Ulrichshorn

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Par B. Piccioni.

L' alpinisme est-il un sport?

On pourrait le croire en constatant l' influence de notre époque où tout prime devant ces idoles: matchs, concours, records, dans la recherche des difficultés, du compliqué, du sensationnel, qui pour quelques montagnards est la seule chose qui compte.

Une des conséquences logiques de cette mode est la déconsidération actuelle des nombreuses cimes faciles des Alpes. Malgré l' attrait spécial des grandes escalades, ces sommités, particulièrement celles qui entourent les pics classiques, renommés en raison de leur altitude ou de leur difficulté, ne méritent pas un tel dédain.

Chantées parmi les premières, elles sont à présent quasi abandonnées et attendent, dans l' oubli intentionnel des alpinistes ingrats, que ceux-ci reviennent découvrir leurs charmes indubitables. Souvent d' accès court et aisé, on les atteindra de bonne heure, peu ou pas fatigué, apte à jouir pleinement, sans souci du retour, de la vue de ces belvédères, d' où très proches les géants de glace et de roches enlèvent tout un morceau de ciel. Franchement, ne sentez-vous pas cette absence irrémédiable lorsque, arrivé sur une très haute pointe, plus rien ne vous dépasse? Même la splendeur de l' horizon incommensurable, dont l' uniformité apparente lasse et embrouille, n' arrive pas à compenser ce vide.

La conquête de cette catégorie de sommités fut une première croisade; en organiser de nos jours une seconde ne serait pas œuvre inutile! Elle pourrait se placer sous ce précepte, qui était une opinion de J. P. Farrar, « chaque ascension que nous ne connaissons pas encore est une première ».

L' ascension de l' Ulrichshorn, que je fis le 5 septembre 1928 avec Hassler Whitney et ma femme, est un exemple d' une course de ce genre; mais le meilleur sera toujours celui que chacun expérimentera en personne.

Au début de l' après nous quittons Saas-Fée, enceinte de verdure, enchâssée dans un fer à cheval de glaces miroitantes, tout envahie par la lumière d' un soleil radieux. La veille, un brouillard pluvieux traînait sur la contrée, rampant indécis en ternes volutes, lent va et vient éternisant cette morne journée. Aujourd'hui, par un de ces miracles coutumiers à la montagne, tout est métamorphosé, y compris nos projets, hier irréalisables, devenus possibilité.

Raide, mais avec une régularité soutenue, le chemin de la cabane des Mischabel multiplie ses lacets qui s' étagent sur plus de mille mètres contre les pentes interminables de la Lenzspitze. Dès le commencement de la montée on laisse les derniers aroles, crispés avec une énergie tenace au sol rude, insouciants de la venue de l' hiver précurseur des avalanches meurtrières, dont la force en ce lieu doit être redoutable. Nous zigzagons continuellement parmi de maigres gazons, rouillés d' automne, servant encore de nourriture à une compagnie de chèvres aventureuses que surveille un unique pâtre, vrai anachorète. Ces bêtes capricieuses sont éparpillées dans toutes les directions; de préférence logées sur des embryons de crêtes, où leur profil s' auréole d' un liseré d' or créé par les rayons obliques du soleil qui plonge, droit au-dessus, derrière les sommets déchiquetés.

Ainsi, au prélude du soir, dans cet éclairage de violentes oppositions qui accentue les moindres détails de certains versants pour rendre plus confus ceux gagnés par la marée de l' ombre, cet ensemble symbolise toute la poésie de l' alpe dans ces instants exquis qui annoncent le terme du jour.

Bien plus haut, la sente finit par buter contre la base de grandes parois, qui paraîtraient un obstacle sans issue si nous ne savions pertinemment le contraire. A l' aide des marches façonnées dans la roche à coup de mines, on grimpe avec facilité dans cette muraille par endroits presque perpendiculaire. Ce trajet, pas si court qu' il semble au premier abord, conduit sur l' arête qui descend de la Lenzspitze et, en se prolongeant, sépare le glacier de Hohbalen du Fallgletscher; là, se trouve avantageusement perchée la sympathique cabane des Mischabel de l' A ( 3332 m. ). Construite totalement en bois, selon l' usage commun il y a une vingtaine d' années, cette maisonnette donne un sentiment plus vif de l' intime, du chez soi, comparativement aux somptueuses villas, plus aptes peut-être, édifiées de nos jours.

