Visages du Pakistan

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Par J.J. Buetiger

Avec 6 illustrations ( 142-147 ) L' Expédition suisse au Cachemire 1953-1955, composée de F. Schmid et J.J. Buetiger, soutenue par le Fonds national pour les recherches scientifiques et patronnée par la Fondation suisse pour l' exploration alpine, visita:

en été 1953, les montagnes du Béloutchistan et traversa l' Himalaya jusque dans le haut Indus, à la frontière de l' Hindoustan et du Pakistan, en hiver 1953/1954, file de Ceylan, en été 1954, le Karakorum et l' Hindou Kouch, jusqu' aux confins de la Russie, de la Chine, de l' Afgha et du Pakistan.

De ces trois voyages aventureux, elle ramena quelques milliers d' insectes, de plantes et de documents photographiques.

Sur le terrain Nos investigations portèrent principalement sur la région du Cachemire où convergent les grandes chaînes du système himalayen; à savoir: l' Himalaya occidental, le Karakorum, 1 L' article dit 1855, mais en fait c' était en 1857. Ces trois originaux étaient J.A. Carrel, J.J. Carrel et Amé Gorret lui-même.

2 « On vit ceux de Valtournanche ( les guides ) descendre l' été à Châtillon et s' offrir, avec une insistance parfois ennuyeuse, aux voyageurs qui passaient par la grande vallée sur la diligence ou dans les berlines. Et là, ils perdaient des jours et des semaines à attendre les Anglais » ( Guido Rey, Le Cervin, p. 112 ).

3 Anagramme de Gorret, qui signait aussi Groter ou Otger.

les Pamirs, l' Hindou Kouch et les Monts du Béloutchistan. Cette zone de rayonnement montagneux se présente, sur la carte, comme un gigantesque « St.Gothard » ( le Toit du Monde ), mais, sur place, n' est qu' un chaotique enchevêtrement de chaînons et de massifs, au sein desquels s' intriquent d' interminables vallées-labyrinthes, communiquant entre elles par d' innombrables cols.

Dans les arcanes de cet océan de sommets se rencontrent et se mêlent des espèces végétales, animales et humaines, issues de l' Asie centrale et de l' Asie péninsulaire. Ainsi, les populations de ces régions sont extrêmement diverses. D' une vallée à l' autre, on trouve des variations de race, de langage, de religion, de mentalité et de coutumes. Les nombreux petits peuples de ces montagnes posent parfois de très troublants problèmes au linguiste, au sociologue et à l' ethnologue. Citons uniquement le fameux cas des Hounza, parmi les nombreux autres.

Heureusement, le travail de recherches nous obligeait, la plupart du temps, à progresser lentement et à séjourner longuement à certains endroits. Pour le transport de nos 20 à 30 colis, nous dûmes constamment avoir à notre service une demi-douzaine de mules au caractère chatouilleux, à moins que ce ne fût une douzaine ou une quinzaine de porteurs plus ou moins dociles. Nos déplacements s' effectuaient en général d' après l' horaire dit « de caravane »: un repas de bonne heure, matin et soir, et une journée de marche non interrompue, ou très brièvement.

Il fallut vivre sur les produits naturels du pays: soit apprêtés par notre intendant-inter-prète-domestique-bearer-cuisinier-à-la-noix, soit servis dans une gargote indigène nommée échope, soit délicieusement offerts à table d' hôte. Il fallut aussi dormir chez l' habitant ou dans des Rest-Houses « déchues », quand ce n' était pas sous tente.

Ce train de vie nous empêcha de voyager à la manière des grandes expéditions ascensionnistes, qui se sustentant à l' européeene et s' entourant de confort et de précautions multiples, ne peuvent prendre réellement contact avec le pays qu' elles traversent.

D' ailleurs, la gloire sportive est passagère et les succès scientifiques peuvent être discutables. Mais l' expérience humaine est sûre. C' est par elle que l' Orient et l' Occident se sont pareillement différenciés, puis méconnus. En effet, chez eux, la simple expérience humaine de tous les jours est encore assez vivante et tonique pour suppléer dans une certaine mesure à l' insuffisance des moyens d' éducation, d' instruction à disposition du peuple. En d' autres termes, la nécessité, le risque, l' imprévu et l' indépendance conditionnent encore étroitement l' existence quelques conséquences de cet état de choses que nous ne voulons pas juger ici:

l' esprit de ressource en face de l' adversité la stabilité et la douceur du caractère la résistance morale aux privations le sens profond de la famille et ses rapports avec la société.

