Une grande arête

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Par Edm. Pidoux Avec 2 illustrations ( 99, 100 )

« La vie était pour nous sauvage et de saveur subite, et j' aime que le bonheur soit ici comme une efflorescence sur de la mort. »André Gide Les arêtes!... Elles sont pour l' alpiniste ce qu' est pour le marin le grand large, pour le pilote, le plein ciel: le lieu des plus belles aventures, des hautes traversées sur les abîmes de l' eau, de l' air ou de la pierre. Mais l' alpiniste se mesure aux éléments de la manière la plus nue. Il n' a que son corps pour navire, son rythme est celui de ses poumons et de son cœur. Il n' est qu' une pointe extrême de chair vivante, et son bonheur le plus aigu est de suivre, sur le relief de la terre, la ligne qui naît de la rencontre de deux versants, de leur choc ou de leur harmonie. Le déplacement de son corps en épouse les inflexions, simule avec elle tour à tour l' effort ou l' allégresse, la colère, l' attente; enfin l' ultime élan et la sérénité de la cime.

Le soir, il revoit, découpé sur le couchant, le profil de l' arête, un dessin dur et pourtant immatériel. Il croit y saisir le caractère de la montagne, quelque chose comme sa pensée. Il songe au mystère d' une harmonie à laquelle nul ne pourrait ajouter ni ôter sans sacrilège...

Nous avons rêvé, Pierre Vittoz et moi, de vastes traversées par le faîte d' une chaîne entière. Car enfin, tout aboutissement, ici, n' est que départ. Seul notre arbitraire détache un sommet de l' autre.

Nous avons parcouru un jour tout le Nadelgrat; un autre, du Moine à l' Epée, les Aiguilles des Maisons Blanches; un troisième, les sommets du Weissmies au Fletschhorn. Mais nos plus beaux rêves ne se sont réalisés qu' à demi. Partant une fois du Bieshorn par le Weisshorn et ses satellites, nous avons abandonné, le troisième matin, au sommet du Rothorn de Zinal, talonnés par la tempête.

Le 16 août 1949, nous sommes à la cabane du Trient pour tenter de joindre, en trois j ours, l' Argentière au Dolent. Les conditions de la montagne et du temps ne pourraient être meilleures. Notre humeur non plus.

Vers minuit, le vent galope sur le toit. Des nuages encrassent la fenêtre. A 4 heures, il ne reste rien de nos espoirs. Nous partons quand même.

Tout de suite commence une lutte à l' aveuglette sur les vagues du glacier. Nous plongeons dans les paquets de nuées et de vent que déverse, comme un barrage crevé, le col du Tour. Nous haletons, ahuris par le charivari nocturne, et quand, de la houle, émerge le récif d' une aiguille, nous y accrochons des regards de noyés.

Enfin il se fait à notre gauche un grand trou pâlissant: c' est la Fenêtre de Saleinaz, et au travers l' aube, une aube de misère.

Au revers du col, dans le jour trouble, d' autres vexations nous attendent: des rochers croulants, une rimaye en pagaïe. Entre la montagne et nous, la mésentente devient complète. Nous ripostons par des gestes impatients, des coups mal portés. Alors d' autres pierres basculent, dérapent sur le verglas. La rimaye nous livre à un névé cahoteux; le névé, à des crevasses ouvertes en tous sens, dont les bouches ricanent.

Un entêtement nous vient devant la malice des choses. Nous forçons l' allure vers le pied de l' Argentière et le promontoire de son arête nord-est.

Derrière s' abrite un cirque étroit, presque un entonnoir. Dieu! que l' en est laid, quand nul rayon ne tire de la glace le moindre scintillement, quand aucune ombre n' habille l' ossature de la montagne! Tout le fond est occupé par les déjections des parois. Au-dessus, les couloirs font, dans un bruit d' eau et de pierres, leur travail de dévaloirs... Voilà ce qu' un été torride a fait de la belle Argentière!

