nous descendons, contents de pouvoir étirer nos jambes, car entassés à quatre dans la cabine du chauffeur, nous manquions tout à fait de confort. Nous chargeons sacs et matériel. Il commence à pleuvoir. Au Chozón, petite cabane couverte de chaume, nous décidons d' entrer et de manger quelque chose. L' altimètre indique 4100 m. Après avoir terminé notre repas tout simple, la pluie diminue et nous reprenons nos sacs bien lourds.

Grimpant par des collines morainiques, nous gagnons lentement en altitude. La pluie se transforme en neige, mais celle-ci est tellement mouillée qu' elle ne tient pas au début. Plus haut, elle s' accumule et Carlos piétine pour la première fois dans de la neige fraîche.

Au bout de trois heures, nous arrivons à une petite lagune ( 4900 m ) dont Franklin nous a parlé. Au milieu de blocs de rochers, nous trouvons un emplacement de deux mètres sur trois qu' un peu d' imagination permet de qualifier de plat. Nous grattons la neige au piolet et pouvons bientôt monter la tente. Il ne neige presque plus, mais un vent violent s' est levé en revanche. Les pans de la tente claquent dans la bourrasque. Nous nous enfilons bien vite sous l' abri où nous nous sentons agréablement protégés des forces déchaînées de la nature. La température est tombée à 3 degrés sous zéro. Sur un petit réchaud que nous devons allumer sous la tente à cause de la tempête, nous préparons une soupe chaude et du café. Bien qu' ayant emporté et des spaghettis et tous les condiments nécessaires, nous n' en avons pas envie et nous nous contentons d' absorber des liquides. Depuis longtemps nous sommes au chaud dans nos sacs et maintenant nous nous allongeons en vue du repos. Mais nous sentons bientôt le froid du sol s' insinuer à travers le duvet et geler nos corps. Aussi le sommeil est-il plutôt agité.

Enfin le matin! Vite un coup d' oeil au dehors. Des lambeaux de nuages s' accrochent encore aux flancs de la montagne, mais il fera beau. Un café chaud nous réconforte. Nous n' emportons que le strict nécessaire pour l' ascension, heureux que les sacs ne soient pas aussi pesants que la veille. Au moment de nous mettre en route nous entendons des voix: Rupert, Philippe et Ruben, des amis de Franklin, qui sont partis de Quito à 4 h. 45 et dont la Landrover a pu monter un peu plus haut que notre camionnette, nous rejoignent. La voie suit l' arête, facile au début. Les sommets environnants se dévoilent les uns après les autres. En face le Cotopaxi; dans la même direction, mais un peu plus loin, Y Antizana; au nord le Cayambe et au-dessous de nous El Corazon. Le ciel est presque complètement dégagé. Autour de la cime de l' Illizana, cuirassée de glace, que l'on appelle aussi le Cervin des Andes, flottent encore quelques nuées. ( Dans son ouvrage Cordiglera, A. Vinci désigne un autre sommet, le Quilindana, comme le Cervino delle Ande. ) Au pied du premier contrefort la marche devient un peu plus difficile. Une neige exceptionnellement dure complique les choses. Nous laçons les crampons et traversons la pente sur la face antérieure jusqu' à un point situé immédiate- ment sous le sommet principal. Grimpant par de gros blocs enneigés sans difficulté notable, nous atteignons à midi un quart le sommet de YIHizana Norte. Le sentiment béatifique de nous trouver au-dessus des petitesses du quotidien, dans la grandeur des montagnes, nous étreint une fois de plus. Carlos déroule le drapeau vénézuélien, et nous nous inscrivons dans le livre du sommet.

