Une imprudence enrichissante

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Ivan Cherpillod, Crissier VD

Le soleil commence à poindre derrière le massif du Mont Blanc lorsque le téléphérique des Aiguilles Rouges nous amène à la station supérieure, d' où nous surplombons Chamonix. Une fois descendus, nous contemplons un instant les grimpeurs qui s' égaillent au gré de leurs objectifs. Aucun d' entre eux n' emprunte notre chemin, et c' est tant mieux, car la solitude est précieuse, surtout aux environs de la grande station française!

Jean-Luc, mon compagnon, s' engage sur le premier névé de ceux qui doivent nous conduire au pied de la muraille que nous voulons escalader: la face sud de l' Aiguille du Pouce. Je voudrais déjà songer à ces dalles qui nous attendent, mais le névé, durci par le gel, me l' interdit, tant il est raide et traître ( « vicelard », disons-nous dans le feu de l' action ).

Après cette descente, notre itinéraire suit une combe qui débouche sur un col, celui des lacs Noirs. Cette fois-ci nous montons, malgré le soleil qui, de ce côté, brille et nous alourdit. Un regard sur pots traces: personne ne nous suit. Nous serons sans doute les seuls sur la paroi. Voilà un motif de réjouissance qui nous encourage à reprendre la progression, à l' ombre de nouveau, une fois le col passé.

Entre quelques croupes neigeuses stagnent les lacs Noirs. En fait, ils sont d' un blanc laiteux, taché par des blocs de glace dérivant à la surface de l' eau gelée. C' est un étonnant mélange de couleurs sans la moindre homogénéité: l' azur de l' eau, très pur, est teinté d' arabesques blanchâtres. Quoique fascinant, le spectacle ne nous retient guère. Nous avons, en effet, un but précis qui oppresse nos cœurs: avant chaque course - et sans doute en va-t-il de même pour mon camarade — j' éprouve une certaine anxiété. Ce n' est pas de la peur, mais bien plutôt de la tension due à l' attrait du rocher: je suis à la fois impatient et nerveux. Il faudrait que je puisse être sur la paroi dès la marche d' approche. Et c' est là sans doute une raison de mon affection pour les écoles d' escalade: plus que le long effort, c' est l' acrobatie que je recherche, et, plus que la montagne, l' insolite. Et c' est précisément ce côté insolite que j' aime découvrir sur les hauts sommets, les glaciers et les grandes étendues désertes.

Le Pouce émerge des dômes que nous traversons, et l' énorme rempart est bientôt visible. De quoi faire peur peut-être, mais ma tension diminue, au contraire. Elle aura même totalement disparu, lorsque je toucherai les premières prises. Cependant, toujours impatient, je désire traverser rapidement la combe qui nous sépare du point d' attaque. Plutôt que de descendre et de remonter le vallon, mon camarade et moi entendons longer les rochers à flanc de coteau pour gagner le bas de la paroi.

Je pars en reconnaissance sur le névé raide et gelé. Mes chaussures mordent à peine d' un centimètre dans la neige dure. Un piolet n' aurait pas nui! Je poursuis néanmoins ma traversée et atteins les rochers: ils n' offrent aucune aspérité et la pente devient toujours plus raide; la neige recouvre des dalles visibles çà et là. Je fais demi-tour pour gagner le passage que nous aurions dû prendre, moins raide, mais qui nous obligeait à faire un détour. Tout à coup mon pied dérape, et je me mets à glisser. Je suis face au mur de glace dans lequel j' incruste mes ongles pour freiner ma chute. J' augmente la pression sur mes semelles également, mais je glisse toujours plus vite. Entre mes jambes, je vois des rochers qui bombent légèrement, et, deux cents mètres plus bas, le névé qui continue... Voici mes dernières secondes d' exis. J' ai peur et je hurle: c' est un cri atroce, suppliant, le cri de celui qu' on met mort et qui vent vivre encore, ne serait-ce qu' une minute. Comme je comprends le condamné qui veut fumer sa dernière cigarette!

A la panique succède un calme étrange: « Je vais enfin savoir ce que c' est que mourir... » J' ai heurté les rochers et je rebondis sur des dalles très inclinées. « Tiens! J' ai la carcasse plus solide que je ne le pensais! » Je n' ai pas perdu connaissance, même lorsque je suis arrive la tête la première sur le névé au pied du rocher. Encore quelques cabrioles douloureuses, et je me retrouve en position assise pour m' arrêter bientôt au fond de la combe.

-Ça va? questionne mon camarade du haut de la pente.

- Ouais! je suis entier, cric-je.

Je veux exprimer par là mon étonnement de ne pas me retouver en plusieurs morceaux.

Mes mains et mes bras sont écorchés, et du sang dégoutte de mon front. Mes hanches me font souffrir, mais mon dos a été fort heureusement protégé par mon sac.

Quelques pansements, et nous faisons demi-tour. A regret, car j' avais de nouveau envie d' aller faire cette face sud du Pouce, des que j' eus acquis la certitude que je n' étais pas mort, c'est-à-dire juste après ma chute! Mais mon état ne le permet guère.

Après une bonne heure de marche, nous rejoignons le téléphérique on j' essaie de sourire aux touristes éberlués par mon visage blême, bariolé de sang.

did about two hundred meters of fall explique-rai-je à l' aimable Anglais qui me conduira à l' hô...

J' ai encore aujourd'hui le sentiment d' être un miraculé qui a vécu une expérience exceptionnelle. En effet, je peux la raconter... Ce jour-là,je suis allé au-delà de l' insolite, au seuil de la métaphysique. J' ai dès lors tendance à qualifier de my-thomanes ceux qui prétendent voir défiler leur vie devant eux lorsqu' ils pensent mourir! Peu importe, c' est moi que je connais mieux dorénavant.

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