Crampons aux pieds, nous gravissons le couloir Barbey, le plus court et le moins sale. L' épreuve est longue pour les poumons et les chevilles, et bien monotone pour deux grimpeurs qui n' attendent rien de leur journée. A la fin, le couloir se mue en cheminée, escalier roulant qu' il faut gagner de vitesse. A bout de souffle, nous débouchons sur l' arête.

Le vent nous salue d' une énorme bourrade. Un galop de nuages passe au large... et le soleil, dans la bousculade, hasarde un rayon jaune. Non, ce n' est pas encore la couleur de l' espoir.

Nous nous élevons maintenant sur les blocs de l' arête, et il devient vraisemblable que nous atteindrons le sommet. Cela ne nous cause aucun plaisir. A trop rêver de grives, on se dégoûte des merles.

En fait d' oiseaux, en voici bien d' autres. Nos regards ont surpris un vol d' ailes blanches autour du sommet. Des mouettes! Est-ce possible?... Aucun oiseau ne leur ressemblerait à ce point.... Elles paraissent suivre, dans le ciel mouvant, la voile géante de l' Argentière...

Longtemps nous les regardons, en déjeunant à l' abri d' une roche. Et tout d' un coup la réalité transparaît. Ces mouettes, ce sont des plaques de glace arrachées par levent, qui tournoient sur elles-mêmes en produisant ce battement d' ailes. Nous avons beau le savoir maintenant, à volonté nous revoyons les oiseaux de neige, et pour un peu nous croirions entendre leurs cris dans la tempête.

Avant de repartir, nous portons des regards mélancoliques sur l' arête qui nous fait face et tombe à grands bonds du sommet sud vers la Neuvaz. C' est elle que nous rêvions de descendre... L' élancement de ses rochers est superbe. Là sont les plus beaux granits de toute la chaîne... Là se cache la Flèche Rousse, une pointe aiguë dont j' ai lu autrefois la conquête dans un vieux numéro de l' Echo des Alpes. Hélas, nous sommes réduits à tracer d' imaginaires chemins, l' un par le faîte, l' autre dans la pente glacée, où nous aurait conduits, d' îlot en îlot, un système ingénieux de pendules.

Nous avons repris la grimpée, sans pouvoir détacher nos yeux de cette arête toujours plus proche. A 8 heures et demie, nous touchons le haut d' une échelle de pas, le sommet de l' Argentière.

Le premier coup d' œil est pour le Mont Blanc, père des orages. C' est aussi mauvais que nous le craignions. Le vieux maudit rassemble sur sa tête et ses flancs des masses noires que le vent lui dispute. Des écharpes se sont défaites, s' allongent des Jorasses au Triolet. D' autres lambeaux, couleur de cendre, foncent vers nous. Quel sabbat! Les yeux pleurent, les jambes des culottes claquent comme des drapeux... Il suffit... Nous fuyons.

Mais nous fuyons par l' arête sud. Nous l' avons décidé brusquement, dans les quelques secondes de la halte au sommet. Nous nous donnons deux heures pour être hors d' affaire, au pied de Flèche Rousse. De là, quel que soit le temps, nous pourrons rallier le glacier des Améthistes et le refuge d' Argentière.

Une arête de neige, quelques longueurs de corde, nous sommes à l' épaule du sommet sud. Là bifurquent les deux routes possibles, mais les pentes de glace prennent mauvaise allure. Nous choisissons le faîte.

Ce ne sont plus les blocs informes de la montée, mais, plantés dans la neige comme dans le sable, de puissants monolithes rouges dignes des Pharaons. Toute escalade est à l' image du rocher: ici doit nous attendre une fière varappe...

Hélas, dès l' entrée je demeure coincé par mon sac dans une cheminée. Combat grotesque! Il me faut de longues minutes et des efforts épuisants pour me dégager... J' enrage de dépit, comme un visiteur balourd qui sent son ridicule. Ce n' est pas trop, pour me racheter, de deux ou trois beaux passages prestement enlevés. Le dernier, le plus délicat, est une façon de cheminée, seul point faible de la paroi sommitale. Il cède comme les autres et Flèche Rousse est à nous.

