Une étrange rencontre au Dolent

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Avec 1 illustration ( 84Par G. Mathys

( Bâle ) C' est l' automne, mais la neige est tombée abondante pendant la nuit, les mélèzes munis encore de leurs aiguilles dorées, plient et gémissent sous cette étreinte glaciale et inattendue. L' hiver rongera ce dernier éclat d' une forêt épanouie et répandra son linceul uniforme.

Pour nous, cette petite neige facilitera l' ascension du Dolent qui la veille encore se montrait gris et rébarbatif, avec ses traînées de brouillard, s' en rageusement dans les précipices.

Un silence inaccoutumé règne dans la Combe des Fonds, seul le ruisseau qui lutte encore contre l' engourdissement de cette main de fer qui le tient déjà serré, lance çà et là un dernier murmure.

Interminable cette Combe des Fonds avec tous ses petits vallons trompeurs, mais la trace s' allonge implacablement, la joie d' une première grimpée à ski efface toute fatigue.

Un petit soleil pâle a enfin réussi à franchir la grosse muraille du Grand Combin et nous dispense une lumière froide et réservée, peu avant l' arrivée au Col Ferret. L' accueil, au col même, n' est guère chaleureux. Il souffle une bise cinglante et un épais brouillard barre subitement toute vue sur l' Italie au moment où nous allons franchir la frontière pour reprendre le glacier de Pré de Bar. Le passage est assez scabreux, cette neige soulevée avec violence, ce brouillard compact, cette pente raide, mais la boussole ne trompe pas.

Accroupis derrière un rocher, après un effort considérable, nous grignotons quelques biscuits en grelottant, discutant le pour et le contre d' une continuation vers le sommet.

« Au moins nous voilà à l' abri des douaniers italiens ou allemands, s' ex mon ami, ils seraient capables de nous tirer dessus puisque nous sommes en plein territoire italien. » Il n' a pas fini sa phrase qu' à travers le sifflement de la tempête on entend ce bruit sourd que provoque le frottement des planches sur la neige. On ne voit pourtant rien derrière ce rideau tendu devant nos yeux. Soudain un glissement se fait entendre et maints jurons français retentissent. Des Français du maquis sans doute. Nous nous regardons, ne sachant pas s' il faut appeler ou rester cachés dans notre trou. Finalement nous décidons d' appeler et, après un long silence, une première ombre apparaît, deux autres suivent peu après. Ce sont des maquisards armés jusqu' aux dents, le visage dur et méfiant.

Notre façon de parler dissipe subitement leurs soupçons. Une discussion bizarre s' amorce. Les trois, accroupis à côté de nous, parlent non sans mélancolie des temps d' avant, de leur famille, de Chamonix, du Mont Blanc qu' ils ont connu sous des aspects plus réjouissants. Toutes nos ardentes questions qui cherchent à sonder leur façon de vivre, leurs refuges, leurs passages sont accueillies par un profond silence et donnent à leurs traits une amertume Die Alpen - 1945 - Les Alpes24 qui nous glace. Puis l' un des trois, sans doute le chef, se lève, nous tend la main et disparaît, englouti subitement par le brouillard, les deux autres, avec une habileté surprenante, manient la corde qui les relie et s' élancent à leur tour. On n' entend plus rien, à part le gémissement du vent qui a vite fait de recouvrir la trace mystérieuse que venaient de creuser ces trois courageux.

Stimulés par la bravoure de ces Français, qui affronteront n' importe quel danger pour l' honneur, nous reprenons la montée. Après une heure environ, le brouillard semble se dissiper, le vent lui aussi se calme, bien que les 3400 m. soient dépassés depuis un moment. Une déchirure, un coin de ciel bleu fait renaître l' espoir de retrouver le soleil qui en effet nous inonde peu après.

Le sommet est aisément gravi par une petit arête rocheuse. A nos pieds les vagues de la mer de brouillard viennent se briser contre les murs de glace et de rocher en un tourbillon fantastique. Un étrange sentiment, mélange de tristesse et de profond respect pour ces braves guerriers, là en bas dans ces ténèbres, s' empare de nous...

Un coup d' œil à la montre nous arrache à cette torpeur, il est 3 heures, le fin moment de partir. La neige poudreuse se prête magnifiquement à toutes sortes de virages, puis nous replongeons dans l' épais brouillard qui plus d' une fois nous fourvoie dans le labyrinthe des crevasses, d' où nous ne ressortons qu' avec peine.

Enfin la frontière est dépassée, la Combe des Fonds permet une descente plus rapide. Un dernier « schuss » nous conduit jusqu' aux premiers chalets de La Fouly.

La nuit tombe, le froid devient mordant et une petit neige serrée épand doucement son linceul. Que sont devenus nos trois guerriers?

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