Une année chez les Eskimo de la côte orientale du Groenland (1934/1935) et traversée du Groenland 1936

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de la côte orientale du Groenland ( 1934/1935 )

et traversée du Groenland 1936 ( Fin. )

Par M. Perez.

L' inlandsis groenlandais.

Mes camarades m' avaient laissé carte blanche pour toute l' organisation et pour le choix de l' itinéraire. Pour saisir l' intérêt de celui que je fixais, il faut que je résume nos connaissances actuelles de l' inlandsis. Quand Nansen s' élança, en 1888, à skis sur l' inlandsis, il ne savait pas ce qu' il allait trouver sur son chemin. En fait il ne trouva qu' un désert de glace, crevasse sur la côte, couvert de neige et en forme de dôme à l' intérieur. Mais cette première traversée d' une île quatre fois grande comme la France ne pouvait suffire. De Quervain, notre compatriote, traversa en 1912 le Groenland plus au nord.

Lui aussi ne trouva qu' une plaine de neige au centre de l' île. Mais, en arrivant au voisinage du district d' Angmagssalik, il aperçut au nord-nord-est des montagnes nouvelles, plus hautes que toutes celles connues au Groenland à cette date. Il nomma Schweizerland le massif et Mont Forel le plus haut sommet. A l' ouest de ces montagnes, il nota un renflement de l' inlandsis dont il estima la hauteur à 2700 mètres. Sur la base des observations altimétriques de Nansen, des siennes et de celles de J. P. Koch, de Quervain dressa une carte du relief général de l' inlandsis.

Depuis lors l' inlandsis a été bien piétiné. Onze expéditions l' ont traversé de part en part, chaque fois par un itinéraire différent. A cela s' ajoute encore un nombre respectable de raids partiels. L' ensemble des observations de toutes ces expéditions a permis de fixer d' une manière certaine les grandes lignes du relief de l' inlandsis. La dernière carte en date est celle dressée par Lindsay après sa traversée de 1934. Basée sur de beaucoup plus nombreux documents, elle ne diffère cependant pas énormément de celle de de Quervain. Celui-ci, par des déductions remarquables, avait annoncé que la zone la plus haute de l' inlandsis se trouvait sans doute au nord-nord-ouest du Mont Forel.

Ce maximum a été localisé par Lindsay, mais il s' agit encore d' en déterminer la position géographique et l' altitude exacte. De plus, il faudra aussi expliquer le pourquoi de la formation de ce maximum en ce lieu. La grande altitude de celui-ci n' est que la répercussion d' un élément tectonique sous-jacent? Ou bien la configuration des chaînes côtières ( arc dont le front est tourné vers le nord-ouest ) empêche-t-elle singulièrement l' écoulement des glaces vers l' est?

Notre itinéraire.

Il s' agissait pour nous d' arriver le plus rapidement possible à Angmagssalik. Cependant il était logique de choisir un itinéraire susceptible de fournir des données intéressantes. Cela dans la mesure où la durée du voyage n' en serait pas trop allongée et seulement si les conditions nous étaient UNE ANNÉE CHEZ LES ESKIMO DU GROENLAND.

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Reproduction aimablement autorisée par l' Institut géodésique de Copenhague.

admirable de toute cette région qui n' a encore jamais été foulée. Une carte établie par les soins de l' Institut de Géodésie du Dane- mark exclusivement sur la base de photographies aériennes. Rien ne saurait faire éclater plus fortement à mes yeux les miracles de la technique moderne.

Et grâce à l' amabilité jamais en défaut de M. le Dr Nörlund, directeur de l' Institut de Géodésie du Danemark, je disposai non seulement de la carte, mais de tout le jeu des photos stéréoscopiques qui avaient servi à établir celle-ci. Avec un petit stéréoscope de poche je pouvais à n' importe quel moment du voyage juger à l' avance du relief de tel col, telles chutes de séracs que nous avions à franchir. Désormais cela devenait moins méritoire de parcourir cette région, mais quel atout pour la géologie.

