Traversée des Douves et des Salaires.

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( chaîne de la Gummfluh ).

Samedi, 23 mai, alors qu' autour de 14 heures la Servette est plongée dans un quasi-sommeil, un insolite bruit de moteur, un ronflement sonore, un formidable coup de klaxon viennent troubler le paisible silence du quartier: c' est mon ami, le Dr Hoffmann, qui arrive en trombe, ce sont mes tricounis qui font gémir les escaliers, c' est Pierre Martin qui sourit, c' est Gurr qui lance un « salut Popaul », c' est Atlas qui rugit, c' est le démarrage. Tout ce vacarme ressemble plus à une entrée de cirque qu' à un départ de montagnards: il fait si beau, il faut que la joie éclate! Et le moteur ronfle, l' aiguille du tachimètre oscille entre 70 et 90; Morges, nous déposons nos deux amis et continuons notre route sur Montreux, Aigle, Le Sépey. Nous passons le col des Mosses et nous arrêtons à la Lécherette. Notre première idée était de faire une ballade au Pic Chaussy, mais en cours de route, Hoffmann me passe deux numéros de l' Echo des Alpes relatant une tentative de MM. Seylaz et Montandon dans la chaîne de la Gummfluh, aux Salaires. A cette lecture, je frémis bien un peu, mais mes deux compagnons me rassurent et je ne puis faire autrement que de prendre un air de parfaite tranquillité.

L' Etivaz, 19 h. 45; nous laissons la voiture et grimpons à la case forestière, l' Ermitage. La clé nous la trouverons, le garde forestier nous ayant décrit sa cachette.

21 h. 10. Le soleil s' est depuis longtemps touché et le ciel, constellé d' étoiles, est strié de quelques beaux nuages encore légèrement tintés. Nous arrivons à l' Ermitage, 1800 m ., case de pierre et de bois, un peu de foin, un petit fourneau, une marmite de fonte: voilà de quoi passer une belle soirée et une agréable nuit.

Dimanche, 24 mai, 5 heures du matin. Brusquement je me réveille transi de froid. Oh! quelle déception, tout aux alentours est blanc, il neige et vente, temps atroce! Mes deux amis dorment encore, ne les réveillons pas. 7 h. 30, il neige toujours, mais dans la direction du Léman il y a espoir, une large bande d' or annonce le soleil, bon signe. 8 h. 15, hourra! Phœbus a percé les nuages et nous dévoile un paysage magnifiquement blanc. Ne perdons pas de temps; ne connaissant aucunement la région, nous ne savons ce que l' avenir nous réserve. Consultons la carte, repérons l' endroit; 8 h. 35 départ.

