Lente ascension Gagner la montagne en chaise roulante

« Je suis en chaise roulante. » C' est ainsi qu' en 2001, Anne Ithen déclara renoncer au sociétariat CAS et à l' abonnement aux « Alpes ». Un événement terrible avait privé cette alpiniste enthousiaste de son passe-temps favori. Elle décrit ici ce que les montagnes représentaient pour elle et la manière dont elle les a retrouvées.

Grimper jusqu' à l' issue tragique

Dès lors, je passai tout mon temps libre en montagne et à vélo. J' allai de sommet en sommet avec des amis ou des guides. Je me souviens avec bonheur de la joie éprouvée à la cime de mon premier qua-tre-mille, le Cervin. J' y réalisai que, vu d' un sommet, le panorama ouvre une nouvelle perspec tive sur le monde alpin. L' escalade dans les Kreuzberge me permit d' observer pour la première fois le spectre de Brocken. C' est une tout autre expérience alpine que je vécus durant deux séjours d' été à la cabane Wiwanni. Nous transportions alors presque toute la subsistance, depuis Excursion à chaise roulante aux sources du Rhin antérieur, au-des-sous de la Maighels-Hütte.

En montant à la Baltschieder-Klause, qui se trouve dans la même région, nous pouvions aussi observer la rupture du pont reliant les portions supérieure et inférieure du glacier: un vécu en direct du réchauffement climatique! Il m' a fallu aussi parfois surmonter mes propres peurs. Je me souviens comme si c' était hier de ma difficulté à respirer lorsque j' ai vu les deux impressionnants couloirs du Bifertenstock, sillonnés de profondes rides, qu' il fallait traverser par un passage étroit et vertigineux. Mon plus beau souvenir reste certainement l' ascension de la superbe pyramide du Bristen. J' ignorais alors que ce serait la dernière excursion alpine que je ferais sur mes deux pieds. Un mois plus tard, une balle reçue dans le dos lors de l' attentat perpétré dans la salle du Grand Conseil de Zoug m' a privée de l' usage de mes jambes.

Détresse et résilience

La perte de l' usage de mes jambes fut et reste un difficile renoncement: la mobilité était pour moi un élixir de vie. C' étaient mes jambes qui me portaient à travers nos forêts de montagne parfumées de résine, sur nos prairies alpines émaillées de fleurs et d' herbes odorantes, parmi les rochers et les buissons bordant les chemins conduisant aux champs enneigés, aux arêtes de roc et de glace vers les sommets tant désirés: l' univers en partage. Etais-je dès lors condamnée à ne plus contempler ces merveilles que sur des photographies, ou depuis l' arrivée d' un téléphérique? Un dernier souffle de nostalgie m' empêchait encore de donner ou de jeter ma collection de cartes au 1: 25 000 et de cartes d' itinéraires cyclistes. Heureusement, car elles ont depuis retrouvé un usage intensif.

A la découverte de nouveaux parcours alpins

Ce ne sont plus les terrains impraticables que je recherche sur les cartes, ni non plus les sentiers marqués des traitillés les plus serrés. Je m' intéresse dorénavant de très près aux lignes doubles traitillées d' un côté, ou aux lignes noires continues désignant des voies non goudronnées ou des routes agricoles enrichies d' une bande médiane gazonnée.

Le Swiss trac, c' est un petit véhicule mû par une batterie. On peut l' atteler à la chaise roulante, comme on le ferait d' un chien de traîneau. Sur terrain plat et par beau temps, son autonomie atteint 30-40 km avec une charge de batterie. En montée et sur terrain glissant, le potentiel est évidemment moindre: à son poids de 70 kilos s' ajoute le mien, 55 kilos, et celui de la chaise, 17 kilos, qui, ensemble, épuisent trop vite la réserve d' énergie. Le compteur affiche un rapide glissement vers le rouge. Il faut de la discipline pour rester sourde à l' appel des cimes afin de garantir le retour. Par chance, le véhicule n' uti guère de courant à la descente. Au contraire, la batterie s' y recharge un peu.

« Nous »? Impossible autrement

Entre-temps, nous avons pu de nouveau réaliser de belles randonnées. « Nous », ce n' est pas insignifiant: j' ai besoin d' une personne d' accompagnement qui me donne la poussée décisive aux passages difficiles, qui me libère lorsque je reste coincée dans les rigoles de drainage, ou qui m' évite de basculer par la faute de pierres mal placées sur mon chemin. Les cabanes du CAS, qui étaient pour moi un point de départ, sont maintenant un but d' excursion aventureuse: la cabane Maighels dans la région de l' Oberalp, l' ancien hôtel CAS du Maderanertal, la Brisenhaus sur la Klewenalp, la Gemsfai-renhüttli au-dessus du col du Klausen, mais aussi diverses cabanes dans les Dolomites. Les chemins bordant les amenées d' eau du Vinschgau, qui font Notre citoyenne de Suisse centrale a dû faire aussi le deuil des petites escalades. On la voit ici dans la région de l' Alpstein.

Les rencontres sont aussi stimulantes. Les hommes s' intéressent spontanément aux caractéristiques techniques du « bolide », les « bikeurs » jettent des regards admiratifs ou légèrement irrités sur mon deux-roues inhabituel, et les enfants sont enthousiasmés: « Oh! J' en veux un aussi! »

Un regard attentif aux beautés immédiates

Je découvrais nombre de belles choses sur le bord de mes anciens chemins d' aventure, et je les photographiais dans mon esprit car la réalité ne me permettait pas d' en faire des images matérielles. Il me fallait avancer vite pour atteindre le sommet ou le glacier et les quitter avant que le soleil ne soit trop violent. Maintenant, mes randonnées en chaise roulante me laissent suffisamment de temps pour m' arrêter et photographier. Je peux admirer l' énergie que déploie l' angélique pour ouvrir ses ombelles en un bouquet pareil à un feu d' artifice. Je peux observer le syrphe à la recherche de nourriture sur la fleur de centaurée, ou admirer la précision avec laquelle le plantain oriente ses feuilles pour exposer au soleil leur face argentée moins sujette à l' évaporation. Je zoome sur la maison familiale qu' un pic-bois s' est creusée et m' étonne que le pin si bien entamé verdisse encore. J' ai encore du temps pour tirer le portrait des chèvres du Langtauferertal dans leur habitat à trois étages. J' admire la trichie fasciée prenant un bain de pollen dans une fleur. Et finalement, je m' amuse d' un indicateur de sentier couvert de résine, ce qui vraisemblablement signifie: « Attention, chemin gluant! » La signification est identique pour le piéton et pour la pilote de chaise roulante.

J' essaie de ne pas trop songer à ce qui m' est devenu impossible, et de jouir pleinement de ce qui m' est encore accessible. Les montagnes et la nature m' apportent alors la force, l' énergie et la joie que j' ai cru perdre. a Anne Ithen, Rotkreuz ( trad. ) Lors d' une excursion, les nuages s' accumulent en colonnes au-dessus des Dolomites.

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