Une ascension au Mt Mc Kinley en 1961

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PAR WERNER HIMMELSBACH, VANCOUVER ( CANADA )

Avec 1 illustration ( 100 ) Le Mount McKinley est avec ses 6193 m le plus haut sommet de l' Amérique du Nord. Il dépasse de 1000 m ses voisins les plus proches et est appelé le monarque de la chaîne de l' Alaska. Un sommet de 6000 m est de peu d' importance dans les Andes, moins encore dans l' Himalaya où environ mille sommets dépassent le Mount McKinley. Cependant cette dernière montagne a une singulière puissance d' attraction.

Bradford Washburn, le conquérant du pilier ouest et l' auteur de la carte du Mount Me Kinley disait: « Sur ses hauteurs règne un climat dont la moyenne annuelle est sans doute la plus rude de notre terre. » Ce massif du Mount McKinley domine une plaine haute de 300 m et appartient aux plus grands sommets isolés du globe. De plus il est doté de la plus haute couverture de neige permanente de notre planète, et la différence d' altitude du camp de base à la cime principale dépasse de 700 m celle du Mount Everest. Sur cette pyramide de glace et de granit on a mesuré des vitesses de vent de 150 à 200 km à l' heure pendant la meilleure période d' ascension: mai/juin. Ces vents peuvent abaisser la température jusqu' à 60 degrés au-dessous de zéro en quelques minutes.

Ces divers facteurs exigèrent une attention toute particulière dans le choix de notre équipement.

Depuis des années déjà j' avais forme un projet d' ascension de la montagne la plus froide du globe. Mais les frais élevés et les quatre à cinq semaines qu' il fallait compter affrayaient tous ceux qui auraient pu s' y intéresser. En 1959 et 1960 je pris part à plusieurs expéditions dans les montagnes encore inexplorées de la Colombie britannique. Deux de mes camarades de cordée prirent intérêt à mon projet et disposaient aussi d' assez de temps et de « dollars » pour participer à une telle entreprise. Après quelques semaines de recherches parmi les membres du « British Columbia Mountaineering Club » auquel nous appartenons, nous pûmes constituer notre petit groupe: Werner Himmelsbach, 30 ans, Vancouver, Colombie britannique, chef de l' expédition; Ralph Hutchinson, 31 ans, avocat, Namaino, Colombie britannique; Jim Woodfield, 32 ans, agent d' assurances, Vancouver, Colombie britannique; John Wilson, 33 ans, vétérinaire, Cansort, Alberta.

Difficile à croire, et cependant le jour si ardemment désire était là.

Le 5 mai, de bonne heure, nous montions dans l' appareil de la « North West Airlines » qui, par Seattle, devait nous amener à Anchorage dans l' Alaska. Et c' est ainsi que débuta la première expédition canadienne au Mount McKinley.

A Anchorage nous attendait une vieille amie, Helga Bading. Son amour des montagnes s' est plutôt accru encore depuis son expérience de l' an passé au Mount McKinley. Souffrant de mal de montagne elle avait du être évacuée par la voie des airs.

Dans la soirée, rencontre avec Don Sheldon, notre pilote de brousse et de glaciers. Je m' envolais avec lui jusqu' à Talkeeta, à 150 km. Mes camarades devaient suivre le lendemain par chemin de fer.

Le 6 mai Don Sheldon et moi partîmes avec le « Piper Cub » équipé de skis. Nous survolâmes d' abord l' interminable plaine peuplée d' élans et de bisons au nord d' Anchorage. Don, chasseur de « grosses bêtes » - c' est sa seconde profession-, prit plaisir à me montrer des animaux que nous ne survolions parfois que de 50 m. Bientôt nous traversâmes les « préalpes » de la chaîne du Mount McKinley, longue de 350 km. A 12.30 h. nous atterrissions à 2100 m d' altitude sur le glacier de Kahilta, à 30 bons kilomètres de notre but. Don ne perdit guère de temps et bientôt son petit avion prenait le chemin du retour pour aller quérir un autre membre de la caravane. Je fus d' abord très impressionné par le silence subit qui m' environnait. Pas le plus petit souffle d' air et un temps étrange. Dans l' ensemble un paysage d' une beauté extraordinaire. Au nord, 4000 m plus haut, le Mount McKinley encadré du Mount Faraker ( 5000 m ), du Mount Hunter ( 4400 m ) et de plusieurs 3000 et 4000 mètres, sommets innommés pour la plupart. Vers le sud s' étendaient les 80 km du glacier de Kahiltna.