Le gardien, très serviable — ils le sont tous en général — prépare notre repas, car nous sommes les premiers, afin de laisser la place libre aux autres touristes qui montent encore. Peu après, entrent simultanément trois caravanes, toutes avec guides et porteurs; au total nous sommes une quinzaine de personnes à demander l' hospitalité pour la nuit à ce gentil abri. Nonobstant la diversité des races, certaines idées convergent vers un identique but, et il n' est pas étrange de se trouver réunis ici, Allemands, Américains, Anglais, Italiens et même des Suisses!

Devant le refuge, on se penche comme d' un balcon suspendu sur un abîme d' ombre, que creuse le long sillon de la vallée de Saas. Au delà, aux confins de cette large et sereine étendue de grisaille, la suite ininterrompue des cimes incruste un rivage dentelé sur le ciel infini. Irréelles, des teintes flétries errent dans ce paysage de fantasmagorie, peu à peu absorbées par les ténèbres, dont ne subsistera plus que l' opaque mystère.

Le lendemain, départ au petit jour. Les autres caravanes, ayant pour objectifs la Lenzspitze ou le Nadelhorn, nous ont précédés et déjà ne nous sont plus visibles. Nous allons lentement, les premiers pas étant fréquemment pénibles à cette altitude, surtout si l'on débute par des pierriers. Une piste bien marquée aboutit à l' endroit où la crête rocailleuse que nous suivons cesse de s' élever et, sur une brève distance horizontale, constitue un des bords irréguliers de la coupe qui contient le glacier d' Hohbalen.

A l' improviste les plus hauts massifs s' enflamment d' une ardente rougeur, qui rapidement s' étend, diminue d' intensité comme une tache d' encre sur un buvard, pour devenir rose corail, pâlir, et soudain s' animer plus étincelante dans le jour plein de liesse.

Il est possible de diviser l' ascension en trois étapes distinctes, chacune de nature tout à fait différente. La première est derrière nous; la deuxième coupe dans sa partie supérieure le plateau du Hohbalengletscher, puis par des névés conduit au Windjoch ( 3848 m .) qui s' incurve, vis-à-vis de nous, entre le Nadelhorn et l' Ulrichshorn, fixant le point le plus bas de l' arête qui les relie. En gravissant les pentes qui touchent au col, se renouvelle pour nous cet effet plutôt désespérant du but que l'on s' imagine proche et, chaque fois, quand on pense y parvenir, se reporte en arrière. Evidemment, nous finissons tout de même par arriver, aussitôt récompensés par un coup d' œil de féerie subitement dévoilé à nos regards émerveillés.

Tout le caractère de cette vue provient du groupement unilatéral des premiers plans, constitués par les fantastiques parois de glace, s' effondrant des hauteurs incroyables de cette tranche de la chaîne des Mischabel, qui se déploie du colossal Nadelhorn jusqu' au gigantesque Durenhorn, seule borne noirâtre de cette élite de cimes titanesques. Au pied de ces pics une accumulation prodigieuse de masses neigeuses, tailladées de béantes rimayes qui, s' entrecroisant, isolent d' énormes cubes chancelants, forment un entassement extraordinaire, d' où, contrastant avec ce chaos tourmenté, naît l' uniforme plaine du glacier de Ried. A droite, le trièdre de l' Ulrichshorn intercepte de son grand triangle une partie des Alpes lépontiennes. Une arête, ne manquant pas d' allure, nous joint au point culminant, formant la troisième et dernière étape, la plus courte, mais la plus captivante.

Le guide des Alpes valaisannes dit: « Du Windjoch on atteint le sommet en une demi-heure par une raide arête de glace, fort escarpée des deux côtés. » Au lieu de glace, nous trouvons de la neige à peine durcie et terminons alors notre ascension en un quart d' heure de magnifique promenade aérienne.

Vers le nord tout est pur à l' extrême; au sud, l' habituelle mer de brumes, sur laquelle bouillonnent les grosses bulles mousseuses des nuages gonflés de chaleur, immerge l' Italie.