Et, fait éloquent, ce sont les classes privilégiées de la population, donc les plus euro-péanisées ( « bâbous » ou employés de bureaux, fonctionnaires, « business men », ou parvenus de tous ordres ) qui conservent le moins bien ces qualités naturelles.

Cependant, même dans les grandes cités de Lahore, Rawalpindi et Peshawar, l' atmo sociale est à peu près semblable à celle des bourgades montagnardes ou campagnardes. L' aspect des rues et la vie qu' on y mène font irrésistiblement penser à l' Europe moyenâgeuse.

Les corps de métiers y occupent leurs quartiers propres: joailliers, merciers, vanniers, marteleurs, chaudronniers et charrons. Des « écrivains publics », des changeurs, des barbiers et des guérisseurs vous attendent en pleine rue. Les pâtissiers et les restaurateurs pétrissent leurs « tchapâtis » ( pains ) et rôtissent leurs délicatesses sous vos yeux et... juste devant leurs pieds nus émergeant des plis de leur « chelwars » ( vaste culotte plissée ). Comme des bonzes sur un piédestal, ils trônent, les jambes croisées sur leur grand fourneau de pierre, au milieu des vapeurs et des fumées de cuisson sortant de quatre ou cinq grosses marmites. A côté du fourneau s' ouvre l' entrée sombre d' un petit local où Fon a fait tenir quelques sièges et une ou deux tables.

La clientèle de ces petits hôtels, comme on les appelle, est formée d' habitués, ou d' in que l'on considère aussi comme des habitués. Ils boivent une tasse de lait ou un verre de thé, en causant de longues heures et en fumant à tour de rôle l' universel « houkah » ( narghilé ). Tout ceci, dans les positions les plus confortables et les plus familières. On ne saurait se froisser de rien; même du sans-façon avec lequel le jeune garçon d' hôtel, mal habillé, vous pose devant le nez une tasse et une soucoupe dégoulinantes d' eau de vaisselle, mais avec un sourire tranquille et communicatif.

L' hôtel, la boutique et la voie publique sont des endroits où l'on vit presque comme chez soi. L' homme qui fait sa toilette à grande eau sur la rue n' étonne personne; ni celui qui se prosterne sur une place ou dans un jardin public; ni celui qui dort de tout son long sur l' étal de son échope. Gens de bonne famille et gens de basse classe se côtoient tout naturellement, jour après jour. Le geste des mains ouvertes du mendiant est le même que celui du riche sirdar qui implore Allah. La charité et le vol, la générosité et le marchandage, la solidarité et la fripouillerie, la loyauté et la tromperie, la clémence et la vengeance n' ont pas encore été raffinés et atténués.

Ainsi vivent 70 millions d' habitants, dans un pays s' étendant de la latitude du sud de l' Egypte à celle de la Sicile, de l' altitude 0 à celle de 8611 m. du K2 ( Mont Goodwin ). Cette immense terre, touchant aux chaleurs subtropicales et aux froidures subarctiques nourrit des gens à la peau très foncée et aux cheveux noirs de jais, ainsi que des hommes aux yeux bleus et aux joues roses. Il y a donc au Pakistan des régions naturelles et des groupes ethniques très divers. Le Sind, le Panjab, le Béloutchistan, le Waziristan, le Baltistan, Hounza, Chitral et l' Azad Kashmir ( Cachemire libre ), etc., sont autant de pays particuliers, qui font, par leur diversité et leur cohésion, la beauté et la richesse du Pakistan.

Cette force de cohésion, c' est la culture spirituelle du pays, faite de sa foi et de sa langue. C' est l' Islam, c' est l' urdu. Le pays s' organise et s' édifie, pense et agit, vit et souffre en fonction de ces deux réalités .Ces deux faits sociaux ne sont pas apparus en lui comme le communisme est venu en Russie et comme l' Anglais s' est formé en Grande Bretagne. C' est l' Islam et l' urdu qui ont créé le Pakistan; qui l' ont animé. Ils en sont l' âme. Ils ont suscité, au sein d' un agglomérat de peuples, l' esprit d' une nation.

Par-dessus les déserts du Sind, les jardins du Panjab, les verts pâturages de l' Himalaya et les solitudes pierreuses du Karakorum et de l' Hindou Kouch s' est étendue la civilisation hindo-islamique, qui fut celle des Indes de Tagore, d' Iqbal et... de Kim!

