Tré-les-Eaux

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Essai sur la puissance d' un paysage.

Par Emile Duperrex.

Avant de monter plus haut, ils ont fait halte à l' alpage de Loriaz.

Tout près devant eux, les toits des chalets.

Au-dessus, des montagnes qu' ils reconnaissent avec peine, et qui sont pourtant la Chaîne, celle qu' ils voient de partout, de la ville même, toute l' année. Elles semblent nouvelles, les petites Aiguilles du Tour, puis le Chardonnet et la très grande et très belle Aiguille Verte, sommet de cette arête du Dolent et des Droites qui glisse vers eux en s' élevant de l' horizon.

Ils regardaient paresseusement le déploiement immense des montagnes. C' était de nouveau, comme ils l' avaient contemplée maintes fois, la même beauté, une trop saisissante beauté. Par-dessus la vallée, où restait un peu d' ombre matinale, leurs regards rencontraient les étendues grises de pâturages, l' éternel arrangement des sommets et des glaciers, les scintillements, les voiles de brumes, les ombres bleues imprégnées de clarté. Des cimes du Valais au Mont Blanc toutes les puissances de la nature s' alliaient pour faire naître l' enchantement des jours d' été. Le soleil ne pouvait jamais être plus beau et le ciel plus pur qu' en cette matinée d' août.

Dans la suite de la journée, ils montèrent à l' Aiguille de Loriaz, d' où ils découvrirent un pays étrange qui leur donna quelque espoir de réconfort, car ils étaient las de s' être laissé tenter tant de fois par la beauté. Il fallait oser une expérience, sortir de l' horizon ensorceleur auquel personne ne résiste, trouver un coin de terre nouvelle dont l' attrait soit dépouillé de toute volupté des yeux. Et tandis qu' ils redescendaient, ce fut devant eux presque indifférents la féerie magnifique de la lumière sur les montagnes, toujours plus émouvante jusqu' à l' extase et au silence mystiques du crépuscule...

Ce qu' ils avaient vu, au sommet de leur Aiguille, en tournant le dos à la grande montagne d' épopée, c' était le val de Tré-les-Eaux, puis l' échiné de schistes ruinés où s' échancrent le col du Vieux et d' autres cols sans noms, l' arête du Cheval Blanc, la Pointe à Corbeaux, la combe de Vieil-Emosson. C' était la montagne nue, sombre, des étendues de pierrailles, des pentes ravinées dont l' austérité rebute le regard. La lumière n' y trouve aucun reflet, la montagne noire absorbe tout. Ses taches de neige mate, au lieu de rendre l' atmosphère éclatante de blancheur, ne font qu' endeuiller ce monde qui à la fois nous attire et nous effraye. Puérilité de l' homme que cette vague peur et cette attirance, car cette montagne est encore plus inanimée que l' autre, la haute montagne de glace et de rocher. Rien ne bouge en elle, aucune avalanche ne s' y écroule en une gloire de bruit et de poussière, on n' y trouve pas ces coulées vivantes des glaciers, pleins de gargouillements d' eau, disloqués de craquements et de grondements incessants. Les torrents ont peine à couler. Le sol est si mou qu' ils s' enfoncent dedans, filtrent pendant des jours à travers toute la pente avant de suinter en petits filets d' eau très claire, au fond du val, pour former enfin un ruisseau qui glisse avec un bruit doux entre des plages bien lisses, toujours grises ou brunes, avec parfois l' éclat d' un mica qui miroite...

Le vallon de Tré-les-Eaux, où ils voulaient aller chercher l' esprit profond de la montagne.

Où ils vont chercher encore une fois la simplicité, et ils voudraient que beaucoup les suivent.

Il faut monter au val de Tré-les-Eaux, où il n' y a rien qui charme, où l'on se trouve soudain seul dans la montagne, silencieuse, immense, formidable.

Le val de Tré-les-Eaux, où il n' y a rien.

On y monte de Buet, en deux heures, par une trace qui se perd quelquefois dans les prés et les pierriers.

Il faut franchir un seuil rocheux d' une assez grande hauteur, la base de cette Aiguille de Loriaz qu' ils avaient gravie. On passe là des portes, le long de vires herbeuses, sur le gros dos de terre et de rocher qui semble un membre de la montagne sur lequel elle s' appuyerait pour ne pas s' écrouler dans la gorge.