Partout, à perte de vue, des cimes et encore des séries de cimes. De la barrière cyclopéenne des Mischabel, qui seule nous domine, jaillit, fascinante, la Lenzspitze, dressée dans l' espace pareille à une coquille d' huître géante, qui de sa base étroite s' ouvre en un éventail immense aux innombrables ciselures d' argent, rutilantes comme des diamants. On reste stupéfait, à la pensée que des hommes audacieux ont eu la patience de tailler, durant huit heures consécutives, près de quinze cents marches, pour la satisfaction tentatrice de surmonter cette pente de glace effarante!

Les verres magiques de nos Zeiss sont un moyen qui nous permet d' accomplir, en quelques secondes, les escalades les plus inaccessibles, ignorant distance ou difficultés. Nous sautons du casque blanc du Weissmies aux gendarmes acérés, véritable succession de paratonnerres, du Rimpfischhorn, passons de la bombe glacée de l' Allalinhorn, au prisme tronqué du Mont Rose, effleurons les minarets ruinés du Portjengrat, jetons un regard curieux sur Saas-Fée, semblable à une vue prise d' avion et, sans transition, un bond de deux mille mètres place dans le cadre de nos jumelles l' arête Lenzspitze-Nadelhorn, où se devine la déchirure saillante des corniches et où l'on suit indiscrètement l' avance prudente d' une caravane.

Hélas! notre montre, dont le mécanisme inconscient inscrit la fuite du temps, nous marque trop tôt l' heure du départ, celle de la descente sur le glacier de Ried. Fort à propos, notre actif Hassler ayant exploré auparavant la voie du retour, s' aperçut que la large pente de neige signalée par le guide des Alpes valaisannes était une large pente de glace; il occupa donc les loisirs de notre halte, ma femme et moi n' ayant pas de crampons, en taillant avec tout le flegme qui le personnifie, plusieurs douzaines de marches, dont l' addition allongeait un escalier, vite dérobé, dans le flanc fortement incliné de la montagne. Lorsque les traces s' interrompent, le travail du piolet recommence; nous évitons autant que possible ce labeur en utilisant une ébauche de crête dont les fractions rocheuses crèvent la carapace gelée.

Seulement dans ces parages nous croisons une escouade de touristes, partie de la cabane Bordier plutôt que nous de celle des Mischabel. La durée de leur course comparée à la nôtre est triplée. Faut-il en conclure que la situation de la cabane Bordier, considérée au point de vue distance ou altitude, n' est guère recommandable pour ceux qui désirent parcourir commodément le cycle agrandi du Nadelhorn, le plus important et le plus intéressant de cette région?

Guido Rey a justement défini la rencontre de deux caravanes qu' il compare à celle de deux bateaux en haute mer; nous ne manquons pas à l' usage et échangeons, en guise de signaux, les paroles rituelles avant de nous séparer.

Une fois sur le vaste glacier de Ried, nous sommes libérés de l' énervante descente sous le soleil torride, pas à pas, qui nous avait pris plus du double de temps que celui donné pour cet itinéraire à la montée. L' extrémité de cette steppe d' albâtre s' écroule dans toute son envergure en une formidable chute de séracs, ample cataracte dont l' approche s' annonce par un réseau embrouillé de crevasses se ramifiant en tous sens, ligne sans fin, pareille à un mascaret. Sur la neige gelée, la caravane passée là ce matin n' a pas imprimé de sillage; perplexes sur le passage, nous obliquons*, supposant choisir le meilleur, sur les blocs instables du Balfrin, où nous nous évertuons à avancer dans cet amas vacillant, sans en déranger l' équilibre, plus précaire que celui d' un château de cartes. Cet exercice scabreux, pimenté du danger d' être mitraillés de cailloux, n' est guère de notre goût; nous estimons préférable de nous risquer à nouveau dans la mêlée des séracs. Après avoir délicatement franchi quelques vagues frigorifiées, cela va tout seul et, par places, nous distinguons l' empreinte des pas laissée par les alpinistes aperçus auparavant. Ceci nous confirme que, cette saison, il faut surmonter la brisure du glacier, non pas en l' évitant, mais au contraire en prenant directement dans celle-ci.

Le glacier de Ried nous étonne; jamais nous n' aurions présumé de telles dimensions. De chaque côté, sur tout son parcours, d' abrupts et écrasants remparts de montagne le bordent, lui approfondissant toujours plus un authentique cañon où il se faufile, restant absolument enfoui, ce qui explique pourquoi il est inaperçu, ou presque, de toutes les Alpes valaisannes et bernoises. L' édification récente de la cabane Bordier lui a fait et, surtout, lui fera de la publicité, mais aujourd'hui ces sites, outre leur propre beauté sauvage, possèdent encore l' attrait séduisant de l' ignoré.