C' est grâce à cette carte que nous pouvions abandonner la tactique d' atterrissage des expéditions antérieures, qui consistait à choisir pour la caravane fatiguée par la traversée un glacier facile menant jusqu' à la mer. La distance à couvrir se montait à 1100 km.

Mafériel, vivres et chiens.

Il existe actuellement un matériel presque standard pour des expéditions de ce genre. Matériel qui est le résultat des expériences faites par les grandes expéditions arctiques et antarctiques. Nos traîneaux étaient du type Nansen. A titre d' essai j' avais fait plaquer les skis de l' un d' eux avec de l' aluminium et de deux autres avec du maillechor. J' avais emporté un dynamomètre pour mesurer le coefficient de frottement des divers placages, mais je dus l' aban des le camp 2 à cause de son poids. Il est toutefois certain que le placage d' aluminium glissa le mieux.

Sur le traîneau plaque d' aluminium je fis adapter des « patins » en aluminium, répétant en cela l' expérience qui avait si bien réussi l' année précédente. Ils rendirent d' immenses services au début de la traversée dans la zone accidentée. Nous avons regretté que tous les traîneaux n' en fussent pas pourvus. Mais dans la zone plane et neigeuse nous avons dû les enlever. Ils empêchaient entièrement le traîneau de décrire une courbe. Ce fut une erreur que d' en avoir mis sur toute la longueur du ski.

Gessain a apporté quelques modifications intéressantes dans la nourriture. Le type de rations généralement utilisées pour de tels voyages est avant tout base sur les observations faites par des expéditions Scandinaves et anglo-saxonnes. En se basant sur nos propres expériences de l' hiver 1934/1935, Gessain établit un type de ration mieux adapté à des organismes accoutumés à une diète « latine ». La base était cependant identique à celle des rations employées par les expéditions anglaises.

L' innovation consistait principalement dans l' emploi de céréales préparées d' après les procédés Steinmetz et Vita-Nova. Ces céréales contiennent toutes leurs vitamines, elles n' ont pas besoin d' être cuites et elles sont d' une légèreté étonnante. Enfin nous disposions de tablettes d' Ovomaltine, et nos biscuits en tous points remarquables avaient été spécialement coups et préparés par les maisons Heudebert et Pelletier. Ces biscuits feraient certainement l' un des meilleurs aliments pour les alpinistes avec l' Ovomaltine.

Il est une grande loi que nos propres expériences nous avaient confirmée au cours de l' hivernage 1934/1935: le succès et l' agrément des voyages en traîneau dépend avant tout de la légèreté et de la simplicité du matériel employé. Le matériel proprement dit est une charge qui ne varie guère quelle que soit la longueur du raid prévu. Ce sont les rations des hommes et des chiens qui posent un problème quantitatif complexe.

Notre matériel, y compris la grosse charge du cinéma et des objets indispensables pour notre travail sur la côte orientale, pesait 650 kg. Nous avions 1100 km. à couvrir. Combien de rations alimentaires fallait-il prendre? Je vous assure que celui qui est chargé de cette estimation passe un vilain quart d' heure. Nous prîmes sept semaines de vivres pour les quatre hommes et pour 33 chiens. J' avais fixé à 11 bêtes les attelages pour chacun de nos trois traîneaux. Au début de la traversée il faut des attelages puissants parce que la déclivité de la calotte glaciaire est forte. A l' intérieur, au contraire, l' inlandsis est très faiblement incliné et de petits attelages sont suffisants, les charges vont aussi en décroissant. Pour tenir compte de ces facteurs, on supprime en cours de route un certain nombre de chiens. Cela à intervalles réguliers. On achève les chiens les plus faibles. Car, en fait, il y a toujours quelques bêtes qui ne supportent pas le long effort d' une traversée. Il est .'3000 a 14 15 16 1713 ,„ Précision ofey a/t/tuc/&s i /00/ ».

