Une traversée du Mont Dolent. Première ascension par le versant suisse

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Première ascension par le versant suisse.

Par J. Gallet.

Il est 4 h. quand nous partons, avec lanternes et corde déployées, la lumière étant encore trop diffuse pour entreprendre des chemins inconnus.

Notre tâche commence, nous éprouvons un peu le sentiment du soldat qui va prendre part à l' action; tous les trois, nous sommes très sérieux. Abraham tient la tête, qu' il ne quittera plus d' ailleurs, malgré les réclamations ultérieures de Jules Balley. L' abordage du glacier est pénible, une taille fatigante commence tout de suite; la glace noirâtre, agglomérée avec de petits débris morainiques, est d' une dureté prodigieuse. Ce n' est que lentement, bien lentement que nous nous élevons, mais j' ai la compensation combien grande d' avoir du temps pour jouir de la vue environnante, pour contempler les lueurs de l' aurore, puis les colorations suaves qu' amènent les rayons du soleil levant. Le moment du lever de l' astre glorieux demeurera toujours la plus grande jouissance de la journée pour l' alpiniste quelque peu observateur. A ce moment-là, une émotion fortifiante, faite de reconnaissance et d' adoration, un sentiment de vie nouvelle envahissent l' âme aussi bien que le corps et leur insuffle un courage tranquille.

Tout en montant, nous choisissons de l' œil le point d' attaque de la cime du Dolent. Nous abandonnons notre premier plan, qui était de suivre — à une certaine distance — le pied des Monts Grépillons, et nous nous rallions tous les trois à l' idée de gagner l' arête est, puis de chercher à la suivre jusqu' au bout pour atteindre le sommet directement et de front. Le projet était hardi, mais il était évidemment le plus beau, tout en ne paraissant pas impraticable.

Pour l' accomplir, il faut suivre une direction plus au nord, c'est-à-dire traverser un dédale de crevasses gigantesques, au-dessus desquelles s' inclinent parfois de fort beaux séracs. Toute la sagacité d' Abraham Müller est mise à contribution pour nous permettre de traverser ce labyrinthe; qu' il fait bon admirer l' habileté consommée et la persévérance des guides de l' école oberlandaise. Leur réputation de « Gletschermann » n' est certes point surfaite, je l' ai constaté à bien des reprises.

Après être sortis victorieux de cette haute école glaciaire, nous constatons avoir traverse le glacier Dolent de part en part, en diagonale, puisque nous atteignons maintenant l' arête rocheuse, un peu au-dessous de la cote 3074 de la nouvelle carte. Il est 8 h. 20, nous avons donc mis près de quatre heures et demie pour accomplir cette tâche intéressante.

Sans trop de peine nous gravissons maintenant des rochers passablement friables qui nous amènent à l' arête séparant le glacier Dolent de celui de la Neuva. D' ici, il nous semble que l' ascension du Mont Dolent aurait exigé moins de temps, soit en gagnant cette même arête est par le versant de la Neuva ( en partant du lieu dit les « Rosettes » ), soit en suivant toute la ligne de faîte à partir de sa base, c'est-à-dire de la Maya ( 2648 m. ). Mais actuellement peu nous importe, nous avons appris à connaître le glacier Dolent et nous tenons notre belle arête sous les pieds. Dès lors, celle-ci va nous servir de route toute indiquée, notre idée étant de suivre constamment la crête.

Un travail très long, en général très laborieux, nous élève sur cette arête de magnifique prestance; tantôt ce sont des parties très raides de neige ou de glace vive, tantôt des rochers se superposant en clochetons presque perpendiculaires. Heureusement la nature granitique des rochers permet l' escalade audacieuse et lui donne même beaucoup de charme. Afin de gagner du temps, nous essayons de petites traversées sur le versant de la Neuva, mais elles paraissent risquées à cause de la glace, partout à découvert en cette saison. Mieux vaut donc s' en tenir le plus possible à la ligne de faîte qui finit par nous conduire, après de longs efforts, à la base du cône final. Devant nous se dresse maintenant une pente de neige et de glace d' aspect formidable, d' une inclinaison inquiétante.

Pendant que les bras vigoureux d' Abraham travaillent sans relâche et que les éclats de glace volent en tout sens, j' examine à notre droite le fameux Tour Noir, se reliant à nous par la chaîne hérissée des Aiguilles Rouges du Dolent. L' aiguille 3587 nouvelle carte ( 3618 de l' ancienne, 3584 Imfeld-Barbey ) en particulier élève tout près de nous sa troupe blanche infiniment longue, jusqu' à son bec terminal, d' aspect crochu, presque farouche. C' est qu' elle est vierge encore, cette curieuse aiguille, à ce qu' il paraît. Cependant, à la considérer de près, je m' imagine qu' elle ne le sera plus longtemps, car elle ne semble pas inaccessible par le versant de la Neuva pour quelqu'un que n' effraye point une longue taille probable.

A quelque distance de la cime du Mont Dolent, la pente de glace se transforme heureusement en neige dure, ce qui nous permet enfin d' avancer plus rapidement. Le travail opiniâtre est achevé, le problème est résolu. Les trois hommes se serrent la main avec vigueur, leurs pieds foulent le sommet du Mont Dolent à 1 h. 40.

En somme l' ascension, quoique évidemment laborieuse, ne nous a pas paru offrir de très grandes difficultés. A la vérité, nous étions tous les trois fort bien entraînés à la suite d' une assez longue campagne.

La cime du Mont Dolent est classique, c' est une jolie coupole de neige très légère — tel un manteau d' hermine flottant dans l' air bleu — rappelant un peu le cône final de la Dent Blanche dont on peut d' un revers de main abattre la pointe suprême.

Il faut descendre quelques pas au sud pour atteindre le rocher et s' asseoir commodément. La température est délicieuse, le ciel toujours sans nuage, aussi pouvons-nous demeurer là-haut une heure entière. Une heure durant laquelle l' âme est remplie d' une félicité infinie. Adossés au granit solide, dans une sereine quiétude au milieu des abîmes, nous jouissons de tout notre être de l' heureuse réalisation de notre projet si longtemps caressé et surtout de cet admirable monde alpestre se déroulant autour de nous.

Nous sommes au point d' intersection de trois pays et nous trouvons, foi d' alpiniste, que tous les trois ils peuvent à juste titre être fiers de leurs systèmes montagneux.

A 2 h. 40, cette fois avec Jules Balley en tête, nous descendons sur le versant italien, d' abord par un couloir rocheux où les pierres dégringolent sous les pas, puis par le beau et vaste glacier de Pré-de-Bar. La rimaye que l'on dit souvent difficile à franchir, nous est des plus propices aujourd'hui et se laisse traverser sans beaucoup de peine.

A grandes enjambées, on descend le glacier assez bénin, mais avant d' atteindre sa base, on oblique dans les rochers de Botseresse ( 2730 m. nouvelle carte ) formes en majeure partie de plaques lisses où suintent les ruisselets du glacier. Cette manœuvre permet, après avoir contourné la partie inférieure des Monts Grépillons, de gagner le haut du col Petit Ferrex ou du Chantonet ( 2493 m. ), 5 h. 50.

En raison de sa mauvaise exposition, ce col est encore neigeux à cette époque et il nous permet de faire quelques bonnes glissades sur le versant suisse.

Un peu après 7 heures, nous arrivons aux hospitaliers chalets de Ferrex, où un excellent accueil nous est réservé.

( Extrait du T. XXXVII du « Jahrbuch des S.A.C.; 1906. )

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