Des nuages déjà voilent fréquemment le soleil, aussi ne tardons-nous pas à repartir. Par une pente de neige longue, raide, nous dévalons rapidement, et j' imagine sans peine combien il serait agréable d' avoir des skis aux pieds. Ensuite, il faut contourner presque toute la montagne sur une grande pente sablonneuse où la progression, dans ces cailloux délités, n' offre aucun agrément. L' orage éclate au-dessous de nous. Il commence à neiger. Mouillés et gelés, nous retrouvons bientôt la tente. Une heure presque se passe à la démonter et à mettre notre paquetage en ordre, car sous le gros poids de la neige, un des mâts s' est courbé. Nous sommes las. Les sacs pèsent et le chemin, fait la veille sans fatigue à la montée, nous paraît interminable.

Finalement nous arrivons à la voiture. Nous enfilons des vêtements secs et nous nous installons. On ne voit ni piste, ni trace, si bien que nous nous égarons. Heureusement un jeune Indien monté sur 3Ut Alpes-1967 -Die Alpen33 sa mule nous dépasse et nous remet dans le bon chemin. Il faut cependant marcher devant la Landrover pour attirer l' attention du chauffeur sur les trous, car à plusieurs reprises le véhicule risque de capoter. Quel tableau! Le silencieux muchacho dans son poncho, la mule sauvage, l' aboi des chiens, et par derrière la voiture qui cahote sur le terrain à peine carrossable! Enfin nous aboutissons à une petite route et rentrons par la voie déjà parcourue à l' aller. Il pleut pendant tout le parcours et la nuit vient vite.

Morts de fatigue, nous sommes pourtant, Carlos et moi, très fiers de notre second 5000, le premier en pays étranger. Nous touchons Quito à 6 h. 30.

Une semaine s' est écoulée de nouveau. Après avoir passé la matinée de ce samedi à nous ravitailler, nous nous rendons vers 2 heures de l' après au local du club montagnard Nuevos Horizontes. Le tumulte qui y règne évoque presque la gare de Zurich par un bel après-midi de fin de semaine. A part nous sept, qui avons le Cotopaxi au programme, se forme un groupe plus important qui a des vues sur Yllliniza. Partout on ne voit que gens en tenue de sport: sacs, cordes, piolets traînent dans tous les coins. On ajuste encore des crampons, on fait les derniers achats.

La camionnette que nous avons louée pour l' expédition est prête, et, après avoir encore rassemblé des objets oubliés en divers endroits, nous quittons de nouveau la ville par la Panamericana. A Machachi, halte obligatoire au contrôle de police. Nous en profitons pour déguster une « fritata ». Dans une grande poêle de cuivre, chauffée sur un maigre feu de bois, grésillent de petits morceaux de porc et de pommes de terre. La métisse - ou est-ce une Indiaprend la pâte à pleines mains et la sert sur un morceau de journal. On mange avec plaisir à condition de ne pas trop se préoccuper de ce que la femme a bien pu faire de ses mains auparavant.

Encore de nombreux kilomètres! A droite nous revoyons les pentes qui montent à l' Illiniza, puis nous bifurquons à gauche sur une piste. L' auto peine et nous entrons directement dans un orage. Mais nous sommes habitués à voir toujours la pluie dans l' après, et nous ne nous laissons pas troubler. Vers le soir, nous atteignons la lagune desséchée de Limpiapungo où Whymper passa aussi, et méditons tristement sur le sort d' insectes qui aiment à se poser sur la tête, tombent ensuite sur le dos et meurent parce qu' ils ne parviennent pas à rétablir d' eux la situation. La lagune dut être immense jadis. Elle se réduit aujourd'hui à un petit lac insignifiant. La route passe sur le sol sec que nous abandonnons vers un roc peint en rouge, afin de nous trimballer à travers champs jusqu' au pied de la montagne.

Comme une pluie fine continue à tomber, nous décidons de monter ici les tentes ( 4000 m ), car la perspective de dormir dans des vêtements mouillés ne nous sourit guère. Avant le coucher du soleil, les nuages se déchirent et le regard erre sur les pentes cuirassées de glace du Cotopaxi à la recherche de la route du lendemain. En face, nous identifions les massifs moins élevés ( n' atteignant pas 5000 m ) du Sincholagua et du Ruminahui.