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Contours et courbes de niveau reproduits avec l' autorisation de l' Institut de géodésie du Danemark. C = camp du flétan; M = camp de la moraine; N = camp du drapeau noir; S = camp de la séparation; G = camp des dernières gourmandises.

plus miséricordieux de les achever que de les laisser se traîner lamentablement. La viande des bêtes tuées sert de fortifiant aux survivants. C' est, en effet, la seule viande fraîche qui leur tombe sous la dent. En tout, la charge s' éleva à 1500 kg. Soit: 650 kg. de vivres pour les chiens, 200 kg. de vivres pour les hommes, y compris l' emballage, 650 kg. de matériel.

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Les rations des hommes comprenaient par jour et par homme:

pemmican200 g. chocolat75 g.

sucre 90 g. flocons d' avoine90 g.

farine de légumes et céréales 55 g. cacao35 g.

biscuits 55 g. thé10 g.

beurre100 g. fruits secs28 g.

De plus des pilules d' acide ascorbique et de levure de bière.

Chaque chien recevait 460 g. de pemmican par jour.

Le matériel de campement comprenait: 1 tente pyramidale à base carrée 2 m. x 2 m.; 4 peaux de rennes ( matelas4 sacs de couchage doubles en eider; 2 primus; 3 casseroles; 4 assiettes, 4 gobelets; 30 litres de pétrole. 1 tente de secours.

L' habillement: Chaque homme avait 1 sous-vêtement en laine, 1 chemise de flanelle, 4 chandails en laine du Shetland, 1 complet en poil de chameau, 1 combinaison en tissu imperméable au vent avec capuchon ( Anorak ), 1 passe-montagne, 2 paires de chaussons, 2 paires de bas, 2 paires de pantoufles en poil de chameau ( qui se mettaient dans les mocassins ), 1 paire de moufles en toile, 1 paire de moufles en drap, 1 paire de gants en laine. Des souliers de ski très grands sans tige, mais auxquels était adaptée une guêtre en toile et pourvus d' un léger cloutage de tricounis pour la marche sur la glace vive.

Matériel de transport: 3 traîneaux Nansen avec placage d' aluminium ou de maillechor sous les skis; 4 paires de ski avec fixation Rottefella; un canot pliant; 4 sacs de montagne Bergans; caisses en cèdre pour l' emballage de tout le matériel; grands sacs en toile pour l' emballage des vêtements, peaux de rennes, etc.

Instruments et appareils: 1 théodolite universel Wild; 1 sextant Favé à bulle; 4boussoles; 4altimètres; 1 hypsomètre; 1 anémomètre; 1 psychromètre; thermomètres; 1 récepteur ondes longues pour signaux horaires; 4 chrono-mètres Longines dont 1 à cardan; 1 Leica; 1 Rolleiflex; 1 appareil cinéma Filmo 35 mm.; 3000 m. de film, etc. En plus, tout le matériel de réserve alpin, la pharmacie et des médicaments pour les indigènes.

La traversée.

Première manche.

Le 7 avril, Victor et Knuth quittaient Copenhague avec le premier bateau gouvernemental se rendant dans le district nord de la côte ouest. Ils firent une traversée record grâce à des vents favorables, et dix jours après ils dé- UNE ANNÉE CHEZ LES ESKIMO DU GROENLAND.

barquaient à Egedesminde avec tout le matériel. En bateau à moteur ils se rendirent à Christianshaab. Grâce à l' amabilité du directeur du « Groenland Styrelse », M. Daugaard-Jensen, qui est la providence de toutes les expéditions se rendant au Groenland, j' avais correspondu en hiver par T. S. F. avec le gouverneur de la colonie de Christianshaab, M. Dan-Möller.