Flèche Rousse? En vérité rien ne ressemble ici à l' aiguille décrite dans l' Echo. Où devons-nous la chercher, puis qu' elle n' est pas le point culminant? Nous croyons enfin la découvrir, conforme à la description qui m' est restée en mémoire. A quarante ou cinquante mètres sous nos pieds surgit une pointe en fer de lance dressée sur un socle. C' est elle à n' en pas douter. Elle figure l' extrémité d' un des puissants piliers qui montent du glacier des Améthystes et dont nous foulons en somme le plus élevé 1. Toute cette paroi, vue du Tour Noir, ressemble au mur du Grépon. De notre observatoire, on voit seulement la fuite des plaques de granit, bombées comme les pièces d' une armure, et, tout au fond, le fleuve du glacier.

Le ciel, soudain, se déchire sur nos têtes. Tout flambe autour de nous en rouge et blanc. Fête inespérée, qui nous remplit de joie. Seul là-bas demeure encapuchonné le hargneux Tour Noir, le Barbe-Bleue de la belle Argentière. D' elle à lui se développe une interminable arête qui plonge et se relève comme un fil détendu. Au point le plus bas, elle rencontre le bord supérieur du glacier et forme avec lui le col du Tour Noir, ouvert sur les hauts de Saleinaz. Quel chemin d' ici là, et de là au Tour Noir! Il nous vient des doutes sur la sagesse de nos projets. Faut-il bénir le mauvais temps?

Une belle varappe nous conduit au bord du premier surplomb. De là, cou tendu, on imagine plus qu' on ne voit... La descente nous a écartés de la ligne 1 Nous nous trompions. Du récit assez confus d' A. Kuhlmann ( Echo des Alpes, février 1903 ), relu postérieurement, il ressort que le sommet gravi et baptisé par lui est bel et bien le sommet sud de l' Argentière. Or l' auteur parle du point culminant comme d' un « joli monolithe d' un granit à gros grains jaunes, long de 5 ou 6 mètres, braqué vers le ciel en biais dans la direction du glacier d' Argentière » et qu' il laut gravir à califourchon — description qui m' avait naturellement frappé. Une conclusion s' impose: ce monolithe a disparu peut-être à la suite d' un tremblement de terre. Le sommet sud de l' Argentière n' en porte plus trace.

de faîte. On devine à gauche sa chute vertigineuse. L' œil ne la retrouve que cent mètres plus bas, assagie tout à coup. A droite, la Flèche Rousse s' est rapprochée. Tourelle avancée de notre rempart, elle s' y rattache par une courtine de neige en demi-lune, orifice d' un couloir tombant vers la gauche. Nous en avons assez vu pour imaginer un chemin. Gagnant l' aplomb du névé, nous nous laisserons glisser à la corde; puis, par la rive du couloir, en écharpe au pied des surplombs, nous gagnerons, s' il se peut, le dos visible de l' arête.

Vingt minutes plus tard, nous foulions la neige, déposés au pied de l' aiguille par un long rappel et une facile varappe 1.

... Joie intense de se trouver transporté dans ces lieux gothiques, d' une architecture humaine et grandiose à la fois. En plein ciel, nous sommes descendus de la tour maîtresse parmi les dentelles de pierre, les gargouilles, les arcs-boutants. Derrière nous la paroi, délivrée de la corde. s' est refermée sur son mystère. Devant, le couloir nous attend, énigme nouvelle.

Sur vingt ou trente mètres, le rocher de sa rive est inabordable. Plus bas, il se raye d' une mince vire, qui paraît conduire à d' autres rebords et par eux, comme nous l' espérions, vers l' arête... Il ne faut pas songer à tailler, en descente, la neige dure comme verre et quasi verticale. Un nouveau rappel s' impose.