A 17 h. j' entendis s' approcher l' avion, et observai son atterrissage à 2400 m d' altitude, et vingt minutes plus tard ma solitude était rompue par l' arrivée de Jim. Nous montâmes notre tente Logan à quatre places, fîmes un pot de thé tandis que l' ombre du Mount Farraker s' étendait déjà sur notre camp. A 19.30 h. lors de l' arrivée de John, nous enfilâmes nos vêtements les plus chauds. En quelques minutes la température était tombée de plus 30 à moins de zéro, aussi, quand Ralph atterrit à son tour à 21.30 h., il me trouva enfoui dans mon double sac de couchage.

Notre première journée fut consacrée à la montée à notre prochain camp, près de « l' Air Drop », montée longue de 18 km. Des charges de 30 à 35 kg et la chaleur quasiment insupportable n' en firent pas une partie de plaisir. C' est bien las que nous atteignîmes notre « Air Drop », soit notre camp II, au bout de huit heures. Et cependant nous avions été favorisés. Sur près d' une demi-tonne d' équipement et de vivres, nous n' avions perdu que deux bidons de quatre litres d' essence chacun. Mais nous avions prévu un incident de ce genre, et disposions encore de trente litres de réserve.

Lundi 8 mai. Jim et moi portâmes des provisions au lieu prévu pour le camp III au col Kahiltna. Pente plus raide, d' où distance plus courte. Peu de danger de crevasses. Nous nous encordâmes cependant, tâtant tous les creux suspects. Puis Ralph et John refirent le long chemin jusqu' à l' en d' atterrissage pour prendre le reste de l' équipement et n' arrivèrent que tard et bien fatigués au camp II.

Le 9 mai, transport des charges au col Kahiltna et érection de notre nouvelle tente « McKinley » à quatre places, excellente tente de haute montagne faite de toile à voile orange la plus fine. Autour du camp nous bâtîmes un mur de deux mètres de haut en blocs de neige qu' il fallut scier en partie dans la neige tassée par le vent. De cette manière nous étions prêts au pire. Ce travail ne nous offrit pas de difficultés particulières car nous étions tous accoutumés à construire des igloos. Pendant des mois nous nous y étions entraînés dans les hautes montagnes de l' Etat de Washington, car on nous affirmait que les igloos étaient de grande importance dans le Nord. Mais équipés de deux bonnes tentes nous n' avions l' intention d' utiliser ceux-là qu' en cas d' absolue nécessité.

Après un dîner copieux accommodé par Jim de main de maître, nous nous préparâmes pour la nuit. Des nuages élevés se formaient sur les sommets voisins. Un dernier regard sur l' altimètre nous inquiéta. Il indiquait 3340 m donc 40 m de plus qu' à notre arrivée. Et vraiment il fallut passer tout le mercredi sous les tentes à cause du mauvais temps. Au cours de la journée l' altimètre monta jusqu' à 3380 m: signe fâcheux. La tempête de neige par laquelle nous nous réveillâmes le lendemain matin confirma nos craintes. Malgré tout, grâce à la carte, à la boussole et beaucoup de chance nous retrouvâmes la route du camp II pour aller chercher les dernières rations de vivres. De nouveau il fallut porter des charges énormes et seules des raquettes genre esquimau nous permirent d' avancer dans une neige où nous enfoncions jusqu' aux hanches. A la descente nous avions marqué la voie avec des baguettes de bambou ce qui nous aida à retrouver sans trop de peine le chemin du camp III. Le temps s' améliora d' ailleurs au cours de l' après, grâce surtout à un violent vent du nord qui fit tomber la température à moins 22 la nuit suivante.

Le vendredi 11 mai transport des charges jusqu' à 3650 m. Le reste de la journée se passa à confectionner des rations d' altitude.

Le 13 mai fut un jour très spécial. De bonne heure nous portâmes le deuxième chargement qu' aux paquets faits la veille et, dans l' après, après un deuxième retour au camp III, nous échangeâmes nos raquettes contre des crampons. La longue marche fatigante sur le glacier - elle totalisa plus de 100 km - était terminée Dorénavant, chaque pas ne fut plus simplement un gain mais une montée véritable, et chaque marche que je taillais dans la glace fut une joyeuse besogne.