Le souper se prépare sur le réchaud - seul repas des prochaines vingt-quatre heures - et 9 heures nous nous enfilons dans nos duvets.

Réveil à 1 heure. C' est sans entrain que nous abandonnons la douce chaleur des sacs. Une lampée de café chaud ranime un peu les esprits. Pain et fromage ne nous disent rien. A 2 h. 30, nous sommes enfin prêts. Au zénith, Orion et Jupiter. Le froid est supportable: je l' estime à moins 5 degrés. La montée sur des pentes terreuses s' avère facile et plus tard, quand la lune se lève, nous trouvons le chemin sans même le secours des lampes de poche. Bien au-dessus de nous, dans la pente, une lumière jaillit de temps en temps: une caravane, montée la veille en jeep presque jusqu' à 5000 mètres, a sur nous une grosse avance. Dans le lointain, nous voyons briller les lueurs de Machachi et de Quito. La Grande Ourse se lève maintenant à l' horizon; la Croix du Sud serait visible sur l' équa teur, si les montagnes ne la cachaient pas. Un peu plus tard Vénus, plus claire que jamais, annonce le matin.

A 5 h. 30 nous atteignons la limite de la neige ( 5000 m ) et chaussons les crampons. Le ciel rougit au levant. Bientôt les coupoles neigeuses de VAntizana et du Cayambe émergent de l' obscurité dans la lumière matinale. Je n' ai jamais vécu une aube aussi impressionnante. Le froid a augmenté; il doft bien faire 12 degrés au-dessous de zéro, et les pieds sont tellement glacés qu' ils font mal. La marche même ne les réchauffe pas. Nous abordons les séracs, nous encordons et traversons lentement les fragiles ponts de neige qui enjambent les profondes crevasses. Le soleil s' est levé, le ciel est limpide, et nos regards vont maintenant jusqu' à l' Illiniza, nous permettant de constater combien la neige est descendue bas. Le glacier se redresse après les séracs, mais heureusement il se trouve dans des conditions idéales: surface assez dure pour que l'on n' enfonce pas, assez molle pour qu' on ne soit pas oblige de tailler des marches. Nous balisons la trace avec de petits drapeaux rouges, mesure de prudence qui se révélera très heureuse plus tard.

Whymper avait été surpris par la présence de glaciers qui montaient jusqu' au sommet et étaient tellement recouverts de cendre qu' il était difficile de préciser où ils commençaient et où ils finissaient. Aujourd'hui toute la coupole se présente immaculée. A un endroit seulement le rocher noir émerge et là montent aussi quelques vapeurs sulfureuses qui permettent de constater que le volcan n' est pas encore complètement éteint.

Nous faisons des haltes de quelques minutes assez fréquentes, mais mangeons à peine. Quelques bananes séchées, quelques bonbons représentent tout ce que réclame l' organisme. Déjà nous voyons des nuages se former sur les sommets voisins. Autour de nous surgissent soudain des lambeaux de nuées sorties du néant. Elles flottent ici et là, se déchirent, se séparent pour se reformer plus denses aussitôt, et vers midi nous enveloppent complètement. Nous continuons cependant à monter. L' autre caravane, déjà en train de redescendre, nous croise et nous informe que le sommet n' est plus très éloigné. Nous devrions l' atteindre en une demi-heure. Mais à ce moment tonnerre et éclairs éclatent dans les nuages enveloppant le sommet. Nous n' osons pas nous exposer aux décharges électriques sur l' arête et décidons de renoncer. Whymper, lui aussi, fut victime de phénomènes analogues, car il raconte comment dans un camp place plus bas des éclairs fulguraient dans un voisinage inquiétant et même dangereux, donnant l' impression que toute l' atmosphère était saturée d' élec. Pendant la montée proprement dite, il avait eu plus de chance que nous, et avait pu passer une nuit assez tranquille, juste sous le cratère. A l' altitude de 5950 mètres, nous résolûmes donc, le cœur bien gros, de rebrousser chemin.