Un bec pointe à propos et nos cinquante mètres, aussitôt doublés, dévalent dans la gorge. Leurs extrémités s' arrêtent à hauteur de la vire, mais à bonne distance, dans l' axe du couloir. Ici vont prendre corps nos rêves de pendules!

Je descends le premier dans le vertigineux toboggan, mais j' atteins l' ex du rappel sans pouvoir juger du point où m' amènerait un balancement. Par prudence, je noue les bouts de la corde et passe sous mes aisselles une cordelette munie d' un mousqueton. Refermant l' engin sur un seul brin du rappel, je n' ai qu' à laisser glisser la corde autour de moi pour me trouver, à bout de course, suspendu en toute sécurité et les mains libres. Sur le verglas je bondis à travers le couloir et j' ai la chance de saisir, au premier essai, une prise dans le rocher. Mes pieds pendent à moins d' un mètre de la vire. Quelques degrés taillés dans la glace m' y conduisent, après que je me suis débarrassé de mes liens.

Pierre me rejoint pendant que j' améliore les pas. Il me laisse le soin de dénouer la corde et de la rappeler. C' est tout juste si, debout sur la plus haute marche, on peut du bout des doigts défaire le nœud. Quelle situation, s' il nous échappait! Un peu plus tard, nous prenons pied sur l' arête; la descente est virtuellement achevée.

Or, la tempête ayant sursis jusque là, nous éprouvons tout à coup peu d' attrait pour les couloirs qui descendent au glacier. Le ciel s' est bouché de nouveau, mais il nous accordera bien une heure... Ne quittons pas encore le faîte.

Tout de suite, ce sont de nouveaux ressauts du même rocher compact. Joie d' une belle varappe; plaisir de la découverte, avec ce rien d' anxiété qui accompagne une descente en pays inconnu. L' inclinaison, à la fin, diminue. Nous arrivons, jubilants, au pied de la dernière paroi.

1 Il nous a paru possible de remonter à deux endroits au moins cette paroi.

Ici débute une section nouvelle de l' arête: le défilé de tours et de corniches qu' on voit si bien, de Saleinaz, se développer du pied de l' Argentière au pied de l' Aiguille de la Neuvaz. Escalade mouvementée, apparemment, mais à laquelle il ne faut plus songer. Le mauvais temps gagne sur nous, on ne peut le déjouer davantage... Mais alors que Pierre étudie les couloirs de retraite, un reste d' espoir, qui ressemble à de l' entêtement, m' engage à lui vanter la sécurité plus grande d' une marche de flanc en direction du col du Tour Noir... Et il cède, non, sans doute, à mes raisons, mais à une même espérance.

Elle est belle, cette marche de flanc! Parois, couloirs, vires se succèdent, tout un monde en ruine où chaque pas suscite fracas et tonnerres. Cela devient si abominable que je tente de regagner l' arête. Peine perdue. Tout un système de surplombs la défend... Et Pierre se remet à lorgner contre bas! Alors je l' entraîne à travers un dernier couloir, le plus profond, le plus affreux, vers une vire qui doit, dans mon idée, ou plutôt mon désir, nous conduire au glacier, tout près du col...

La montagne voulut bien me donner raison. A midi sonnant nous étions attablés sur une dalle de granit, à même le glacier, pour la deuxième halte de la journée.

Ce fut un repas copieux et prolongé. Rien ne nous pressait plus, oh non! Les nuages s' étaient abaissés en même temps que nous. Un plafond noir coupait à mi-corps les montagnes. La nuit paraissait proche, ou bien un cataclysme — bourrasque, neige, tonnerre —, et nous l' attendions avec plus de curiosité que de crainte, sachant le refuge assez proche. Une bonne tempête nous eût consolés de notre échec...

L' heure passa. Des frissons commençaient à nous saisir. De tempête, point. Les nuées stagnaient comme l' écume d' une mare. Nous nous prîmes à regarder vers l' Aiguille de la Neuvaz et le Tour Noir, dont les parois montaient, mouchetées de blanc, se perdre dans la crasse. Cette désolation, chose étrange, m' attirait, et Pierre, malgré son horreur du brouillard, semblait subir lui aussi ce charme bizarre... Brusquement, nous nous décidâmes.

