Une journée au-dessus d'Argentière

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Par François Bader.

« Voyons, docteur, croyez-vous réellement que je doive rester étendu qu' au vendredi! » — « Ce n' est pas un conseil, je vous l' ordonne pour éviter une infection »; puis voyant mon air désabusé, il ajoute: « Vous ferez d' ailleurs comme bon vous semble. » Devant cette réponse désintéressée, il ne restait qu' à se soumettre. Le fait d' avoir serré trop étroitement la lanière de mes crampons m' oblige à rester couché pendant trois jours. On ne badine pas avec les gelures...

Me voici donc livré à moi-même pour de nombreuses heures, aussi je prends la décision de relater la course, source de mes maux. N' est pas, en effet, le meilleur moyen de tirer profit de la période d' inactivité physique qui va suivre et de revivre dans les détails cette belle journée du 9 août 1936.

Peu après 1 heure, nous quittons la cabane d' Argentière pour atteindre le couloir par lequel débute l' ascension de la face des Courtes. Le clair de lune facilite grandement notre approche et la rimaye en bonne condition est aisément franchie. Malheureusement, la glace fait bientôt son apparition sous une couche de neige fraîche, laquelle n' a pas encore adhéré. N., parti en souplesse, doit ralentir son allure; il fait ensuite ménage avec P., car le couloir se rétrécit et la glace devient mauvaise. Ce dernier nous conduit sitôt possible dans les rochers de la rive gauche où la progression est meilleure.

La lune a dépassé la crête au-dessus de nous, et illumine notre route d' une couleur flamboyante. Au-dessous le glacier dort sous un ciel étincelant.

L' arête principale du contrefort est maintenant atteinte; d' abord du rocher, puis de la neige, et nous pensons gagner du temps en frayant notre route à travers la pente qui mène au Grand Gendarme. Mal nous en prend; une glace cassante remplace la bonne neige d' il y a quelques instants. P. fournit un bel effort de taille en compagnie de N., alors qu' il me faut attendre 16 mètres chaque fois et m' efforcer d' assurer de la pointe tout en recevant la classique avalanche de débris en pleine figure.

Mes muscles commencent à se contracter et je conseille de planter un piton afin de rejoindre l' arête à notre gauche. Ainsi la cordée exécute une traversée vers un curieux abri, formé par trois blocs. L' un après l' autre nous pénétrons dans ce trou pour en sortir plus haut, par une cheminée donnant accès à la face sud du Grand Gendarme.

Nous prenons en écharpe la partie inférieure de cette paroi dont la varappe n' offre pas de difficultés marquantes, mais où se détachent de gros blocs et des morceaux de glace.

Entre temps, nous devons à la prévoyance d' un de nous le privilège de déguster une tomate bien fraîche et d' arroser notre gosier de quelques gorgées de thé.

Une fois sur l' arête, neige et rocher, nous profitons de la commodité relative d' une selle pour faire une halte de quinze minutes.

Au loin apparaissent distinctement la Dent Blanche et le Weisshorn; le Grand Combin et le Dolent prennent d' imposantes dimensions. A nos pieds fuient les magnifiques pentes vers le glacier où nous apercevons nettement la cabane et croyons voir du monde sur la terrasse. Assez rêvé! il faut en finir avec notre arête et arriver à la pente sommitale laquelle se dresse devant nous. Averti par notre expérience précédente, nous décidons d' utiliser le moins possible cette face et de gagner au plus court les rochers de gauche. Mais les conditions s' avèrent bonnes, aussi nous progressons rapidement et n' empruntons l' arête que pour contourner la corniche.

Il est près de midi lorsque nous atteignons le sommet.

D' un commun accord nous décidons de pousser trois jutze auxquels on nous répond de je ne sais où! Peut-être même de l' écho de la montagne. Ces trois cris contiennent ce que ne peuvent exprimer des paroles. Ils consacrent un moment radieux que nous rechercherons comme une épave au moment de la détresse.

L' animateur de cette course, comme de tant d' autres, Pierre Blanchet, a été arraché à la vie le 23 août dernier ( 1936 ), au Grand Muveran. Sa mort a creusé en moi un vide ineffaçable, ainsi que chez tous ceux qui ont eu le privilège de le connaître.

Je m' incline devant un homme pour lequel la vie était animée d' un idéal moral très élevé, qu' il allait raviver chaque semaine au sein de la grandeur de la haute montagne.

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