Par quelques pentes herbeuses et quelques rochers faciles, nous gagnons le col des Douves, petit plateau soufflé et froid. Le vent hurle, le pâle soleil cependant nous réchauffe bien un peu et fait disparaître la mince couche de neige fraîche de la nuit. Du col, on accède par des pentes rapides et quelques vires au Plan des Douves, seuil de la varappe. La Petite Douve est devant nous, froide, nue, glacée. Nous désirons faire la traversée complète de la chaîne, aussi attaquons-nous de suite les rochers verglacés des Douves. Quelques jolies cheminées manquant de prises, une varappée intéressante, et nous voilà au sommet des petites Douves. De là, un rappel de corde impressionnant nous conduit au pied de la Grande Douve, aux parois abruptes et lisses. Les prises sont de plus en plus rares, le vide à droite et gauche assez impressionnant. Hoffmann ouvre la marche, cherche le chemin; nous voilà devant la fameuse brèche des Douves. Comment passer? Ouvrons l' Echo et lisons. M. Seylaz a da jeter une corde. Essayons. Premier essai, manqué; deuxième, ~a y est, la corde tient bon; Hoffmann se lance dans le vide; dans la trajectoire, il se hisse le long de la corde et arrive à une bonne prise. « J' y suis I » Bravo! Nous avons chaussé nos espadrilles, mais précaution inutile: les rochers sont assez rugueux et les tricounis tiennent bon. Je passe, un grand écart ( ah! vive l' escrime !), un rétablissement, le déclic du stéréo de Martin et nous avons tous passé. De là, varappe facile jusqu' au sommet des Grandes Douves d' où l' œil embrasse un panorama fort beau. Devant nous, la chaîne des Salaires, escarpée, abrupte, puis la Brécaca, Bioley et la Gummfluh; au loin, les Gastlosen et le Mittelland bernois, les Diablerets et les Dents du Midi; tout le Pays d' Enhaut. Une petite arête et un rappel de corde nous conduisent sur une arête déchiquetée et hérissée de fiers gendarmes aux angles vifs. Notre ami Martin y éprouve la qualité de son pantalon. Une fort agréable chevauchée et une non moins agréable descente en varappe nous mènent au col des Salaires. Mais les cris répétés de nos estomacs nous obligent à un casse-croûte, un gobelet de café est le bienvenu, car le soleil est chaud malgré tout! Cependant, ne nous laissons pas trop attarder par toutes les gourmandises de nos sacs, nous n' avons pas encore vaincu les Salaires et il est déjà 13 h. 15. Nous repartons, non sans avoir consulté l' Echo et la Siegfried; de sérieuses difficultés nous attendent. Tout d' abord une mince arête, peu difficile pour ceux qui aiment le vide; nous la passons à vive allure et nous nous trouvons au sommet de la grande brèche des Salaires. A première vue, elle semble infranchissable: une arête de deux mètres de large, quelques centaines de mètres de vide de chaque côté et devant soi une profonde échancrure, une véritable crevasse. Inspectons les lieux. Un peu en dessous du champ visuel, trois pitons branlants sont fichés dans le mur; il n' y a aucun doute, nous sommes sur la bonne voie; quelques anneaux de corde plus ou moins frippés offrent leur secours. Nous y passons notre corde et Hoffmann descend le premier. Un mur terriblement lisse, puis une petite vire, un trou rempli de neige et de nouveau un mur vertical: voilà la brèche des Salaires et tout cela a plus de 20 mètres de haut! Nous descendons l' un après l' autre au fond de la brèche; Hoffmann repart assuré, mais où ciel! peut-on passer? Il contourne le mur sur des prises invisibles et parvient à se hisser sur un mauvais contrefort d' où il peut tirer nos sacs. Martin rejoint notre pionnier, et moi, j' attends au fond de mon trou! moments indescriptibles! ne rien voir que l' Etivaz au bas à droite et quelques rochers à pic à gauche, pour ainsi dire coincé dans ce trou, voilà de quoi voir la vie en rose! Mais si je ne voyais rien, j' avais des oreilles pour entendre et ma foi, cela n' a pas l' air d' aller tout seul. « Assure-moi — bona vaa ne tient pas — passe-moi le piolet — assure bien — », un véritable ronflement de moteur, peut-être même un juron, des « je n' arrive pas, laisse-moi passer, redescends! » Et ainsi de suite. Moi qui ne vois rien par les yeux, je crois voir par l' ouïe, cela a l' air scabreux, mais tout à coup, un cri de joie: Hoffmann a vaincu le passage, bravo! Je reçois l' ordre de rejoindre; une délivrance pour moil Ma foi, j' avoue que les prises manquent et que le passage est difficile. Une motte d' herbe qui bouge, la terre mouillée, une prise juste assez grande pour y planter les ongles, voilà par où il faut passer. Mais nos peines sont terminées; le dernier bout jusqu' au sommet est vite franchi; à 14 h. 43 nous touchons le steinmann des Salaires. Une bonne poignée de main pour « arroser » notre succès et un peu de repos, les appareils photos marchent et moi, naturellement, je chante! Mais Hoffmann d' un « Tais-toi » pareil à un coup de foudre me cloue sur place et étrangle mes accords___il étudie la carte !!!

Hélas, le ciel devient menaçant, il faut repartir sans tarder. A 15 h. 15 Hoffmann donne le signal du départ. Nous gagnons le Plan des Salaires par trois belles marches de deux mètres de hauteur, puis un petit mur tout effrité et aux prises peu solides et nous voilà au Plan des Salaires. Notre traversée est terminée à notre plus grandregret; il n' est que 15 h. 40; que faire? Descendre ou continuer sur la Brécaca. Le temps, hélas! est peu rassurant, il est plus prudent de descendre. Aussi avons-nous vite gagné le chalet du Grand Jabe par des pentes d' herbe et un pierrier croulant.

Derrière nous, toute la splendeur de la chaîne que nous venons de parcourir: ah! qu' elle est belle! La fameuse brèche des Salaires se montre défiante, presque provocante.

Tout en cueillant des narcisses, nous regagnons l' Etivaz, non sans avoir essuyé une averse. Puis par la Gruyère, nous avons regagné Genève, heureux d' avoir découvert un nouveau coin et passé une délicieuse journée.

La chaîne des Douves et Salaires est vraiment belle, toute déchiquetée, aux murs abrupts. Le rocher est semblable à celui de notre Salève, les prises sont rares et peu solides. D' après les renseignements que nous obtînmes à l' Etivaz, ce massif est très peu fréquenté. Cette varappée est pourtant fort intéressante, il est vrai, moins difficile que les Gastlosen, mais elle offre quelques très beaux passages.

Horaire:

L' Etivaz, dep...

19 h. 45 Col des Salaires, dép.

13 h. 15 L' Ermitage, arr.

21 h. 10 Brèche des Salaires.

14 h. 35 L' Ermitage, dép..

8 h. 35 Sommet Salaires, arr.

14 h. 43 ( 1800 m. ) ( 2179 m. ) Col de la Douve..

9 h. 10 Sommet Salaires, dép.

15 h. 15 ( 2009 m. ) Plan des Salaires..

15 h. 40 Grande Douve..

10 h. 55 Grand Jabe

16 h. 25 ( 2181 m. ) L' Etivaz....

17 h. 15 Col des Salaires, arr.

12 h. 25 Mars 1926.

Paul Schnaidt.

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