Le col du Tour Noir est atteint en quelques minutes. Plus haut, nous entrons en pleine ouate épaisse... Chose curieuse, toute anxiété disparaît aussitôt; même, on prend un âcre plaisir à cet isolement crépusculaire, à la concentration de la pensée et des sens qu' il impose. Pourtant, quelle horrible montagne, cette Aiguille de la Neuvaz! Quatre fois, cinq fois nous nous crûmes au sommet; mais toujours se renouvelaient au-dessus de nos têtes les masses de rochers informes, que notre passage ébranlait. Une cordée mal assortie aurait perdu là des heures et toute sa réserve de patience... Pour moi, j' ai un goût bizarre pour ces montagnes désolées, et que, le plus souvent, on ne refera pas. Aujourd'hui où les parois les plus abruptes, les plus durs morceaux de rocher trouvent leur maître, puis leurs cohortes d' indignes vainqueurs à tout jamais outrecuidants et profanes, c' est dans ces vieilles montagnes abandonnées que se réfugie le génie ombrageux de l' Alpe, l' âme farouche de la solitude.

Voici enfin le vrai sommet... Mais par quelle arête descendre, à présent? Où plonger dans le brouillard?... Quelques appels aux échos du Tour Noir nous orientent vaguement. Nous ne serons sûrs qu' en foulant tout à coup, dans une brèche, une piste battue montant de la Neuvaz. Nous sommes au col supérieur du Tour Noir.

Toute incertitude enfin dissipée, nous faisons, à l' abri sur la vire, une halte heureuse. Bonheur de se sentir parfaitement seuls, maîtres d' un radeau de pierre entre terre et ciel, où il n' est question, à travers les minutes, que de se sentir vivre...

Au tour de Pierre maintenant. Il conduira la cordée à vive allure dans le rocher du Tour Noir, un rocher sombre, fleuri de givre, solide à souhait, après ce que nous avons vu. La grimpée n' a pas grand caractère, mais la brume toujours dense nous procure à bon compte le frisson de l' aventure. En moins de vingt minutes, nous sommes au sommet.

Calme absolu; silence et grisaille; le temps suspendu dans une attente indéfinie. Nous aimerons y rêver longtemps, mais il faut aller encore, si nous voulons nous rabattre sur un refuge suisse ou français.

La descente est sans histoire, par la route, historique pourtant, d' Emile Javelle. Que d' années depuis son ascension! Surtout, que de progrès dans l' art de l' escalade!... Et cependant, la joie que Javelle a trouvée dans ces lieux égalera toujours — a dépassé peut être — tout ce que nous éprouvons, nous autres modernes. Mais cela ne se mesure ni en degrés, ni en mètres, ni en heures...

A 4 heures, nous atteignons, aux abords du col d' Argentière, un pierrier enfumé de brouillard. Dernier conseil de guerre: vers quel refuge allons-nous descendreAlors que j' hésite, Pierre fait une proposition inattendue: restons! Nous avons porté jusqu' ici, non sans peine, tout un matériel de bivouac. Qu' il nous serve au moins à quelque chose, fût-ce à braver une nuit de mauvais temps en altitude. La retraite de demain est assurée sur le versant français.

J' ai peine à me laisser convaincre. Je commence à être las de notre expédition manquée, dont nous avons tiré le meilleur. A la fin je cède, pour complaire à mon camarade... Or, dès que j' ai mis la main à notre installation, l' enthousiasme revient. Nous travaillons d' arrache pendant deux heures à ménager, dans le versant de la Neuvaz, un balcon protégé d' un mur. Quelques journaux tapissent le fond. A 6 heures, réchauffés par l' exercice, nous nous glissons dans nos sacs de duvet, à l' intérieur d' une seconde enveloppe imperméable. Pierre a trouvé de l' eau au névé voisin. Notre repas s' accompagne de boissons chaudes, préparées dans le gobelet des gourdes sur nos réchauds Borde. Puis, côte à côte allongés, nous rentrons la tête dans nos sacs, et, parfaitement heureux, à mille lieues du brouillard inerte où le crépuscule descend, nous glissons dans le sommeil.