Le brouillard se fait plus épais, il neige à gros flocons et nous enfonçons jusqu' aux genoux. Les traces ont disparu depuis longtemps et l' autre caravane, qui n' avait pas suivi nos drapeaux, s' égare. Beaucoup plus tard seulement, nous la voyons traverser la pente très haut afin de rejoindre la voie normale.

A 5 heures, nous sommes au camp. La voiture n' arrive qu' une heure plus tard. Le chauffeur n' a pas retrouvé l' emplacement. Il a erré longtemps sur le haut plateau et seule une veste rouge, suspendue, l' a remis sur la voie. Rapidement nous empilons tout notre équipement et entamons le retour. Les nuages se dissipent. Fière et triomphante, la pyramide de glace invaincue brille dans la lumière du soir.

A 8 heures nous sommes à Quito, et comme nous n' avons pour ainsi dire rien mangé de la journée, nos estomacs crient famine.

Nous passons encore un jour dans la capitale, afin de mettre notre matériel en ordre. Puis nous disons adieu au pays hospitalier. Deux jours encore à Bogota, puis retour sans incident notable à Caracas.Traduit de l' allemand par E. A.C. )

Du Schwarzhorn ( Flüela ) à la Silvretta

PAR JAKOB MARZOHL, LUCERNE Avec 1 illustration ( 22 ) Des montagnes de la Plessur, lorsqu' on se tourne vers le sud-est, le regard s' arrête involontairement aux deux imposants bastions qui dominent le col de la Flüela, le Weisshorn et le Schwarzhorn. Plus loin, en coulisse, nous distinguons les sommets du Grialetsch et du Piz Vadret. Le spectacle de ces imposants massifs m' inspira un jour une idée qui ne devait plus me quitter, celle de leur rendre visite à la première occasion. En juillet 1964, je pus enfin me libérer pour une dizaine de jours, et mes plans étaient prêts.

Savez-vous que le sommet du Schwarzhorn ( Flüela ) n' est qu' à une journée de Lucerne, exception faite de la rentrée, bien sûr. C' est que les communications sont excellentes; le direct vous conduit par Thalwil et Landquart jusqu' à Davos, d' où le car postal vous amène à l' hospice de la Flüela. Vous avez même le temps de dîner à Davos.

Un peu avant trois heures de l' après, je me trouve au bord du lac de la Flüela. C' est déjà un peu tard pour que je me lance dans une ascension en règle du Schwarzhorn ( 3146 m ), à dire vrai, mais rien ne m' empêche d' explorer la voie la plus directe de sa face est, celle qui part de la rive méridionale du lac. L' itinéraire normal part de la route, 1500 mètres au sud de l' hospice, mais oblique fortement vers l' ouest. Tout d' abord je progresse rapidement, mais à peine me suis-je élevé de quelque 200 mètres que je rencontre les premiers obstacles: de larges coulées d' éboulis qui exigent un appréciable surcroît d' effort, jusqu' au moment où je retombe sur la voie normale, au bout d' une heure. Côté est, le Schwarzhorn domine des pentes couvertes de blocs ou d' éboulis assez stables, coupées de veines d' ardoise noire et de moraines, d' où son nom. De l' autre côté du col, le Weisshorn, taillé dans un rocher de couleur blanche, s' élance vers le ciel. Comment des roches si différentes ont-elles pu naître presque au même endroit? Mystère! Au bout de trois heures de montée, je prends pied sur le sommet. Les rayons du soleil frappent le flanc de la montagne presque à l' hori, toute la nature n' est qu' un jeu de lumières et d' ombres vivement contrastées. Un coup d' oeil inhabituel, sans doute, car il est rare que l'on se trouve encore à de telles altitudes à ces heures. Dans la direction de l' astre déclinant, tout est noyé dans un poudroiement de lumière, mais tout ce qu' il éclaire resplendit d' un somptueux éclat.