Le camp IV fut installé à quelque 200 m du « Windy Corner », de fâcheuse réputation à cause des tempêtes impitoyables qui s' engouffrent à travers la coupure en forme d' entonnoir du pilier ouest. On nous avait conseillé de ne pas nous arrêter longuement à cet endroit et le vent furieux qui se déchaîna sur notre tente pendant la nuit confirma amplement ce conseil.

C' est ce jour-là que nous rencontrâmes la cordée Graham qui descendait après une ascension réussie. John D. Graham lui-même était très inquiet de ses doigts gelés. Il était accompagné d' un Park Ranger ( garde ) du Mount McKinley et de deux guides suisses de premier ordre: Felix Julen de Zermatt, et Adolf Reist d' Interlaken, ce dernier membre de l' expédition suisse à l' Himalaya en 1956 et conquérant du Mount Everest. Nous devions nous revoir le lendemain.

Nous campâmes près d' un dépôt de ravitaillement de l' armée américaine laissé sur place après l' intervention de secours à la cordée J. Day, l' année précédente. Les diverses conserves - de « petites saucisses de Francfort aux haricots » par exemple - nous changèrent agréablement de nos ragoûts de « corned beef » et de légumes secs.

Le lendemain matin le vent était tellement fort et froid que nous dûmes faire nos sacs sous la tente. Pour atteindre le « Windy Corner » il fallut marcher directement contre un vent de 80 km à l' heure environ. La visibilité était mauvaise mais une fois la selle dépassée les conditions s' avérèrent meilleures. A mesure que nous montions, la marche devenait plus pénible, les arrêts plus fréquents. Enfin à 4300 m nous trouvâmes un endroit approprié au camp V.

Ce fut sur ce dernier parcours que les deux Suisses nous rejoignirent et nous prièrent de leur prêter notre appareil de radio. John D. Graham souffrait beaucoup de ses doigts gelés et Felix et Adolf voulaient se mettre en rapport avec Don Sheldon. Leur propre radio refusait tout service. Félix 13 Les Alpes - 1964 - Die Alpen193 et Ralph montèrent jusqu' à 4500 m car la transmission directe était bloquée jusqu' à 4300 m par le Mount Hunter. Pendant ce temps nous installâmes notre camp et nous entretînmes agréablement avec Adolf. Après plusieurs échecs avec notre appareil, Félix et Ralph revinrent juste à temps pour le thé de l' après. A 16 h. les deux alpinistes prirent congé.

Le temps empira constamment la nuit suivante. Un vent rude tempêtait au-dessus de nous. On aurait dit une mer déchaînée. Nous craignions de voir un de nos mâts d' aluminium se casser, ou se déchirer notre tente. Mais nous devions résister à pire encore.

Le matin suivant nous trouva de nouveau occupés à bâtir un mur de protection et le reste de la journée se passa à lire et jouer aux cartes.

Le mardi 16 mai, les conditions de visibilité s' étant améliorées, nous descendîmes chercher du ravitaillement.

Il fallut lutter dur contre le vent au « Windy Corner » et nous ne parvenions plus à nous entendre que par gestes. Tout en bas, au pied de la montagne, seule une petite tourmente de neige sévissait encore. Plus tard, lors de la remontée et à l' arrivée au camp V, le soleil réussit à se frayer un passage à travers la couche laiteuse des nuages élevés.

Mercredi, joyeux réveil pour Jim et moi. Pas de neige, pas de vent, quelques nuages isolés seulement au sud. John et Ralph ne partageaient pas notre enthousiasme. Ils souffraient tous deux de maux de tête et un départ matinal ne les tentait pas. Munis de deux légers paquets de vivres nous nous mîmes en route à 10 h. 15 pour gravir le pilier ouest par la paroi de glace déjà bien connue de nous. Félix nous avait rendus attentifs à la rampe laissée par lui, mais plus encore nous bénéficiâmes des marches taillées qui, après dix jours, exigeaient bien un peu de nettoyage mais non une journée de travail ardu ainsi que nous l' avions pensé. A 15 h. 15 nous atteignions le point marqué 4900 m au pilier ouest. John et Ralph redescendirent tout de suite, tandis que Jim et moi montions encore 200 m environ et abandonnions nos deux charges dans une niche rocheuse.

Le 18 mai fut pour nous une très longue journée. Diane à 5 h. Mais il était 8 h. 30 quand nous pûmes enfin nous mettre en route. La montée au camp supérieur nous prit beaucoup de temps. Nous atteignîmes l' arête à 13 h. et de là chaque pas fut une torture. La tempête de neige qui nous surprit nous précipitait presque hors des marches avec nos grosses charges de 25 à 30 kg. Il nous fallut six heures pour gravir les 350 m de différence d' altitude qui nous séparaient du camp supérieur. Nous installâmes notre tente à 5200 m à l' angle ouest de la grande cuvette de neige sous le col Denaly.