Vers 10 heures, un appel joyeux me réveille... Je sors le nez de la toile. Une clarté m' éblouit... La lune, la lune pleine rayonne à notre zénith! Pierre me montre, sous notre balcon, la mer de brouillard. De sa nappe neigeuse percent les Aiguilles Rouges comme les pieux d' une clôture, et, plus loin, la mitre du Dolent, un cône de lumière. Nos regards émerveillés vont de l' horizon, où moutonnent les cimes, au Tour Noir, penché sur nous comme un torse de bronze; puis encore au cortège des aiguilles où demain nous attend.

Le froid intense nous contraint à rentrer dans les sacs nos visages et notre joie. Nous nous rendormons dans le duvet tiède, mais d' heure en heure, craignant un rêve, nous jetons un nouveau regard sur l' incroyable féerie.

Nous attendons, pour quitter nos sacs, le soleil du matin... L' aube nous donne de l' inquiétude. Des écharpes noires traînent sur le toit du Dolent. Dès que les rayons ont tiédi, nous leur donnons à sécher nos duvets croûtés de glace par la transpiration et le gel, et nous montons sur la crête.

Il y souffle des rafales. De nouvelles masses de nuages, du plus vilain aspect, couvrent le Mont Blanc. Nous en pleurerions de dépit.

Nous restons longtemps à tergiverser. Comme hier, sans doute, nous irons d' étape en étape, toujours incertains et menacés; mais nous risquons à la fin de nous mettre dans une souricière. Une nuit de tempête entre Rouges et Dolent aurait un fâcheux lendemain! Pierre garde le souvenir d' une descente de la Pointe Kurz par la neige fraîche... Encore avait-il le beau temps!

A 8 heures et demie, enfin, nous partons. Au col, une cordée française en route pour le Tour Noir fait demi-tour, dégoûtée par le vent glacial. Pour nous, arrivés au pied de la Pointe Morin, nous en ferions bien autant. Pour fuir le vent et gagner du terrain, nous décidons de tourner les quatre premières aiguilles, malgré les regrets de Pierre, qui ne les a jamais traversées.

Un méchant couloir descend vers la Neuvaz à la rencontre des vires qui soulignent l' ensemble des Rouges. Nous y traçons, au gré des obstacles, un capricieux itinéraire, marchant avec une extrême prudence. Dès que nous le pouvons, nous le quittons pour opérer la traversée. Fausse manœuvre, qui nous conduit dans une série de passages délicats. Nous avons conscience d' être trop haut. En même temps, nous répugnons à perdre de l' altitude.

D' un couloir à l' autre, notre voie finit par atteindre la côte issue de la Pointe Lagarde. Nous faisons halte pour déjeuner. Le soleil commence à fondre la neige. Pierre recueille un peu d' eau pendant que je surveille le couloir au-dessus. Nous pourrons boire enfin quelque chose, du café tiédi dans la gourde.

Quand nous repartons, nous ne sommes au clair ni sur le temps ni sur notre objectif. La Pointe Kurz pourrait devenir un but provisoire. Il s' agirait de gagner l' aplomb de sa brèche sud, à travers un terrain fâcheusement pareil à celui que nous avons parcouru; mais, peu pressés de nous engager dans l' aventure, nous musons en chemin, dénombrant les aiguilles, toutes vierges, qui nous dominent, explorant les fours à cristaux, inviolés aussi, que nous rencontrons à chaque pas. Les teintes de ces grappes cristallines nous enchantent. On dirait des raisins murs pour le vendange, verts et dorés, avec des touches violettes. Du piolet et du couteau nous détachons les plus beaux avec une joie un peu puérile et un oubli total de la situation.

