Une expédition dans le massif de l'Aconcagua il y a 50 ans

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Avec 3 illustrations ( 8-10 ) et 1 croquisPar L. Seylaz

Contribution à l' histoire de l' exploration des Andes Terre de refuge depuis des siècles, la Suisse est devenue peu à peu un pays d' élection. Nous ignorons les raisons qui amenèrent chez nous, vers la fin du siècle passé, le prince russe Louguinine. Séduit par la beauté du pays, il acquit la Pelouse, belle campagne non loin de la Tour de Duin, sur les collines de Bex, et s' y installa avec sa famille. Une de ses filles, Nadine de Louguinine, se prit bientôt de passion pour les montagnes. Douée d' un tempérament vigoureux et d' une énergie indomptable, elle gravit dès l' âge de dix-huit ans, en compagnie des guides Jules Veillon et P.L. Délez, tous les sommets des Alpes Vaudoises et de la Dent du Midi, quelques-uns même en hiver. César Martin de Chiètres, alors tout jeune homme, leur servait de porteur. En septembre 1900, avec Joseph Fournier et P.L. Délez de Salvan, elle accomplit en un seul jour l' ascension du Mont Blanc, Chamonix-sommet et retour. Puis ce sont les grandes cimes des Pennines, Mont Rose, Cervin, Obergabelhorn, etc. En 1901 elle est dans les Dolomites.

Au début de 1903, Nadine de Louguinine épouse le baron Conrad de Meyendorff, officier de la marine russe, et décide de faire, en guise de tour de noce, un voyage en Amérique du Sud, à commencer par une expédition à l' Aconcagua, 7035 m ., le plus haut sommet du continent américain.

A cette époque, l' immense secteur andin qui s' étend du 33e au 34e degré de latitude sud, où l'on ne compte pas moins, selon Reichert, de deux cents cimes dépassant 5000 mètres, était fort peu connu. En 1883, Paul Güssfeldt avait échoué à deux reprises à 600 m. du sommet de l' Aconcagua. Le 17 janvier 1897, le guide suisse Mathias Zurbriggen, attaché avec Josef et Alois Pollinger à l' expédition Fitz Gerald, réussit à atteindre, seul, le point culminant du Nouveau Monde. L' ascension fut répétée un mois plus tard par Stuart Vines et N. Lanti, de la même expédition. Ces derniers font encore la conquête du Cerro Catedral, 5335 m ., puis du Tupungato, 6650 m ., situé au sud de la profonde vallée de la Cuevas, que parcourent la route et le chemin de fer transandins Buenos Aires-Valparaiso. L' année suivante Sir Martin Conway vint à son tour se mesurer avec le géant des Andes dont il atteignit —. presque le sommetl. Tout le reste de ce vaste complexe orographique, enchevêtrement de vallées et de crêtes portant des centaines de sommités anonymes de plus de 5000-m ., était terra incognita. La carte dressée par l' ex Fitz Gerald 2 donne les noms d' une vingtaine de cimes tout au plus, la plupart sans cote d' altitude.

Nadine de Louguinine, maintenant baronne de Meyendorff, a lu les récits de Stuart Vines et de Conway. Aidée des conseils de ce dernier, elle pré- 1 W. M. Conway, The Bolivian Andes, London 1900.

2 E. Fitz Gerald, The Highest Andes, London 1899.

Die Alpen - 1952 - Les Alpes2 pare minutieusement l' expédition, fait venir des tentes de Londres et confectionner des sacs de couchage en peau de renne. Elle engage les frères Josef et Alois Pollinger de St-Nicolas, qui avaient participé à l' expédition Fitz Gerald, et les envoie en avant pour préparer l' ascension 1. Elle et son mari suivront plus tard. Malheureusement, leur départ d' Europe fut retardé de plusieurs semaines, et ils n' arriveront à Puente del Inca a, via Rio de Janeiro, Buenos Aires et Mendoza, que le 17 avril, soit à la fin de l' automne andin.

Nous allons maintenant donner l' essentiel du récit de la baronne de Meyendorff d' après son Journal 3.