La crête rocheuse derrière la tente nous offrait un immense panorama dominé par le Mount Hunter au premier plan et par le Mount Faraker jusque dans l' infini.

La température tomba à moins 40° la nuit suivante, et au petit matin des glaçons pendaient au-dessus de nos têtes malgré la double paroi de la tente.

S' acclimater fut la principale occupation du vendredi, 19 mai. Jim et moi fîmes une reconnaissance des environs et de la route pour le col Denaly. Nous trouvâmes deux couvertures de duvet de 2 m2 grâce auxquelles nos tentes s' accrurent en confort. Pour le lendemain nous projetions la montée au sommet qui nous dépassait encore de 1000 m.

C' est avec répugnance que nous nous glissâmes hors de nos sacs de couchage le samedi 20 mai. Pendant la nuit j' avais revêtu tous les vêtements possibles: deux épaisseurs de linge, une chemise, un gros pullover, deux paires de chaussettes, des chaussons, une veste, une culotte d' escalade, un pantalon, un anorak en duvet, et tout cela dans un sac de duvet double. De plus c' était mon tour de garder l' appareil de radio au chaud. Il fallut donc le fourrer aussi dans le sac. Malgré tout je passai une nuit agréable!

A 5 h. 30 nous entamâmes la grimpée de la pente très raide qui monte au sud-est vers le col Denaly. Jim et moi alternions en tête. Le temps ne cessait d' empirer. Ralph et John souffraient de l' influence paralysante de l' altitude. 150 mètres au-dessus du col nous dûmes renoncer, la visibilité étant trop mauvaise.

Dimanche 21 mai. Clarté merveilleuse. A 5 h. déjà le soleil avait dépassé l' épaule du sommet principal. Mais son éclat ne réchauffait guère l' atmosphère. Un petit déjeûner composé de flocons d' avoine, de biscuits, de lait et de chocolat nous fit grand bien. A 6 h. 30 nous quittions le camp pour plonger immédiatement dans l' ombre du Mount McKinley qui ne nous rendit le soleil que deux heures plus tard au col Denaly. Notre travail de la veille n' avait pas été vain et nous avancions rapidement. Ralph, Jim et moi avions déjà des orteils insensibles mais n' y prêtions guère attention. Les conditions au col nous déçurent. Un vent extrêmement froid et violent chassait une neige horizontale dans nos visages. Notre route passait maintenant par le glacier de Harper qui, toujours plus raide, tombe sur le puissant glacier de Muldrow.

A 5500 m déjà nous devions avoir perdu la direction, car nous nous trouvions dans une chute de séracs inconnue de nous. Un coup d' œil sur la carte justifia mes appréhensions. Nous nous trouvions dans la paroi nord-est sous le « Farthing Horn ». Le vent soufflait à une vitesse de 80 à 100 km à l' heure et la neige tourbillonnante piquait nos visages de mille aiguilles. Par moments je distinguais à peine mon second de cordée. Fallait-il renoncer? Nous savions trop bien que ce serait sonner le glas de l' expédition. Nous ne nous sentions plus de taille à affronter plus longtemps le mauvais temps persistant et le froid extraordinaire auxquels nous étions exposés depuis plusieurs jours. Pour la première fois depuis huit heures nous prîmes quelque nourriture. Le thé que je portais dans une bouteille plastique sous ma chemise était gelé en partie.

Je tentai une montée directe au sommet mais dus renoncer au bout de quelques longueurs de corde.

La seule issue possible était une traversée de la face nord, contre vent et neige. Notre situation paraissait désespérée. Ralph et Jim souffraient toujours plus de leurs pieds gelés. John trébucha plusieurs fois par manque d' oxygène. Moi-même j' étais épuisé par les efforts de la journée.

100 mètres plus haut, alors que nous ne pouvions presque plus rester debout sous les rafales, nous tînmes conseil pour la seconde fois. Nous étions complètement désorientés mais savions qu' aussi longtemps que la pente montait nous nous rapprochions du sommet. Nous rampions sur les mains et les pieds. A 6000 m Jim prit la tête, avec Ralph et John en troisième et quatrième. Et c' est dans cet ordre qu' à 17 h. 20 nous touchâmes le sommet sud du Mount McKinley ( 6193 m ).