Le Radüner Rothorn et même le glacier de Radönt portent encore d' épaisses couches de neige pourrie qui ne m' inspirent guère confiance. Une descente directe sur la Fuorcla de Grialetsch comporterait, de ce fait, de sérieux risques; en revanche rien ne s' oppose à ce que je pique sur le Dischmatal qui s' allonge quelque 1100 mètres en contrebas. Avec un sac bourré de provisions pour dix jours, ce n' est d' ailleurs pas une petite affaire; il s' agira tout de même d' escalader au passage quelques blocs et de franchir quelques petites arêtes. Je suis cependant surpris de me retrouver si vite au fond de la vallée. Reste maintenant à y chercher un gîte. Non que ce soit difficile: l' été bat son plein et le temps est magnifique. Du sommet, j' ai du reste déjà repéré à la jumelle une bâtisse construite en dur. De plus près, elle se révèle être, ô merveille! une authentique auberge de montagne. Un repas chaud, un lit bien moelleux, voilà qui résume tous les désirs plus ou moins sincèrement avoués d' un alpiniste fourbu. Et faites encore, je vous en prie, au vétéran que je suis la modeste concession d' une petite bouteille de Veltliner!

L' aube me surprend en train de remonter la vallée en direction de la cabane Grialetsch ( 2542 m ). Quel plaisir de marcher ainsi à la fraîcheur! Nous voici en vue du Furkasee. Maintenant j' ai tout le temps d' examiner les pentes que j' aurais dû traverser normalement hier soir. La tentative aurait- elle réussi? Vers les dix heures, je m' annonce au gardien de la cabane. Une fois mes quartiers pris, j' ai tout le loisir de céder à l' attrait du glacier, et j' en profite pour aller reconnaître l' itinéraire du lendemain. J' avais prévu initialement une ascension du Grialetschhorn, suivie d' une traversée Val Vallorgia - Alp Funtauna, avec comme tête d' étape la cabane Kesch. Le surlendemain, je devais franchir la Porta d' Es. Mais il semble qu' il n' en ira pas ainsi: le temps se détériore à vue d' œil, et je me vois même contraint de faire demi-tour au beau milieu d' un névé.

Le glacier du Grialetsch a une forme harmonieuse; autour de lui se dressent, d' ouest en est, le Piz Grialetsch ( 3131 m ), le Piz Vadret ( 3229 m ) ( la plus haute cime de ce panorama ), puis le Piz Sarsura ( 3177 m ) et le Sarsura Pitschen ( 3133 m ). La chaîne se prolonge avec le Piz Arpschella et le Piz Murterchömbel qui domine, tel un pilier d' angle, le Val Grialetsch. De là, elle oblique vers l' est pour se terminer au Piz dal Ras ( 3024 m ).