On ne pénètre pas de partout dans ce val. Il faut connaître la trace, ssivoir où elle débute dans l' éboulis, deviner où elle se continue dans les herbes, jusqu' à ce qu' elle soit mieux marquée, dans le haut, parce que la montagne change moins.

On monte vers quelque chose qu' on ne voit pas.

C' est l' entaille aiguë dans la masse de la montagne.

Le torrent y roule très profond, on le voit par instants au bas de couloirs raides où le regard dévale, qui drainent les pentes, été comme hiver, d

Nous sommes sur une de ces pentes. Celle d' en face est encore plus sauvage, seulement faite de hauts rochers sombres coupés de terrasses où poussent une herbe d' un vert vif et des mélèzes.

Les gens ne vont pas se promener dans le val de Tré-les-Eaux.

Le bétail n' y monte pas; qu' une fois tous les dix ans, paraît-il, quelques génisses. Pour elles on refait le chemin.

Tré-les-Eaux, le val désert.

Il est gardé par ces deux bornes, la Loriaz et l' Oreb.

Ces deux masses qui le flanquent de gauche et de droite sont rondes et ventrues dans le bas comme des vieilles tours de poterne, mais elles se rétrécissent vers le haut et finissent en cône à la pointe arrondie. Forme architecturale étrange que l' homme civilisé n' a nulle part imitée et qui pour cela semble encore plus fantastique.

La Loriaz, l' Aiguille toute ensoleillée dès le matin.

L' Oreb, mont rébarbatif, celui qu' on voit toujours dans l' ombre et les nuages, à cause de son nom biblique évoquant les montagnes désertiques d' Arabie et la crainte qui fut inspirée par le buisson ardent.

Montagnes raclées jusqu' à l' os, et l' os lui-même est creusé de fentes et de trous.

La montagne dans sa pauvre nudité.

Là commence le val de Tré-les-Eaux.

Par le sentier qui tourne, monte et redescend, on avance dans le val. La porte est longue à passer, le seuil en est large et tourmenté. Ce défilé entre l' Oreb et la Loriaz prépare à la grandeur du désert. Il nous fait nous détacher de toute la joie trop facile des arbres, des prés, des chalets et des glaciers. L' humilité s' impose, puisque dans ce monde tout nous est refusé. Vous qui connaissez les solitudes sans fin de la haute Tarentaise, les déserts des Fiz, les austères paysages de la Täschalp et du val d' Antrona ou les combes perdues des Alpes de Schwyz, vous n' avez senti en aucun de ces lieux la solitude et le dénûment comme en ce val de Tré-les-Eaux, enseveli entre les sommets nus. La seule jouissance est dans la pureté de l' air, dans les jeux mouvants du ciel. Ces crêtes qui limitent le ciel et la terre sont aussi nos limites. A mesure que nous approcherons d' elles, le pas se fera plus lent, mais au delà de cet horizon nous savons qu' il en est un autre et d' autres encore que nous espérons atteindre et dépasser. Ce val de Tré-les-Eaux est fait pour éprouver l' homme. Il décourage les impatiences qui voudraient aller en ligne droite; on se perdrait sans aller loin.

Pas à pas, comme en ce matin où nous remontons ce val, nous découvrons la terre, la terre seule. Il n' y a qu' elle autour de nous, dans ces flancs délités du Buet, ces faces déclives du Cheval Blanc. Ce n' est même plus du rocher, mais seulement une pâte schisteuse, un prodigieux amoncellement de matériaux usés et tassés par les temps. Cette montagne très vieille eut le sort d' être dépouillée de tout. En elle, la glèbe primitive se retrouve. A la contempler, toute appartenance, toute possession apparaît définitivement vaine. Il suffit d' un creux qui retienne un peu d' eau que le vent animera. Il suffit d' une combe où la neige reste blanche. Et ce pays sera beau. Qu' im l' aridité de ce monde, la transparence de cette eau qui ne reflète rien, s' il y a ces lignes fuyantes des arêtes qui emportent l' esprit vers d' autres montagnes et ces cirques immenses qui se laissent peupler de toutes les foules, de toutes les hordes de bêtes les plus fabuleuses! Nous avons découvert les vallées où se meuvent les dragons, refuge des nains et des géants, terrain de chasse et place de danse des Oréades...

Ah! Sorcellerie de la montagne, tu nous tiens encore! Mais toi seul dois rester en nous, lyrisme nu de la brutalité, afin que toute fausse poésie disparaisse.

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