Ascension de la Tolosa i A l' arrivée à Inca, à 7 h. 30 du soir, le temps semble tout à fait gâté. Il a neigé la veille; un gros vent secoue portes et fenêtres de l' hôtel; tout le monde s' efforce de dissuader les Meyendorff de leur entreprise. Les Pollinger sont là depuis une dizaine de jours; ils ont fait des reconnaissances dans le vallon du Horcones et dans le haut de la Cuevas, leur verdict est formel: la saison est trop avancée pour tenter l' Aconcagua, où le froid et le vent les tueraient. Par contre, ils ont étudié un itinéraire à la Tolosa, fier donjon 1 Avec eux voyageait MUe Pfeiffer, à la fois amie et dame de compagnie; elle ne participa point aux ascensions.

2 Puente del Inca, 2780 m. C' était alors le terminus du chemin de fer transandin. Station thermale très fréquentée d' octobre à mars et relais obligatoire pour les caravanes à destination ou en provenance du Chili par le Col de la Cumbre. Un médecin anglais, le Dr Cotton, y avait construit un hôtel rustique, mais modèle de confort et de propreté en comparaison des misérables auberges dont les voyageurs devaient se contenter partout ailleurs. Son nom lui vient d' un magnifique pont naturel sur le Rio Mendoza. Sous l' arche même du pont sourdent plusieurs sources d' eaux minérales aux propriétés variées.

3 Par l' entremise de Mme la baronne de Stoutz, à qui nous adressons nos vifs remerciements, la section des Diablerets du CAS a hérité des journaux et notes de voyage de la baronne de Meyendorff, qui remplissent près de 1200 pages, ainsi que d' une abondante documentation photographique, huit grands albums de vues et des centaines de clichés 13 X 18 sur verre, la plupart malheureusement sans leur légende, ce qui diminue singulièrement la valeur de ce matériel.

Ce qui se rapporte au Pérou, à la Bolivie, à l' histoire et la civilisation de l' Empire des Incas a été publié sous le titre L' Empire du Soleil ( Hachette 1909 ). Tout le reste est inédit, ce qui explique que les ascensions des de Meyendorff dans les Andes — sauf celle de la Tolosa — sont restées ignorées jusqu' ici.

Le chapitre relatant ces ascensions compte 120 pages. Sous sa forme actuelle, ce récit est impubliable. Le français n' était pas la langue maternelle de Nadine de Louguinine et la rédaction, pour pittoresque qu' elle soit, néglige par trop les nécessités de la syntaxe. En outre, artiste très sensible aux teintes, aux nuances infinies de ces montagnes extraordinairement colorées, et qu' elle dépeint avec une richesse verbale éblouissante, elle ne possède aucun sens topographique. Je ne crois pas qu' une sçule fois elle donne une indication précise selon les points cardinaux; c' est toujours à droite ou à gauche, plus loin, derrière, etc., et ceci, joint à l' absence d' une bonne carte, fait que ses récits si riches de coloris manquent de clarté.

La fin du Journal raconte l' extraordinaire et palpitante aventure du retour à travers les forêts vierges du Haut Amazone.

* Le journal porte partout Torlosa; l' orthographe Tolosa prévaut actuellement; l' alti varie selon les publications: 5288, 5370, 5385, 5432, et même 5900. Ce dernier chiffre est certainement exagéré.

UNE EXPÉDITION PEU CONNUE DANS LE MASSIF DE L' ACONCAGUA

C fvie/Se a/,/,/-*,*. fi' Croquis schématique simplifié de la région de 1' Aconcagua En réalité, le Tupungato est situé plus au sud qu' il n' est marqué iciItinéraires de la caravane de Meyendorff en 1903Route transandine; la ligne du chemin de fer s' arrêtait alors à Puente del Inca démantelé qui domine le Col de la Cumbre. Ils se sont avancés dans un vallon latéral jusqu' à son pied et ont trouvé un lieu idéal pour le bivouac, à cinq heures de marche d' Inca. « Malgré les pronostics pessimistes des gens du pays, nous décidons de tenter notre chance en allant camper dès demain au pied de la montagne et d' attendre là le premier beau jour, car l' hiver peut survenir d' un moment à l' autre. » La soirée est donc employée en préparatifs.