L' événement nous surprit par sa soudaineté, tels des passagers quand l' avion émerge brusquement des nuages. Etions-nous vraiment en haut? Après quelques instants de doute nous tombâmes dans les bras les uns des autres et nous félicitâmes pleins d' allégresse.

Le soleil resplendissait. Tout le jour nous nous étions crus dans une tempête de neige alors que ce n' étaient que tourbillons chassés par le vent. La chaîne du Mount McKinley, la plaine, la mer lointaine, tout le continent américain étaient à nos pieds. Mais notre triomphe fut de brève durée car l' imminence du retour s' imposait. En hâte nous tirâmes quelques photos avec le seul appareil qui n' avait pas gelé et reprîmes notre route avec une extrême prudence. Nous trébuchions de plus en plus, et nous assurâmes réciproquement pendant la descente de la paroi raide en direction du col Denaly car nous ne cessions de penser à la catastrophe de 1960. ( Chute d' une cordée de quatre. ) A 23 h. 30, 17 heures après le départ, nous atteignions le camp supérieur.

Pendant que je m' affairais à préparer la soupe John aidait Ralph et Jim à enlever leurs chaussures. Leurs pieds présentaient tous des signes de fortes gelures. Nous passâmes la nuit à tenter de les ranimer un peu, mais sans résultat. Quant à moi qui n' avais pas voulu admettre la veille que mes pieds souffraient du gel, je fus oblige de me rendre à l' évidence: mes orteils étaient gonflés et se coloraient en rouge foncé.

Ce soir-là, nous réchauffâmes notre radio sur le Primus en vue d' une tentative de contact avec la station de radio du Mount Susitna. Ralph fit les quelques pas nécessaires jusqu' à l' arête du West Buttress et par un froid glacial envoya le premier message annonçant le succès de notre ascension au Mount McKinley.

« Radio Anchorage, Radio Anchorage, this is the Canadian party on Mount McKinley. Successful climb May 21. Please pick up frostbitten members at 10.200 feet ( 3100 m ) from to-morrow on. Urgent.»1 Pas de réponse. Cependant Ralph répéta plusieurs fois le message dans l' espoir d' être entendu.

Nous partîmes de très bonne heure le mardi matin. John et moi aidâmes Ralph et Jim à mettre leurs souliers ce qui les fit abominablement souffrir. Jim rampa le premier hors de la tente, se redressa et tomba. Il essaya une fois encore et tomba de nouveau par terre. A la troisième tentative il s' appuya sur deux piolets et peu à peu s' accoutuma aux douleurs intolérables. Silencieusement nous bouclâmes les sacs. L' horreur de notre situation pesait lourdement sur nous. Deux hommes avec de sérieuses gelures aux pieds, John en proie au mal de montagne et moi, en plus de mes orteils gelés, encore complètement abruti par un somnifère avalé tard dans la nuit. La descente vers le pilier ouest fut atroce. Quelques heures plus tard, à 4900 m, nous nous étendîmes pour le premier arrêt. Nous avions encore devant nous la partie la plus difficile de la descente, la terrible paroi de glace de 200 m. Ces mots de Ralph: « Je voudrais me coucher et mourir », me remplirent d' angoisse. A ce moment nous pouvions à peine nous tenir debout et seule la volonté de vivre nous poussait encore en avant. Trois heures plus tard nous étions au camp V ( 4300 m ).

Pendant toute la journée nous lançâmes des appels au secours à Anchorage mais sans succès. Nous voulions absolument descendre encore ce même jour au camp III où il avait été convenu que l'on viendrait nous chercher le 1 er juin. Ce qui pouvait encore se passer pendant ces neuf jours nous faisait frémir. John, notre médecin, parlait déjà d' amputation.

Désespérés nous avions envie de jeter l' appareil de radio dans la première crevasse venue quand, tout à coup, nous entendîmes la rumeur d' un avion. L' air des hauteurs nous privait-il de raison? Non, Don Sheldon et son petit « Piper Cub » passaient au-dessus de nous. Il survola le camp trois fois avant de se poser sur un champ de neige assez plat à 100 mètres de nous.

Une fois seulement auparavant il avait décollé de cette altitude avec un passager, Helda Bading. Elle pesait alors moins de 50 kg et Don avait pris la précaution de débarrasser son appareil de tout ce qui n' était pas strictement indispensable.

