Une nuit sur le Stromboli

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Par Denis Bertholet

Avec 1 illustration ( 36 ) Les gros nuages, accrochés tous ces derniers jours, au sommet de la montagne, se sont dissipés. Seule la fumée des cratères s' élève verticalement, puis s' incline vers l' ouest. Les « pescatori » prédisent le beau temps: nous décidons d' aller établir notre camp près du point culminant.

La petite cloche grêle de l' église égrène douze coups lorsque nous enfilons le sentier qui serpente entre les vignes et les oliviers. Daniel, mon camarade, monté déjà l' an passé, va devant, d' un pas décidé.

- Excellent chemin jusqu' en haut! m' a dit; on peut y monter avec des ânes!

A chaque bifurcation, Daniel prend systématiquement à gauche. Tout à coup, plus de chemin!

- Il doit être juste là-dessus; montons tout droit: on va le rejoindre immanquablement. A travers les vignes abandonnées, où poussent de grands roseaux, le long d' un muret de pierres sèches devenu inutile, nous continuons, droit en haut. Les vignes s' espacent, les roseaux se font plus denses; des buissons d' épines en fleurs, magnifiques dans leur parure jaune, nous obligent à quelques détours. Nous marchons depuis plus d' une heure. Toujours pas de chemin.

- A droite? Sur l' autre crête? suggérai-je.Allons voir!

Nous attaquons la pente de biais. Un quart d' heure plus tard, nous tombons dans le lit desséché d' un torrent qui semble offrir une bonne voie d' ascension. Nous montons sans trop d' efforts. Zut! Voilà que s' interpose un ravin de sable noir. Il faut sortir de là! Nous y parvenons enfin, mais la brousse reprend, véritable forêt vierge de roseaux et de ronces à hauteur d' homme. Nous nous obstinons, mais nos progrès sont misérables. Les sacs se font lourds, il y a deux heures que nous marchons. La crête, à droite, est protégée par un fouillis de ronces inextricables. Nous sommes obligés de retourner à celle de gauche! Enfin, après trois heures d' efforts, nous débouchons sur un replat qui marque la fin de la végétation.

La vue sur le village est extraordinaire. L' ombre de la fumée volcanique joue sur les toits et nous filmons une séquence. Puis, par des pierriers croulants, rouges ou noirs, suivant la nature des laves, nous traversons vers la droite et tombons finalement sur notre chemin, large trottoir d' un mètre environ. Que de temps perdu et de forces vilipendées! Il est près de 16 h. 30 lorsque nous posons enfin les sacs sur le sommet. Le spectacle est merveilleux: au loin, la Sicile, petite ligne foncée, bleu sur bleu. Plus près, les îles Lipari, bijoux encastrés dans une mer paisible.

Mais notre attention est attirée par les cratères. Ne sommes-nous pas venus pour eux? Cent cinquante mètres au-dessous de nous, dans un vaste demi-cercle s' ouvrant sur la « Sciara del fuoco », grande ravine noire tombant de 700 mètres dans la mer, voici trois cratères. Deux ont l' air assez grands, le troisième, au milieu, n' excède pas trois mètres à la base. Tous laissent échapper un nuage de fumée; celui de gauche dans une proportion beaucoup plus grande que les deux autres. De plus, il halète et rugit de façon inquiétante. La lave en jaillit par paquets qui s' élèvent de quelques mètres puis retombent, gros oiseaux noirs jouant dans les fumées. Une explosion! Un « scoppio », comme disent les gens d' ici, nous fait sursauter. Nous observons soigneusement le phénomène, la trajectoire des « bombes » et leur point d' impact. Presque toutes retombent du côté de la mer et nous avons la certitude qu' il sera possible de descendre plus près. Mais il se fait tard; nous allons installer la tente dans un petit vallon de « scories », tout noir, piqué par-ici, par-là, de roches rouges. Dans le sable sans consistance, les « sardines » ne tiennent pas, et nous attachons de grosses pierres aux tendeurs. Du pain, du salami et du thé chaud composent notre repas. Vers 20 h. et demie, nous quittons la tente, et, en dix minutes, parvenons sur la crête dominant les cratères.

Le vent est pour nous: il chasse les gaz vers le versant opposé. Nous mettons tout en place pour faire une photo grand format. Je tiens le déclencheur, tout est prêt! La silhouette de Daniel, qui pose à côté de la caméra, se détache sur le nuage de fumée qu' enflamme la bouche eruptive. Le temps nous semble long. Wwoum! Comme un coup de canon, l' éruption a jailli, inattendue. Plus d' une centaine de bombes laviques, grosses comme des miches de pain, s' élèvent rapidement à notre hauteur, quelques-unes plus haut encore; elles s' immobilisent, suspendues un instant, puis retombent lourdement, piquant de points de feu toute la margelle du cratère.