Quand Victor débarqua, le chemin d' accès à l' inlandsis avait déjà été reconnu par le gouverneur en personne. Un dépôt d' une tonne et demie de flétan séché, pour les chiens, avait été effectué sur le bord de l' inlandsis par une équipe de Groenlandais. Victor et Knuth hissèrent avec l' aide de dix traîneaux indigènes le matériel de la traversée jusqu' à 670 mètres d' altitude. L' enneigement était excellent, et il ne leur fallut que cinq jours pour effectuer le dépôt. La voie qui avait été suivie fut jalonnée de petits fanions, et un énorme drapeau noir fut planté au lieu du dépôt. Ainsi nous le retrouverions sans peine au mois de mai. La première manche de la traversée avait réussi. Notre matériel se trouvait sur l' inlandsis au-delà de la zone crevassée à l' abri des fontes de printemps. J' avais prévu que le dépôt serait effectué à 800 m. d' altitude, mais l' enneigement était tel qu' à 670 m. Victor crut avoir déjà franchi toute la zone crevassée. Pendant ce temps Gessain et moi mettions au point les derniers détails en Europe. Le 25 avril nous nous embarquions à notre tour. Nous jouâmes de malchance. Tout du long, le Gertrud Rask eut à lutter contre de fortes tempêtes. Par le travers du Cap Farewell une tempête de neige nous fit dériver de 60 milles dans le sud-ouest. Heureusement qu' il n' y avait pas de terres plus proches au sud-ouest que le Labrador, sinon nous aurions peut-être subi le même sort que le Pourquoi Pas ?. Il nous fallut 19 jours pour arriver à Jacobshavn où Victor et Knuth nous attendaient avec grande impatience. La fonte de printemps avait commencé et j' étais terriblement inquiet sur le sort du dépôt. Les attelages avaient été entraînés par Victor et Knuth, et les chiens étaient en pleine forme.

Marche d' approche.

Le 17 mai, à minuit, nous quittons Jacobshavn emmenant nos 34 chiens et Tobias qui sera le chef de notre équipe de Groenlandais. Nous faisons escale à Christianshaab de 7 heures à midi le lundi 18 mai. Là, nous procédons à une besogne qui nous répugne. Nous émoussons les pointes des molaires de dix de nos chiens notoirement connus pour ronger traits et harnais Au cours d' une traversée on ne peut pas leur permettre cet amusement.

Pour cela les Groenlandais « pendent » le chien d' une manière spéciale. Le chien tombe en syncope pour 40 à 60 secondes. Pendant ce court laps de temps on émousse les pointes des molaires à coups de marteau. Nous vidons, quelque peu émus, notre dernière coupe de champagne avec M. Dan-Möller, au son de la Marseillaise... A 18 heures nous atteignons Akugdlit où nous embarquons 5 Groenlandais et 60 chiens. Dans le ciel apparut un énorme halo. Nous ne nous doutions pas encore de tout ce que ce présage nous réservait!

A minuit nous étions en route pour le drapeau noir. La fonte avait été accélérée par un fœhn violent. Sur les sept premiers kilomètres les traîneaux durent être tirés à même le sol rocheux. Gros efforts pour chiens et hommes. Gessain et moi n' avions pas le moindre entraînement. Nous avions débarqué la veille après 19 jours de bateau, de mer agitée et de ventre creux. Et c' est à peine si nous commencions à oublier l' agitation des mois de préparatifs à Paris. Ces sept kilomètres furent couverts en huit heures. Le 19 mai, à midi, nous avions franchi le lac d' Ilulialik et nous étions au pied des premiers séracs. Nous étions en route depuis trente-six heures. Il y avait là un petit dépôt de flétan séché pour les chiens. Nous plantâmes la tente. Le temps s' assombrit. Le fœhn se mit à souffler en grandes rafales, apportant la pluie. Par temps lourd, la même nuit, nous avons attaqué le glacier Nordenskjöld. La fonte avait été si intense que Victor et Knuth eurent énormément de peine à retrouver le chemin. Pour comble de malheur les fanions avaient été entraînés dans la débâcle. A la place du tapis de neige d' avril il y avait un chaos fantastique de séracs en glace vive. Nos traîneaux portaient juste quelques vivres, la tente et le matériel de camp ainsi que les instruments scientifiques. Nos meutes encore fraîches étaient follement excitées et filaient à toute allure avec les charges trop légères. C' étaient des dégringolades le long des pentes de glace. Généralement cela se terminait dans l' eau de torrents ou contre des blocs erratiques. Nous étions cramponnés à l' arrière des traîneaux et maintenions leur équilibre courant à toute vitesse. Dans le grondement des patins de traîneau, raclant la glace vive, entrecoupé des cris des conducteurs, du claquement des fouets, des hurlements des meutes et du craquement du bois, la caravane avançait, faisant une grande clameur.