Me voilà de retour à la cabane où affluent sans discontinuer de nouveaux touristes, si bien qu' elle est rapidement pleine à craquer. Il pleut à verse; les espoirs d' amélioration s' amincissent d' heure en heure. Au lever du jour, je me retrouve sur la terrasse à faire le point. Fera beau, fera pas?... A cinq heures je suis nourri et bâté, mais les sommets restent masques par un épais brouillard. Que faire, sinon modifier mes plans? Au lieu de partir vers l' ouest comme prévu, je m' engage dans la direction opposée, vers la Basse-Engadine. Devant moi s' ouvre, terne et monotone, le Val Grialetsch; le ciel et les montagnes sont barbouillés d' un gris uniforme. En redescendant ce vallon sur un kilomètre, je retomberai fatalement sur le dernier tronçon de la Flüela, et c' est finalement la solution pour laquelle j' opte en dernier ressort. Elle me vaudra d' ailleurs quelques imprévus. Près des chalets de l' alpage, le pont a été emporté par les eaux; je me vois contraint de rester sur la rive gauche et de me fier à quelques hypothétiques traces de sentier qui courent dans un terrain passablement encombré d' ébou. A mi-chemin de l' Alp Immez, une passerelle suspendue à un câble oscille dangereusement sous les brusques rafales de vent; elle enjambe un torrent soudainement enflé par les récentes averses. Ce pont de fortune est sans doute un raccourci bienvenu pour les bergers du coin; j' ai bien quelques doutes quant aux qualités techniques de cet assemblage branlant, mais mon sac et son propriétaire ne s' en retrouvent pas moins sains et saufs de l' autre côté. A l' Alp Immez ( 1971 m ) le sentier oblique vers le sud. En face de moi, quelques centaines de mètres plus haut, la route de la Flüela me fait signe. Il ne me reste qu' à suivre l' agréable chemin de l' Aua da Grialetsch, le long duquel le paysage n' est qu' une suite ininterrompue d' images nouvelles: de petits étangs formes par l' eau qui ne parvient pas à s' écouler au fur et à mesure, d' énormes troncs à moitié immergés, des pitons rocheux aux airs rébarbatifs. Ailleurs des bosquets clairsemés et des plantes aquatiques. J' attrape à la dernière minute le car postal qui me descend de Pra de Rövan à Susch, dans la Basse-Engadine. En passant, un coup de téléphone à la maison, signalant que tout va pour le mieux, et j' engage bientôt la conversation avec un employé des Chemins de fer rhétiques, à propos d' un détail qui m' a frappé: les aiguilles des mélèzes jaunissent déjà, alors même que l' automne est encore loin. J' apprends que c' est l' œuvre d' un insecte, la tordeuse du mélèze, qui sévit dans plusieurs régions de l' Engadine. Ses chenilles sucent les jeunes pousses, provoquant la chute prématurée des aiguilles. Mais elles n' apparaissent que tous les sept ans pour donner naissance à de petits papillons d' un bleu virant sur le blanc. Ce parasite n' a d' ailleurs aucun effet néfaste sur le bois du mélèze, semble-t-il.

A dix heures, je me retrouve dans le train qui m' emmène à Guarda. Ce village pittoresque, typiquement engadinois, s' étale sur une terrasse ensoleillée à 1653 mètres d' altitude. On y voit de belles maisons anciennes aux portes en arceaux et aux murs ornés de sgraffiti riches en couleur. Leurs fenêtres en encorbellement leur donnent un air de douce intimité. Les rues, peu nombreuses, sont pavées de pierres brutes. Tout cela cadre admirablement avec le paysage. Deux grands hôtels y accueillent les touristes fort nombreux à cette raison. L' aubergiste n' est point sévère: il ne rechigne pas même à servir, à onze heures déjà, un copieux repas pour le touriste Suisse qui meurt de faim ". Et me voilà de nouveau sur pied!

Le chemin qui me conduira à la cabane Tuoi est l' un des plus aimables qui se puisse imaginer. Agréablement ombragé, il s' élève en pente douce sur le flanc droit du Val Tuoi que baigne une petite rivière, la Clozza. A mesure que je gagne de l' altitude, la vallée s' évase et l' horizon s' élargit. Déjà l' imposant Piz Buin se dévoile à mes regards émerveillés, non loin de la dent acérée de la Dreiländerspitz qui s' élance d' un jet dans le bleu. Ce vaste paysage est baigné d' un calme intense; on a l' im que tout ce qui vit, jusqu' à la moindre créature, s' est retiré dans son gîte pour y rechercher la fraîcheur. A trois heures de l' après, je serre la main du gardien de la cabane Tuoi ( 2250 m ). Celui-ci est en principe douanier de son état. Pendant qu' il scie du bois sur la terrasse, sa fiancée vague à des travaux de nettoyage. C' est d' ailleurs mon tour de faire les « à-fond ». Commençons par la lessive, débarbouillons-nous ensuite, avant de finir par les souliers qui réclament aussi leur part de soins. L' orage qui mijote là-haut attend, bien sûr, que tout soit en ordre pour crever. Sitôt que le gros de l' averse est descendu, le gardien et sa suite prennent congé de moi pour regagner leur port d' attache de Guarda. Resté seul, je commence par m' apprêter un substantiel repas que je dévore à belles dents. Bientôt le silence s' installe à son tour dans la cabane.