Quel joli moment que celui où le fleuve de glace tourne dans une sorte d' anse spacieuse, commandée par le tas de pierres du Bigerhorn, tandis qu' au de la courbe du Galenpass pointent le bizarre pylône du Rothorn et la pyramide, aux proportions si harmonieuses, du Weisshornl Sur le glacier, tout découvert, des ruisseaux fulgurants coulent à déborder, ressemblant à des raies d' acier en fusion. Nous descendons davantage et, lorsque nous calculons être dans le rayon de la cabane Bordier, nous nous hissons sur la moraine, d' où effectivement on la discerne cent mètres plus bas.

Pourtant avertis du raffinement de confort de ce refuge, un tel luxe, néanmoins, nous surprend; la section genevoise du C.A.S. s' est distinguée!

Adossés à la bâtisse, qui nous couvre de son ombre rafraîchissante, nous apprécions un repos insouciant, tout en examinant les alentours, assez restreints à l' exception d' une échappée par l' ouverture de la vallée.

Ah! pourquoi n' est pas possible d' arrêter parfois le temps, d' éterniser certains instants ineffables, comme cette joie de soleil, de ciel bleu, cette rhapsodie des glaciers, des rochers, des cimes, de toute la montagne enfin, résumée en cet aspect d' inhumaine solitude?

Non, c' est cette brièveté qui doit être la principale saveur de ces moments inoubliables, de ces minutes identiques que nous avons déjà connues et que nous espérons vivre encore.

Réflexion faite, nous optons pour terminer aujourd'hui la descente, ce qui nous permettra d' avoir demain une journée de flânerie. Il s' agit de traverser une dernière fois le glacier de Ried, à cet endroit du type inoffensif mer de glace de Chamonix, où ne manquent même pas les trous énigmatiques des moulins, pour prendre sur la rive opposée l' excellent sentier qui l' accom constamment, d' abord à flanc de coteau dans de pauvres gazons lamés d' éboulis, puis sur sa moraine.

A la limite des forêts, un minuscule vallon se coince entre le glacier, aux nuances glauques, et les sombres contreforts de la montagne. Dans ce repli, une misérable hutte de bergers et quelques mélèzes isolés complètent un tableau de ce style à la fois mélancolique et majestueusement tragique propre à Calarne. Nous abandonnons le chemin de Saint-Nicolas, dont le village est encore si bas, et longeant un des multiples bisses qui dérivent l' eau vers Gasenried, nous parvenons à ce hameau précisément pour con- templer, au-dessus des bruns mazots qui enserrent la traditionnelle chapelle blanche, le Nadelhorn splendidement illuminé de la pourpre éphémère, cet ultime adieu des beaux jours.

Il fait bon marcher dans la pénombre du crépuscule où flotte la senteur des foins séchés, des fleurs fanées, de tous ces parfums de la terre oubliés depuis deux jours et, dans les bois, c' est l' arôme persistant des sapins, que soulèvent des bouffées intermittentes d' air tiède. Dans la nuit les lumières éparses, petites lucioles réconfortantes égarées dans l' obscur, se multiplient soudain, se groupant comme apeurées en une grande assemblée, désignant l' agglomération de Grächen où nous demanderons le gîte au premier hôtel.

Depuis longtemps le soleil caresse de nouveau, de ses rayons d' électrum, la riante esplanade de Grächen, sur laquelle la coquette église se détache en une tache claire, visible de loin comme en mer celle d' un phare. Nous cheminons par une route idyllique vers Hohtschuggen, qui précède la descente finale; là, notre ami Hassler, obligé d' être ce soir à Vevey, nous quitte et nous devance seul à Stalden.

Nous restons quelques heures encore à l' entrée de cette belle vallée de Saint-Nicolas. Vue, de notre observatoire, en enfilade, elle offre une perspective inédite de ces lieux pourtant si connus; là-bas, vers ce pays de rêve, la cime altière du Cervin est présente, mais sa gloire est éclipsée par celle, plus proche, de l' obélisque serti d' ébène du Brunegghorn, que double de sa sublime blancheur le sphinx immatériel du Weisshorn.

Non l' alpinisme n' est pas un sport

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