Aucun traîneau ne tint jusqu' au bout, et c' est un miracle que nos délicats instruments aient supporté l' épreuve. Je ne sais comment notre caravane aurait été capable de surmonter aussi rapidement l' obstacle que représentaient les séracs, sans nos précieux tricounis. Nous basant sur les essais que nous avions faits avec divers types de clous l' année précédente, nous avions équipé cette année le groupe avec des tricounis.

Ces petits objets, conçus par pur amour de l' alpinisme par un montagnard, sont une perfection. Grâce à eux nous avons pu courir derrière nos traîneaux sans fatigue sur moraines ou glaces vives. Aucun crampon, aucun autre clou n' aurait pu les remplacer et résister comme eux. Ce ne fut pas l' un des moindres ahurissements des Groenlandais.

Après la glace vive nous sommes tombés dans une zone que la fonte avait transformée en marécage. Les hommes enfonçaient jusqu' aux hanches dans une bouillie de neige et d' eau. Mais, grelottant, il fallait avancer à tout prix. Les ponts de neige cédaient sous les chiens, et nombreux auraient été les disparus si nos bêtes n' avaient été harnachées d' une manière spéciale. Enfin, le 21 mai au matin, le drapeau noir surgit tout déchiqueté. Du dépôt on ne voyait plus rien que d' énormes gonfles. Il faisait un temps superbe.

C' est à ce camp que nous espérions laisser reposer hommes et bêtes avant le grand départ; mais l' altitude en était un peu basse et la fonte s' y fit si dangereusement sentir dans la seule journée du 21 mai que le soir dans une tempête de neige, avec tout le matériel cette fois, nous avons poussé tout de suite de l' avant. Nous avançâmes jusqu' à ce que nos chiens aient en marchant de la neige fraîche à hauteur de poitrail. La surface, à ce moment, Die Alpen — 1938 — Les Alpes.10 UNE ANNÉE CHEZ LES ESKIMO DU GROENLAND.

était presque régulière. Il n' y avait plus trace de crevasses. C' est là que nos amis groenlandais nous quittèrent pour retourner aux régions habitées. Ce fut le « camp de la séparation ». En hâte nous avons écrit les dernières lettres et les derniers télégrammes. Les Groenlandais s' évanouirent dans la brume là-bas à nos pieds dans les marécages. Alors nous avons réalisé! Cette fois, « nous y étions ». Pris soudain d' une folle gaieté, nous gambadions en nous frappant sur les épaules et en riant aux éclats.

Départ.

23 mai, 6 heures du matin. Le temps s' éclaircit. L' inlandsis monte devant nous en faibles ondulations. La journée se passe en derniers préparatifs. A minuit c' est le grand départ sous un ciel flamboyant. Le camp de la séparation se trouvait par 50° 05' longitude W et 68° 25' latitude N.