Du Panjab au Nanga Parbat Un des chemins menant de Rawalpindi, ville du PanjabPanch Ab = cinq eaux = pays des cinq rivières ) jusqu' au plus haut massif de l' Himalaya occidental, le Nanga ParbatNanga Pahar = montagne nue = le 8100 m ., conquis par l' Autrichien en 1953 ), emprunte les vallées du Jelum et de Kaghan. Ce qui fait environ un parcours de 300 km.

Les premiers contreforts de l' Himalaya surgissent brusquement de la plaine aride. A peine engagée dans le dédale des premières vallées, la route quitte les fonds torrides et pierreux. Elle rejoint les hauteurs des collines, où s' accrochent habitations et cultures. Là, les filets d' eau n' ont pas encore tari; là, un air frais venant des grands monts rend l' atmosphère étrangement légère et riante. Il fait frissonner les pins et les mélèzes et balance doucement les marguerites et les sauges des prés. Nous sommes à 1500 m ., à Murree, la grande station pakistanaise, miracle de verdure dans un monde desséché.

Puis les vagues montagneuses aux crêtes vertes et aux creux jaunes se suivent sur environ 80 km. vers l' intérieur. Par la monotone vallée du Jelum, qui mène au Cachemire et à Srinagar, nous atteignons Mouzaffarabad ( moussafir = voyageur; abad = lieu ), chef-lieu de l' Azad Kashmir. Ici s' ouvre une de ces interminables vallées, la Kishanganga ( 300 km. de long ) qui rappelle, sur la carte du Pakistan, la Venoge de la carte de la Suisse. Mais nous ne la retrouverons qu' après un mois de prospection le long d' une vallée voisine, celle de Kaghan.

Le passage de la Kishanganga dans la vallée de Kaghan s' effectue sur un affreux camion des Transports publics, grinçant à toutes ses jointures et risquant la panne à chaque changement de vitesse. Ces « lorry » publics sont de vieux châssis recouverts d' une carrosserie de bois, peinte dans le style carrousel grandiloquent et bigarré. Les passagers y sont entassés comme des sardines, dans des compartiments qui ressemblent souvent à des cages à lapins. Un gros monsieur enturbanné, habillé de blanc, parfumé et orné d' une barbe rougie au henné, supportait impassiblement dans son giron la tignasse huileuse d' un jeune soldat accroupi parmi les balots. Les jambes du monsieur avaient trouvé appui sur les genoux d' un homme d' apparence modeste, qui les employait à son tour comme accoudoirs. Lorsqu' il n' y a plus de place à l' intérieur du lorry, ceux qui veulent encore y monter attendent que les gros bagages aient été ficelés sur le toit. Ils s' y juchent alors gaiement et parachèvent l' édifice branlant, qui s' en ira cahin-caha, à la satisfaction de tout le monde. Ça ne coûte que 6 roupies ( moins de 5 francs ) les 80 km.!

La partie basse de la vallée de Kaghan est très chaude et sèche ( 1000 à 2000 m. ). Verdure sur les hauteurs et rizières dans les fonds.

La partie moyenne ( 2000 à 3500 m .) se creuse en un gigantesque V fluvial, au fond duquel mugit une rivière torrentueuse. Tout d' abord de grandes forêts luxuriantes de conifères recouvrent les versants et offrent au voyageur la surprise de délicieuses clairières fleuries où bourdonnent les insectes et où traînent des senteurs d' été. Les habitations des indigènes, petits cubes de terre ocre, sont joliment posées dans la verdure des bosquets d' arbres fruitiers ( mûriers, abricotiers, pêchers, noyers, poiriers, etc. ), des champs de maïs et des rizières chatoyantes. On se croirait en Valais.

Puis, peu à peu, les crêtes avoisinantes se dégarnissent, la forêt se clairsemé, et viennent les prairies de hautes herbes. De temps à autre, on traverse de grandes pentes argentées d' absinthes, ornées, çà et là, d' un bouquet d' églantiers roses.

A cette saison ( juin-juillet ), la mousson a déjà inondé les premiers contreforts de l' Hima. Tandis que le bas pays ressemble à un désert sous le déluge, il existe, au-dessus de 2500 m ., de vastes étendues d' herbes délicates et drues qui peuvent offrir une pâture providentielle au bétail sous-alimenté et un frais séjour aux hommes, las des chaleurs.