Cette fois il ne s' attendait pas à un atterrissage à si haute altitude ni à un poids aussi lourd. Ralph et Jim pesaient plus de 75 kg. Son exploit exigeait donc beaucoup de courage à côté d' une grande adresse.

Jim fut transporté le premier une « mine d' or » éloignée de vingt minutes. Peu avant 21 h. Don vint chercher Ralph, et bien juste à temps, car une demi-heure plus tard un vent violent se leva qui aurait rendu tout atterrissage impossible. Après un arrêt provisoire à la mine d' or nos deux camarades furent transportés ensemble directement à l' hôpital d' Anchorage.

John et moi restions donc seuls. Nous avions convenu avec Don qu' il viendrait nous prendre le surlendemain, jeudi 25 mai, au camp III.

1 « Radio Anchorage, Radio Anchorage. Ici l' expédition canadienne au Mount McKinley. Ascension réussie le 21 mai. Prière de venir chercher participants atteints de gelures à 10.200 pieds ( 3100 m ) des demain. Urgent. » Mercredi 24 mai. A 10 h. 20 notre paquetage était terminé et nous nous mettions en route avec des charges effroyables. Les ponts de neige sur les crevasses n' étaient pas de taille à supporter de tels poids et par deux fois John me sauva in extremis en me tirant du trou où j' étais coincé. Complètement épuisés nous atteignîmes le camp III tard dans la soirée. Le temps s' était beaucoup gâte dans l' intervalle, la tempête approchait et ce ne fut qu' avec peine que nous trouvâmes les colis de vivres que nous y avions laissés.

Le mauvais temps dura tout le jeudi et le vendredi et quand le samedi, 27 mai, à 5 h. le soleil vint éclairer notre tente c' est avec entrain que nous nous mîmes à préparer un terrain pour Don. En deux heures nous battîmes avec nos raquettes une « piste » longue de 120 m et large de 10 dans 80 cm de neige fraîche. Nous attendions Don avec impatience mais les nuages nous gagnèrent de vitesse. Quand Don arriva enfin à 8 h. nous nous trouvions déjà dans la plus belle tempête de neige. Plusieurs fois il plana au-dessus de nous mais il ne fallait pas songer à se poser. Déçus nous suivîmes le bruit de son appareil qui s' éloignait. Combien de temps encore devrons-nous rester ici? Le temps si variable du Mount McKinley nous était bien connu. Certes nous avions des vivres en suffisance, pouvions tenir trois ou quatre semaines, mais mes orteils posaient un gros problème car leur peau commençait à se gangrener.

Dimanche 28 mai. Même temps que les jours précédents. Cependant vers les 8 heures le soleil parut. A notre horreur nous dames constater que notre « piste » était complètement effacée et enneigée. Avec une hâte fébrile nous nous attelâmes au travail car l' avion resterait certainement pris lors de l' atterrissage déjà dans cette neige épaisse.

Nous n' avions pas complètement terminé quand nous entendîmes au loin le bruit d' un moteur. Avec quelle reconnaissance nous accueillîmes Don. Il me transporta le premier Talkeetna où je dus attendre trois heures encore l' arrivée de John.

Le même soir Don nous emmena à Anchorage où l'on nous conduisit tout de suite à l' hôpital. Après un examen minutieux de mes pieds on me plaça immédiatement dans une chambre isolée. Et le même soir encore je retrouvai mes camarades Ralph et Jim bien habitués à l' ambiance des lieux. A mon grand regret j' appris que Ralph avait déjà perdu deux orteils. Pendant la semaine que je passai à l' hôpital il en perdit deux autres.

Huit semaines plus tard, quand je repris mon travail, Ralph et Jim faisaient leurs premiers pas après qu' on les eut amputés de tous leurs orteils. Nous avions vaincu la montagne mais l' ennemi sournois, le froid, et son terrible compère le vent, l' absence d' oxygène aussi nous avaient porte des coups durs.

John qui s' en tirait avec de légères gelures des doigts put reprendre sa besogne de vétérinaire dans la prairie d' Alberta au bout de quelques jours.

Je garde une profonde reconnaissance à ceux qui contribuèrent au succès de cette expédition, tout particulièrement à Don Sheldon, notre pilote des glaciers, pour ses conseils judicieux au début de l' entreprise et plus encore pour ses actes humanitaires lors de l' évacuation de mes camarades Jim et Ralph à une altitude aussi dangereuse. C' est bien grâce à lui que notre cordée fut préservée de plus grandes infortunes.

Traduit de V allemand par E.A. C.

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