Nous partions relativement tôt dans la saison. Cela devait nous jouer un vilain tour. Nous ne nous doutions pas encore que ce printemps 1936 qui a fait échec aux expéditions anglaise et française à l' Himalaya, allait aussi nous conduire à un échec partiel et compliquer terriblement notre tâche. Au départ, l' inlandsis n' était qu' une vaste mer blanche sur laquelle couraient les ombres des cirrus de beau temps. Nous ne faisions que des étapes de huit heures. Il ne fallait pas épuiser les chiens avec nos énormes charges du début. Les traîneaux glissaient sans effort aucun sur la « tôle » des nuits claires. Nous dormions de jour, couches sur nos peaux de rennes devant la tente, parce que dedans il faisait trop chaud. En vaquant aux travaux de camp, nous portions de grands panamas. La féerie du soleil de minuit nous était un ravissement journalier. Nous avons vite acquis la routine du camp et de la marche grâce à ces conditions favorables... du début. Pour le moment nos seuls tracas étaient les frasques des chiens et les charges des traîneaux qui, malgré de savants ficelages, ne voulaient pas tenir. L' amar rationnel sur les traîneaux est encore à trouver. Et déjà nous nous imaginions que cela irait toujours aussi bien; .'.Tempêtes — Tempêtes — Tempêtes.

Au réveil au camp 4, le soir du 31 mai, nous étions dans la brume. Au lieu de pouvoir maintenir la route rectiligne au moyen du soleil et des cirrus, nous avons du faire appel à la boussole. Nous avions un compas d' aviation qui était fixé au dernier traîneau. L' homme de tête était dirige au moyen de ce compas qui était compensé chaque jour.

Mais le vent se mit à hurler. La caravane disparut dans un tourbillon blanc. L' homme de tête dut marcher boussole en main. Les traîneaux enfonçaient dans la neige fraîche. Tous les 200 mètres, les chiens s' arrêtaient à bout de souffle. Le conducteur, skis aux pieds et fouet en main, devait d' un grand coup de rein dégager l' avant du traîneau. Le dos nous craquait de devoir continuellement soulever 500 kilogrammes. Après huit heures de marche, nous avons planté la tente, nourri les chiens. Enfouis dans nos sacs de couchage, nous avons attendu une amélioration du temps.

Dans mon carnet de route je lis: 1er juin: averses-fœhn, 2 juin: grésil, 3 juin: neige, 4 juin: neige, 5 juin: blizzard violent, 6 juin: neigeotte, vent violent, 7 juin: blizzard violent.

Il faut que j' en vienne au 14 juin pour trouver un jour sans précipitation. Encore y avait-il un drift violent ce jour-là. Mais le 16 juin cela recommence! Neige — neige — drift — neige — blizzard jusqu' au 26 juin.

Cela sans parler du vent qui s' opposait à notre avance et qui nous découpait la figure, creusant nos joues et les ailes du nez de profondes entailles. Pendant toute la traversée nous ne nous sommes jamais laves, et nous avons remarqué que notre visage se portait le mieux quand nous ne l' enduisions avec rien du tout. Du 26 juin au ler juillet enfin le beau temps! C' est le 28 juin que nous voyons la première terre, le Mont Forel. Le ler juillet, la neige nous reprend et nous finissons la traversée le 4 juillet à Base Fjord sous une pluie diluvienne. Le 7 juillet le soleil réapparut et il fit beau pendant trois semaines. Un peu tard pour nous!

Relais.

La traversée dans ces conditions ne fut guère riante. Cependant, le souvenir que nous gardons de la lutte tenace que nous avons dû mener, pour gagner chaque kilomètre, est merveilleux. Le pire fut le découragement qui prit les chiens parce qu' ils ne voyaient jamais le but et qu' ils avaient toujours faim. Ce furent les chiens les plus âges qui résistèrent le mieux. Plus clairvoyants que leurs jeunes compagnons, ils économisèrent leurs forces, évitant de se battre inutilement et profitant de la moindre halte pour dormir quelques secondes. En second lieu ce furent, parmi les jeunes chiens, les plus grands et qui semblaient être les plus forts qui faiblirent les premiers. A un moment donne la situation devint critique. Nos bêtes n' étaient plus capables de tirer les traîneaux en neige profonde. Il nous fallut avancer par relais avec des demi-charges. Relai, relai et encore relai. Trois kilomètres à parcourir pour n' avancer effectivement que d' un. Et toujours au-dessus de nos têtes ce halo abhorré qui annonçait de nouvelles tempêtes. Les premiers jours de mauvais temps nous n' avons pas force l' avance. Généralement les tempêtes d' été sont de courte durée.