La cabane Tuoi a été cédée, vers la fin des années vingt, par la section Pilatus à la section Basse-Engadine du CAS. Plusieurs raisons motivaient alors cet abandon: ce refuge était passablement éloigné du rayon d' action de la section lucernoise, et en assez mauvais état de surcroît. Il s' avère aujourd'hui que l'on s' est alors montré trop pessimiste. Sa position excentrique ne serait plus un argument à l' ère de la motorisation; quant au mur de la bâtisse côté amont - objet de craintes à l' époque - il est resté intact. Cette décision d' abandonner à une autre section l' un de nos trois refuges de haute montagne fut sans aucun doute une erreur. Aujourd'hui, la cabane Tuoi est en parfait état. Elle est recouverte d' un toit massif, une annexe de béton servant de cuisine a libéré à l' intérieur une place appréciable où l'on a pu installer plusieurs nouvelles couchettes. Nous ne pouvons que féliciter la section Basse-Engadine pour cette cabane sobre et belle à la fois. Une légère nostalgie nous étreint même lorsque nous comparons ce refuge aux constructions des modernistes de nos centres de villégiature.

Le lendemain à six heures, je me retrouve peinant en direction de la Fuorcletta et du Piz portant le même nom ( 2890 m ). La nuit a été froide, mais elle préludait à une matinée splendide. La neige porte bien; rien ne m' empêche de me lancer dans une ascension du Piz Tuoi qui domine de 190 mètres le précédent. Derrière mon sommet, le Jamjoch donne accès à la Dreiländerspitz ( 3197 m ). La frontière austro-suisse suit cette lignée de hautes cimes: Silvretta, Piz Buin, Dreiländerspitz, Augstenberg et Fluchthorn. A l' ouest se dressent le Piz Fliana et, plus en retrait, le Verstanklahorn. Une visite au Lac Bleu, au pied du Fil da Tuoi, termine cette radieuse journée. Je renonce à franchir en solitaire le glacier de la Silvretta, à cause de ses nombreuses crevasses. Le troisième jour, je quitte la cabane Tuoi pour regagner la vallée. Je vais retrouver mes semblables, aussi une sérieuse action de nettoyage s' impose. Bien lavé, rasé de frais, je fais pour la seconde fois mon entrée à Guarda. A la sortie du village je suis la route durant un bon quart d' heure avant d' obliquer sur la droite, direction la gorge de la Clozza, laissant en contrebas la route et la voie du chemin de fer. Brève halte des dix heures à Lavin; j' en profite pour faire l' inventaire de mes provisions et les compléter.

Prochain but: la cabane Linard(2327 m ), de la section Basse-Engadine également, qui domine le village de Lavin d' environ 900 mètres. La première moitié de la montée s' effectue à l' ombre des forêts, la seconde sur des sentiers de pâturages. Petit à petit, la silhouette massive du Piz Linard se dégage du paysage environnant; plus je m' approche d' elle, plus elle m' apparaît imposante. Il fait chaud, et je prends le temps d' inventorier toutes les beautés que je découvre à chaque nouveau tournant du chemin. A l' endroit où viennent mourir les contreforts du Linard Pitschen et du Piz Glims, je découvre enfin la modeste cabane Linard. Une fois de plus, je m' y retrouve seul. L' après me vaut l' arête du Linard Pitschen, et le joyeux spectacle d' un troupeau de chamois dont je suis les ébats, confortablement installé à l' abri du vent. Le panorama est grandiose à vous couper le souffle: un gigantesque dédale de cimes, de vallées et de cours d' eau à perte de vue.