Par grandes familles ou par hameaux, les habitants du bas entreprennent une longue transhumance qui durera 5, 10 et même 20 jours, et peut couvrir jusqu' à environ 300 km. Ces gens n' emportent avec eux que leurs épais habits de laine brune ou noire et quelques rares chelwars et chemises de couleurs pour les femmes, un minimum d' ustensiles de cuisine et de grandes pièces de laine brute, rapiécées de morceaux d' étoffes et de feutre, qui serviront de toiles de tentes.

Les femmes ont cependant quelques moyens de satisfaire leur coquetterie. Elles se coiffent de petites toques brodées de couleurs, descendant souvent en pointe sur la nuque. Ce qui leur donne l' air de femmes nomades kirghizes ou thibétaines. Abondants cheveux noirs et gras, tombant en tresses sur leurs épaules. Lourds bracelets et boucles d' oreilles de laiton, de ferraille ou d' argent. Coquillages et pièces de monnaie cousus sur les vêtements. Les petits enfants n' ont très souvent, comme habits de dessus, qu' une chemisette noire ou grise, et comme vêtement de dessous, la poussière fine des grands chemins.

A 3600 m. environ, le profil d' érosion fluviale fait place au faciès glaciaire.Vers 4000 m ., la vallée s' ouvre en une plaine longue d' une quinzaine de kilomètres et montant doucement jusqu' à 4500 m. environ. C' est la Haute Vallée.

Le coup d' œil est saisissant; une grande cuvette de verdure aux rebords bas et dentelés de gris, de rouge, de vert et de blanc ( roches, herbes, neigeset derrière ce rebord, la dentelle étincelante des 6000 et des 7000, qui surgit dans l' azur.

Là-bas, au milieu de la vallée, deux ou trois flaques marécageuses miroitent comme des pièces d' eau dans une pelouse. Tout autour de la plaine, contre les pentes nues des versants, des langues d' herbe viennent lécher les rochers des petits sommets avoisinants. De nombreuses traînées d' éboulis descendent en grands festons dans la tendre verdure. Là-dessus, un divin silence.

A nos pieds, l' herbe est devenue un épais gazon moelleux digne d' être foulé par de bonnes vaches de l' Oberland. Des edelweiss et des pâquerettes se mêlent en d' immenses nappes d' étoiles et de soleils blancs. Des scrofulaires rouges et des potentilles d' or enrichissent encore ce merveilleux parterre.

Il y a une demi-journée que nous n' avons rencontré âme qui vive. Dans cette apparente solitude qui émane de la grandeur du paysage, on ne remarque pas la présence de grands troupeaux de ruminants et de chevaux paissant en semi liberté. Et si parmi les pierriers on voit s' élever une fumée, c' est probablement un village. En s' approchant, on distingue en premier les trous noirs des portes béantes, qui seuls indiquent les maisons. A même la pente et parmi les blocs de rochers, les habitations sont elles-mêmes de simples tas de pierres sèches recouverts de dalles plates et de gravier terreux. A l' intérieur, aucun meuble, mais simplement quelques couvertures de poil de chameau et quelques tapis grossiers de poil de chèvre étendus sur la terre battue, autour d' un foyer de pierres. Le village comprend une vingtaine ou une quarantaine d' habitants qui vivent vaillamment et paresseusement, résistant aux intempéries, à la vermine, à la malaria et aux ophtalmies; indifféremment, dormant au soleil ou travaillant sous la pluie; se nourrissant presque exclusivement de tchapâtis, de lait caillé, d' un peu de riz et de viande de cabri.

Ils vont pieds nus sur pierriers et névés et sont obligés de traverser souvent la rivière glacée avec de l' eau jusqu' à mi-cuisses; car il n' y a qu' une petite passerelle pour toute la haute vallée ( 15 km. ). La pluie froide ne les dissuade pas de faire leurs tournées, simplement enveloppés dans leur grande couverture de laine naturelle. Les replis des étoffes dans lesquels ils se drapent, ainsi que leurs interminables turbans, recèlent des foules de cachettes ou l'on trouve les choses les plus invraisemblables: tchapâtis, morceaux de viande ou de « Seré », lettres, certificats, argent, sucre, œufs, tabac, fil et aiguilles, couteaux, etc. Le turban est une bande d' étoffe de 2 à 3 m. de long et de 30 à 60 cm. de large que l'on porte surtout comme coiffure, mais qui se révèle très pratique comme écharpe, ceinture, essuie-mains, pansement, lien, bâillon, coussin, sac à provisions ( en bandouillère ou sur la tête )... et comme chasse-mouches et essuie-table pour servir les invités!