Nous comptions rattraper le temps perdu quand les conditions s' amé. Hélas, en juin sur I' inlandsis nous n' en étions pas encore à fete! Jour après jour nos étapes étaient plus pénibles et plus courtes. A chaque réveil la neige grésillait sur la toile de la tente. Avant de pouvoir nous mettre en marche, nous passions des heures à déterrer le camp, voire même les chiens.

Camp XIII.

Les rations diminuaient infiniment plus vite que les kilomètres à parcourir. Le 13 juin, au camp XIII, quelle aubaine pour les superstitieux!, nous avons dû nous rendre à l' évidence — la situation était sérieuse. Après 13 jours de mauvais temps, les chiens étaient affaiblis. Nous avions encore 26 jours de vivres pour couvrir 800 km.

Dans un mémorable conciliabule nous avons décidé de piquer droit sur Base Fjord, ce qui enlevait 300 km. Adieu le point culminant de l' inlandsis UNE ANNÉE CHEZ LES ESKIMO DU GROENLAND.

et la traversée des chaînes côtières. L' intérêt de la traversée perdit son intérêt pour moi en particulier. Nous avons abandonné à ce camp tout le matériel possible: poste de T. S. F., canot pliant, outils, vêtements de réserve.

Afin de pouvoir garder notre film, nous avons jeté des vivres et nous nous sommes mis aux rations réduites. Qui de nous aurait imaginé à ce moment que ce film disparaîtrait dans un naufrage. Et, chose horrible entre toutes, dans le naufrage du Pourquoi Pas ?.

Ainsi délestés, nous espérions avancer plus vite. Mais nos chiens étaient trop éprouvés par le vent, le froid et la faim. L' allure de la caravane ne s' accéléra pas. Aussitôt nous avons changé de tactique. Au lieu de faire chaque jour une étape de 8 heures, nous nous sommes fixés un minimum de kilomètres à parcourir coûte que coûte. Je me souviens de quelques étapes qui dépassèrent largement les 24 heures.

Famine.

La faim des chiens était quelque chose de terrifiant. C' était pour nous une souffrance indicible que de voir ces bêtes que nous adorions dépérir sans que nous puissions les soulager. Il nous fallait toute notre volonté pour résister à la tentation de doubler leurs rations de temps à autre.

La dernière lettre que j' avais reçue de Martin Lindsay avait un post-scriptum: « Dont forget that your dogs will eat everything. » En fait ils s' attaquèrent même au bois de nos skis. Ils pillèrent aussi la caisse de pharmacie. Tout y passa. Aussi bien les tubes de lanoline que les bandes élastiques et un sac de caoutchouc. A la fin nous avons dû leur ficeler les gueules chaque nuit pour qu' ils ne dévorent point leurs harnais de toile et qu' ils ne se blessent pas mutuellement.

Et toujours les halos réapparaissaient. La féerie de ces manifestations célestes était, malgré tout, à chaque fois, un sujet d' émerveillement.

Nous marchions dans un autre monde. Un monde dans lequel seuls les mots: tentes, chiens, neige, blizzard, pemmican avaient une signification. Tout le reste sombrait dans l' irréel d' une vie antérieure. Un seule pensée: avancer, avancer à tout prix.

Le vendredi 25 juin. J' ai note en gribouilli: Départ 22 heures — surface bonne — ciel bleu — pas de haloGrands sastrugis qui fatiguent traîneaux et hommes. Drift se lève du nord-ouest — mettons la voile — Gessain, Victor, ophtalmie, sont quasi aveugles — fin d' étape vendredi 0745 — Hurrah ça descend — optimisme renaît, mais chiens tombent de faiblesse.