Nous avançons pourtant; la Pointe Kurz n' est plus guère éloignée. Il faut aviser. Nous pourrions y être avant midi. De là, deux à trois heures suffiraient pour gagner le névé des Pointes de la Fouly, un bon emplacement de bivouac. Il nous resterait donc de la marge pour cueillir au passage tel ou tel sommet...

Mais le temps paraît vouloir en décider autrement. Il s' encrasse toujours plus, et notre humeur avec lui.

Long et piteux conciliabule. Pierre serait un peu tenté de continuer, mais il faudrait que je l' encourage. Moi, j' aimerais abandonner, mais je voudrais qu' il le décide. Notre hésitation devient grotesque et si pénible que Pierre se lève, cale son sac sous un rocher et déclare que nous ne porterons pas plus loin nos charges. C' est l' abandon.

Je ne proteste pas, puisqu' il cède à mes suggestions... Mais je ne suis pas fier de ma victoire!...

Sans bagage, nous nous sentons merveilleusement légers. Nous bondissons sur les rochers, plus solides et difficiles à mesure que nous grimpons. Nous traçons une longue diagonale pour dépasser le sommet et parvenir sous la brèche. Cela nous fait du bien de fatiguer notre dépit en luttant dans quelques beaux passages... La cheminée qui conduit à l' arête est par contre délicate à l' extrême. Impossible d' assurer sur quarante mètres du pire rocher.

Le sommet se dresse au bout d' une échine cabrée dans le vent. C' est aérien à souhait, plus encore aéré. A midi, nous enfourchons la cime.

Nous n' avons pas le loisir d' une longue halte. Un regard va aux sommets, si proches, hélas! que nous n' atteindrons pas; un autre, aux parois que nous dominons, impressionnant chaos de roche et de neige; un dernier, aux nuées qui se préparent contre nous à une charge furieuse... Avant le choc, nous avons délogé.

Notre descente prend l' allure d' une fuite. Quand nous retrouvons les sacs, signalés par un drapeau blanc dans le dédale de la paroi, il est temps: nous recevons sur la tête la masse des brouillards qui ont forcé le passage. Ils ne nous lâcheront plus. Mais peu nous chaut, à présent. « Levez-vous, orages désirés!... » dirions-nous après Chateaubriand; et lorsque le vent nous jette une poignée de flocons, nous nous prenons à rire presque gaîment.

Décidés à descendre, nous n' avons plus tendance à nous tenir trop haut. Nous trouvons ainsi des passages plus faciles et si rapides que nous croyons faire mal notre compte de couloirs et de nervures... Mais non! voici bien le pied de la Lagarde, et plus loin, celui de la Mouche. Cette gorge profonde, c' est celle qui précède le promontoire du col d' Argentière, notre voie de retraite.

Nous allons nous engager dans la descente lorsqu' un doute nous vient. Il n' y a ici aucune trace de pas. A tout hasard, nous franchissons une seconde ravine toute semblable. Cette fois, nous y sommes: une piste est battue dans l' ébouli. Notre aventure est terminée. Le reste n' est plus, dans l' éternel brouillard, qu' une flâneuse retraite.

A la cabane de la Neuvaz, nous fûmes accueillis avec surprise par des touristes qui nous avaient vus partir de Trient l' avant. Ils pensaient que nous avions renoncé dès le premier matin et se demandaient ce que nous étions devenus. Guides et gardien nous approuvent de ne nous être pas obstinés davantage. Ils nous promettent pour la nuit les plus consolantes intempéries. Nous nous endormons sur cette assurance.

On l' a deviné: le lendemain fut le plus beau jour de l' été. Personne n' en croyait ses yeux... Pour nous, il fut couleur d' encre. Pourquoi, pourquoi cette cruelle tromperie de la montagne? Et quelle leçon devions-nous en tirerCelle-ci, peut-être: que, dans notre dialogue avec elle, bon ou mauvais le dernier mot lui appartient.

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