En ce pays qui semble désert, à cause du mimétisme des agglomérations grises dans le gris des rocailles, les habitants surgissent on ne sait d' où, marchant tranquillement et sans bruit. Ils savent qui nous sommes et ce que nous faisons, et peut-être encore bien des choses sur nous. Ils réclament tous des médicaments de la façon la plus naturelle du monde. Nos secours médicaux gratuits leur paraissent aussi naturels que leur mendicité.

Nous avons fini par compter, dans les éboulis, neuf de ces « villages ». L' approche en est délicate car une meute de chiens furieux est toujours prête à mettre les nouveaux venus en pièces. A votre arrivée, les femmes disparaissent et un homme, le Sirdar en général, s' avance mi-souriant mi-solennel. Il vous offre de la nourriture « khâna » et, si vous vous montrez assez pakistanais et familiers, le « houkah ». Il vous conduit jusque dans sa hutte en vous tenant gentiment par la main, comme un petit enfant. On vous fait asseoir sur les meilleures couvertures, apportées des autres huttes. Dans la douce atmosphère sombre et enfumée de cette chambre de pierres, la conversation roule tranquillement. Puis on apporte le houkah, vase de terre contenant de l' eau, à travers laquelle passe la fumée d' une pipe fixe, que vous fumez par un long tuyau. C' est le passe-temps de société par excellence. Un serviteur fume tout d' abord pour amorcer la combustion, puis il le passe à chaque invité ( de bouche à bouche ), tirant une bouffée chaque fois qu' il va le présenter. Après la réception, on vous remet sur le bon chemin et on vous serre chaleureusement les deux mains ensemble, en une délicate étreinte.

Du village, les traces de piétinement du bétail ont fait une large piste qui monte doucement vers le haut de la vallée. Elle s' étale au point de devenir une arène de trois mètres de large, elle monte encore, puis elle se répand dans l' herbe fleurie et disparaît. On entend les cris des marmottes et le roulement des torrents sous les névés tout proches. Les pâturages sont devenus des prairies idylliques piquées de blanc ( edelweiss, immortelles, myosotis blancs, nombreuses petites fleurs inconnues ), de rouge ( sédums, primevères, scrofulariées ), de bleu ( campanules, gentianes, myosotis de plusieurs sortes, centaurées, sauges, géraniums ) et de jaune ( dents-de-lion, renoncules, arnicas, saxifrages, potentilles ), etc. Ici, tout est serein et paisible. Les lignes douces des prés s' allongent sur un mille à la ronde et gravissent les petits sommets pointus qui ceignent le haut de la vallée. Cette rencontre brusque de la prairie riche avec les zones abiotiques et neigeuses; ces petits sommets fiers ( 5000 m .) et bien découpés, parés à la fois de verdure et de neiges éternelles, donnent à la majesté de ce paysage montagneux une splendeur que n' ont pas nos Alpes.

Mais un spectacle plus beau encore attend celui qui escalade un sommet de plus de 5000 m.

Le Nanga Parbat est là, resplendissant d' une monstrueuse blancheur, dressant ses parois de neiges et de glaces au-dessus d' un tumulte de domes, de pointes et de crêtes. Ses pans veinés de bleu semblent surgir de profondeurs ignorées, tandis que son sommet, perdu dans les nuages, semble isolé de la terre. De ses 8100 m ., le regard peut se laisser choir vertigineusement de plus de 5000 mètres jusqu' au fond des vallées sombres et dénudées qui l' entourent.

Il peut aussi se perdre très loin à l' horizon, sur la mer de montagnes qui paraît être devenue le monde entier. Dans ce désordre, on distingue cependant une longue dépression brumeuse, vers le nord, là où doit s' ouvrir l' infernale vallée du Haut Indus. De l' autre côté de l' écharpe de brume se dessinent les blancheurs du Karakorum et de l' Hindou Kouch, parmi lesquelles le triangle régulier du Rakaposhi.

Par-dessus cette scène immobile et mouvementée, filent sans bruit les lourdes cohortes des nuages de la mousson.

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