« Le lendemain, 18 avril, le soleil se lève dans un ciel complètement balayé. Avec quelle joie nous endossons nos chers vieux costumes d' alpinistes. Les mu- lets sont amenés; un des Pollinger prend les devants avec l' " arriero Ramon et trois bêtes de somme pour aller établir le camp au pied de la Tolosa. » Les bagages comprennent: une tente Whymper, une tente Nansen en soie, fabriquée à Londres, deux sacs de couchage en peau de renne, des couvertures, des peaux de mouton. Comme vivres: pain, biscuits, viande crue, extrait de viande, vin, thé, chocolat, sucre. Il y avait aussi un Primus, que les Pollinger regardaient d' un œil méfiant, et qui eut la bonne idée de voler en éclats au premier essai. La cuisine se fit dès lors avec des racines déterrées par les arrieros.

Peu après 11 heures, les de Meyendorff enfourchent à leur tour leur monture et se mettent en route sous la conduite d' Emilio, le second arriero. Le chemin d' approche vers l' Aconcagua a été décrit maintes fois. On traverse d' abord le pont naturel d' Inca pour retrouver sur la rive gauche la route de Las Cuevas que l'on suit jusqu' au torrent d' Horcones pour s' engager au nord dans le vallon du même nom, en passant près d' un petit lac aux eaux limpides. Les flancs de la vallée offrent une féerie de couleurs; l' Almacenes, que l'on laisse à main droite, rappelle ces agates bariolées avec lesquelles les enfants jouent aux billes. Par contre, pas un arbre; on n' en a point vu depuis Mendoza: c' est le royaume du minéral. Le fond du Val Horcones est barré par la masse formidable de l' Aconcagua, dont les deux sommets sont reliés par une crête de 3 km. d' où croulent en cascades de vastes glaciers. Se retournant, on voit briller au loin le cône blanc du Tupungato, 6650 m. Au début de l' été ( novembre ), le torrent peut être infranchissable; mais en avril le volume d' eau ne dépasse pas celui de l' Avançon à Bex. Aujourd'hui, les passages à gué et le Mauvais Pas des dalles sont franchis sans accident2.

Soudain, une profonde brèche s' ouvre dans la muraille de gauche et la Tolosa apparaît au fond d' un vallon secondaire, une haute et large falaise délabrée, étayée de contreforts, hérissée de tours avec des nappes de neiges suspendues. L' ensemble rappelle l' Aiguille Verte vue d' Argentière. La caravane s' engage dans ce couloir qui monte par paliers, et, parvenue sur le dernier plateau, elle aperçoit les tentes dressées à l' abri de gros blocs. Alois a déjà allumé le feu. Le soleil est touché; l' Aconcagua bleuit dans l' air glacé.

Tandis que la nuit tombe, Ramon prépare l'«asado 3 ». « Pour nous, venant directement de Paris, c' est une étrange impression de nous trouver, le 26e jour de notre voyage, à ce camp perdu à 3500 mètres dans un repli désert des hautes Andes. Les deux arrieros silencieux, aux figures semi-arabes, enveloppés dans leurs grands ponchos jaunes, l' un accroupi près du feu, l' autre debout, son visage maigre et basané aux traits accusés seul éclairé par la flamme; les deux guides tout occupés de l' ascension du lendemain... » Une dernière tasse de thé, et l'on se glisse dans les sacs de couchage.

« Dès 6 heures Josef nous réveille en annonçant le plus beau temps du monde. Nous avons bien dormi dans nos sacs en peau de renne; mais le froid 1 arriero = muletier.

2 Une des mules de Fitz Gerald avait glissé en cet endroit et avait été emportée par le torrent avec un précieux chargement.

3 Brochette de mouton. Les tranches de viande sont préalablement aplaties sur la main et saupoudrées de sel, avant d' être embrochées et présentées à la flamme.

est si vif que le broc d' eau que par précaution nous avions pris sous notre tente n' est plus qu' un bloc de glace. » Avertie par les récits de Fitz Gerald, la baronne s' est vêtue en conséquence: combinaison de soie, caleçon de vigogne, chemise Jäger, culotte de drap et par-dessus la blouse de soldataux multiples poches. Trois paires de bas aux pieds, avec des brodequins doubles d' agneau ras, et trois paires de gants. Toujours à cause du froid, le départ fut retardé à 7 h. %.