Un jour nouveau se lève sur les sommets déjà familiers. Je remonte le Val Glims jusqu' à la Fuorcla et pose le pied du vainqueur, peu après sept heures, sur le Piz Glims haut de 2868 mètres. Evitant de peu les crevasses du Piz Linard, je me lance ensuite dans une descente sur le Val Sagliains. Le sol est gelé, de même que la neige attardée dans les ravins les plus encaissés. En un temps relativement bref, je viens à bout de cette différence de niveau de 500 mètres, mais je ne m' en tire pas sans tailler des marches. Suit une montée d' une heure au col Vereina. A ma gauche, le flanc est du Piz Fless s' abaisse en pente douce jusqu' à la selle où je me trouve. Toute la région n' est qu' un vaste désert de roc, mais il y a encore passablement de neige sur les Miesböden - le printemps n' a pas encore conquis définitivement la place. Le Val Sagliains que je viens de quitter se termine en un vaste cirque entouré par les Plattenhörner, le Piz Zadrell et le Piz Sagliains. A l' extrémité des Miesböden, le Flesspass oblique vers la gauche et pique sur l' alpage situé en contrebas, d' où il n' y a plus qu' à se laisser descendre le long de la vallée pour retomber sur la route de la Flüela. Mais je préfère partir sur la droite, vers le Süsertal. C' est une belle vallée assez spacieuse, où je rencontre les premiers troupeaux de vaches. Vers midi, elle est déjà derrière moi. Je fais halte à la nouvelle auberge Vereina qui se dresse à quelques mètres de l' ancien gîte du CAS, toujours recouvert de bardeaux1. Un peu plus tard, je profite du véhicule chargé d' approvisionner l' auberge pour descendre jusqu' à la bifurcation où les deux torrents du Vereinatal et du Verstanklatal se rejoignent pour former la Landquart. Là, finies, les joies de la motorisation! Bon gré, mal gré, il s' agit de remonter. Je gagne en premier lieu l' Alp Sardasca, où la pause se prolonge en sieste de durée indéfinie. Puis j' attaque le chemin de la cabane Silvretta. Un bel édifice que ce refuge CAS! Mais la journée n' est pas finie. Seul dans cette immensité de neige et de roc, je me dirige vers le glacier de la Silvretta. Tandis que je m' absorbe dans la contemplation de ces sauvages beautés, la nuit s' installe doucement.

Le temps était resté beau jusqu' ici, à l' exception d' une après-midi. Mais tout a une fin: divers indices annonçaient un prochain changement. Aussi me décidai-je à mettre un point final à cette semaine d' excursions, et fis bien. Encore quatre ultimes heures de marche, et je me retrouvai le lendemain à Klosters. Si le temps était resté au beau, j' aurais à nouveau quitté la route à la hauteur de Garfiun pour gagner la cabane Fergen. Mais ce projet en resta là. L' après, tandis que le train m' emme vers Lucerne via Zurich, le ciel commença à se charger, puis la pluie se mit à tomber pour ne plus cesser pendant quelques jours.

J' avais goûté l' hospitalité de quatre de nos cabanes du CAS. Mais en une semaine de pérégrinations, ou peu s' en faut, je n' avais pas rencontré âme qui vive en altitude - or nous étions en juillet, et le temps était beau! J' avais sillonné un univers grandiose, qui pourtant ne restait qu' une petite tache sur la vaste carte du monde... Mais laissons là ces impressions de route, et ces souvenirs que, pour rien au monde, je n' échangerais contre tous les attraits, pourtant si vantés, de notre ère du modernisme.Traduit de V allemand par R. Durussel ) 1 Ancienne cabane de la Vereina, propriété de la Section du Prätigau, construite par la Section Uto en 1895. Au printemps 1931, une auberge fut ouvert à côté de la cabane. Les taxes y sont les mêmes ques dans le refuges du CAS ( -réd. )

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