A ce moment, j' étais très angoissé. Il y avait 24 jours que je conduisais la caravane uniquement à la boussole, et je n' avais pas la moindre idée si avec mes calculs à l' estime j' avais vraiment pu maintenir le bon cap.

Terre.

Mais nos peines étaient finies. Le lendemain, nous étions en vue du Forel. Une observation astronomique et une visée sur le Forel nous prouva que nous n' avions pas dévié de la route. Nous pleurions presque de dépit de voir le Forel nous narguer de si loin. Le 5 juillet nous touchions terre à Base Fjord, sans avoir eu à modifier d' un degré notre cap pour atterrir au point voulu. Ce point n' était cependant qu' un mamelon de quelques 100 mètres de diamètre. Comme vivres il nous restait quelques biscuits, mais plus un brin de pemmican pour les chiens. Nous avons trouvé le dépôt de vivres que nous avions commandé au cours de l' hiver par T. S.F. Mais quel ne fut pas notre propre étonnement en constatant qu' au fond ce « luxe » ne nous disait rien. Si nous l' avions pu, nous aurions repris nos bonnes rations de route. Pas de meilleure preuve, je crois, que la composition des rations établies par Gessain était parfaite.

Un de nos bons amis, l' eskimo Jamesi, avait été avisé par nous de venir à Base Fjord nous attendre à tout hasard du 2 au 10 juillet. Il n' arriva que le 9 juillet. Quand nous lui avons demandé pourquoi il n' était pas venu à la date convenue: « J' étais convaincu que vous seriez en retard, car juin a été comme l' hiver! » Cela nous fut une petite consolation de ne pas avoir été les seuls à souffrir du mauvais temps.

Aussitôt à Angmagssalik, chacun de nous reprit ses travaux. Dès le 20 juillet la mer fut totalement libre de glace, ce qui ne s' était jamais vu.

Ces conditions exceptionnelles nous permirent, à Gessain et à moi, d' at le fond du fjord de Sermilik. Objectif convoité mais jamais atteint auparavant. J' avais établi encore un plan de course pour atteindre en 10 jours à pied le Forel et peut-être même le point culminant de l' inlandsis, par les montagnes, pour essayer de rattraper ainsi ce qui nous avait échappé pendant la traversée. Hélas, chacun de nous avait trop à faire avec ses propres travaux pour pouvoir accompagner l' autre. Et le plan resta sur le papier pour une autre année. Ce sera I' été 1938.

Le 4 août, le Pourquoi Pas? jeta l' ancre devant Angmagssalik. Le commandant Charcot nous apportait des vivres, du matériel et du courrier, mais aussi la triste nouvelle qu' il ne pourrait pas revenir nous chercher fin août. Il voulait profiter des conditions exceptionnelles des glaces pour faire un voyage plus long que d' habitude. Il n' aurait pas le temps de repasser à Angmagssalik à son retour. Nous espérions le rejoindre plus tard par un des courriers gouvernementaux. Nous avons pris le dernier courrier qui partit un mois plus tard que le Pourquoi Pas? afin de garder le plus de temps pour nos travaux, et nous ne devions retrouver le Pourquoi Pas? qu' à Copenhague.

C' était la dernière soirée à bord du Gertrud Rask après une excellente traversée. Gessain et moi, accoudés au bastingage, nous suivions les éclipses du phare de Skagen.

Chacun avec ses pensées. Peut-être ruminant déjà un prochain départ.

Derrière la lumière clignotante montent à notre rencontre les joies et toutes les déceptions de la vie civilisée.

On nous tend un télégramme Concis et dur, il nous annonce la disparition de celui qui nous a montré l' exemple et la voie à la plus belle des vies.

Une corde est rompue.

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