Inutile de décrire les étapes de cette fastidieuse grimpée. La baronne a annexe à son manuscrit une note technique rédigée par les Pollinger: « Du camp, signalé par de gros blocs, la caravane se dirigea à droite vers la base d' un grand couloir de pénitents de neige, bordé à droite par le dernier contrefort de la crête nord de la Tolosa. Montés d' abord dans le couloir, puis par les rochers de sa rive droite. On appuie ensuite à gauche pour traverser quelques couloirs et enfin droit en haut vers les trois clochetons jaunes du sommet. » A mi-hauteur on passe près d' un grand gendarme pointu que les guides baptisèrent Conradspitze en l' honneur du baron.

Aucune difficulté quelconque: de la caillasse et encore de la caillasse, interrompue çà et là par quelques rubans de neige, répits bienvenus mais trop rares. Pentes raides, monotones, interminables, de cailloutis instable, croulant, retenu par des côtes et barres rocheuses qui sont comme le squelette saillant de la montagne en décomposition. C' est le caractère commun à toutes les sommités de cette région. Fitz Gerald et plus tard Fred. Marmillod ont décrit le calvaire que devient la grimpée dans ce terrain mouvant: « Je me remis debout, et essayai une fois encore de continuer; mais après deux ou trois pas je devais m' arrêter de nouveau, haletant, pour reprendre mon souffle, efforts entrecoupés de violentes nausées. Des points noirs flottaient devant mes yeux; c' était comme si je marchais dans un cauchemar, avec de tels vertiges et de tels hauts-le-cœur que la montagne semblait tournoyer autour de moi... Chaque minute de cette montée est abominable; toute pensée s' abolit... L' attente, l' espoir sont réduits à la détermination opiniâtre de faire un pas, puis un autre. Et je ne crois pas que nous ayons fait un seul pas sur cette pente infernale sans que le terrain cède et que le pied glisse en arrière1. » La caravane de la Tolosa en est à peu près au même point: « A partir de là, écrit la baronne, mes souvenirs deviennent vagues. Toute notre énergie était absorbée par l' effort de hisser son corps, en s' arrêtant le moins pos- sible. On avait de continuels étourdissements, des bourdonnements d' oreilles. Personne ne disait mot; on était avare de son souffle. Ce travail dura longtemps, monotone, épuisant, entrecoupé d' arrêts fréquents... Enfin nous aperçûmes des rochers jaunes qui devaient être le sommet, ce qui ranima un peu notre courage. Ces rochers forment une sorte de trident caractéristique; on ne peut s' y tromper... Abrutis, tout sentiment anéanti en nous, sauf une vague lueur d' orgueil d' avoir atteint notre but, nous y posons nos pas chancelants. Il est 6 heures du soir; l' ombre du crépuscule envahit déjà les vallées. » 1 The Highest Andes, p. 82.

L' heure avancée ne permet pas de s' y attarder et la descente commence presque immédiatement; glissant, dérapant, se laissant couler avec les gravats, s' aidant parfois du piolet. Heureusement que le terrain est facile; le seul souci est de tenir la bonne direction; les Pollinger y veillent, repérant, à l' obscure clarté des étoiles, les traces de la montée sur les plaques de neige.

Après quatorze heures d' efforts presque ininterrompus, les muscles faiblissent, les jambes flageollent. On glisse, on roule, on tombe, on s' écorche les mains, on se blesse au visage. Et ça n' en finit pas. Les arrieros viennent à leur rencontre avec une lanterne jusqu' au bas du couloir; mais que le trajet est long encore jusqu' à la tente, où l'on entre en titubant pour s' affaler sur les sacs de couchage dans un état de demi-inconscience. « J. nous félicite, nous parle de l' honneur d' avoir fait cette conquête; mais en ce moment tout nous est indifférent I. Il n' y a que la soif, une soif atroce qui brûle le gosier. Nous grelottons de fièvre. Jamais jusqu' ici une ascension ne nous avait mis en tel état. Les Pollinger eux-mêmes sont exténués. Sur cent guides suisses, disent-ils, il n' y en a pas huit qui seraient capables de faire une ascension comme celle-là. » La première partie de la nuit fut pénible: frissons de fièvre, étouffements, etc. Au matin, toutefois, le mal a passé; on se réveille calme, heureux, bien que moulu de courbatures. Le retour à Inca se fait au galop des mules, sous un soleil glorieux.a suivre )

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