- A la prochaine, on y va! me dit Daniel.

Nous affermissons nos casques, vérifions le masque à gaz, simple tampon de ouate entouré d' un chiffon et maintenu sous le nez par un élastique. Il nous fait ressembler à des chirurgiens, mais qu' importe? Il est très efficace lorsqu' une bouffée de gaz chlorhydriques nous enveloppe. Sans lui, nous toussons terriblement, et suffoquons. Wwoum! Ça y est: explosion! Le cœur battant, nous entamons la descente, très raide, croulante. Ma lampe s' éteint. Je la secoue rageusement. Rien à faire! Une pierre se détache; Daniel tombe. Un juron! Sa main a heurté un bloc encore brûlant. Un replat d' une dizaine de mètres précède le bord du gouffre. Nous avançons avec prudence; le sol, formé de scories entassées, pourrait s' effondrer. Halte! Le spectacle qui s' offre brusquement nous coupe le souffle. La lave, rouge feu, monte, descend, bouillonne comme un gigantesque potage dans sa marmite. Des bouffées de gaz s' échappent avec un bruit de soufflerie puissante. Avec elles s' élèvent une ou deux gouttes incandescentes aussi grosses qu' un homme; elles s' affalent lourdement contre les parois inclinées de la chaudière, puis ruissellent à l' intérieur.

Daniel s' éloigne de quelques pas et braque la caméra. A mon tour de jouer les vedettes. Je m' approche encore un peu et mets un genou à terre. Wwoum! Nouvelle explosion! Un réflexe stupide me fait faire un saut en arrière. Les bombes s' élèvent, nous dominent, semblent devoir nous tomber sur la tête, et s' abattent dans un sifflement croissant. Daniel me traite de bien médiocre acteur: II n' a pas pu filmer à cause de ma reculade. Wwoum! Encore une! cette fois je n' ai pas bougé, mais l' explosion a été particulièrement puissante et de nombreux points lumineux s' élèvent en gerbe au-dessus de nous, s' arrêtent, puis retombent à une allure vertigineuse. Celui-ci se dirige droit sur moi: un saut de côté; celui-là ne peut me manquer: un bond en arrière! Enfin la grêle a cessé. Nous nous trouvons au milieu de la zone où sont retombées les bombes. Fumantes, elles grésillent tout autour de nous, puis s' éteignent rapidement.

Nous attendons la prochaine éruption pour filmer et photographier la bouche eruptive même. Trente minutes déjà, rien encore. L' attente, auprès dé ce halètement titanesque nous rend plus conscients du danger de la situation. L' inaction est mauvaise conseillère et nous avons besoin de beaucoup de volonté pour rester dans la zone menacée. Wwouma y est! A nouveau les projectiles brûlants ont jailli, vomis par la bouche de feu. Sifflements sinistres, chocs sourds, instants de concentration intense. C' est fini! Nous pouvons remonter.

Bien au chaud dans les sacs de couchage, nous grignotons quelques figues sèches. L' air est étrangement calme; seule, de temps en temps, une éruption secoue la toile de tente. Nous sombrons bientôt dans l' oubli d' un sommeil réparateur. Vers 4 heures du matin, un claquement de la toile nous fait sursauter. Serait-ce une explosion? Non! Le vent se lève. Il devient rapidement très violent et secoue notre abri en tous sens. Les tendeurs résisteront-ils? Impossible de nous rendormir. Zut! une ficelle a cassé et nous devons retenir un des mâts.

Au grésillement du sable sur la toile se mêle à présent celui de la pluie. Le vent devient de plus en plus impétueux. Je fais une tentative pour aller remettre le tendeur défaillant, mais, les yeux remplis de sable, je referme précipitamment le pan à peine entr'ouvert. Vers 7 heures une petite accalmie. Le brouillard s' est mis de la partie et seuls apparaissent quelques blocs noirs, tout ruisselants. Comme elle est agréable, la chanson de l' eau sur le réchaud!

Vers midi nous décidons de partir. Nous enfilons nos cagoules et rangeons le matériel dans les sacs. Sitôt dehors, les bourrasques de sable nous harcèlent à nouveau. En un instant, la tente est démontée et recouverte de gros cailloux. Nous nous dirigeons alors vers le petit col, début de la descente. Une grande pente de sable, un petit sentier parmi les roseaux, quelques oliviers, des vignes. Une heure plus tard nous arrivons à « l' Ostello ».

Lavage complet. Linge propre. Nettoyage des appareils. Grande casserole de spaghetti. Quinze heures de sommeil... Nous voici prêts à remonter!

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