Au Mönch par l'arête nord-ouest

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par l' arête nord-ouest. Avec 9 vues vérascopiques du Dr. J. Jacot Guillarmod.

Au Mönch ( 4105 m ) Liberté des montagnes, heureuse possession de soi-même, bonheur de courir à l' aventure sur les sommets inconnus et déserts, de marcher sur des neiges pures encore, de monter vers les cieux, est-il rien de plus concis et de plus complet que cette belle pensée de Javelle pour définir l' invincible attrait des hautes cimes et pour réduire à néant cette idée saugrenue de Madame de Staël qui s' imagine que nous allons à la montagne pour le plaisir singulier de nous exposer à la mort, quand tout, dans la nature, nous commande d' ai la vie?

C' est la réflexion que nous faisions, quelques semaines après l' escapade dont le récit va suivre, alors que, mollement étendus dans nos hamacs, nous refaisions à la jumelle, Ch.H. Godet, mon frère Joseph et moi l' ascension de la belle arête nord-ouest du Mönch. Cette arête forme comme le nœud central de cet ensemble si harmonieux et si parfait qu' on appelle familièrement:

les „ Grandes Bernoises ".

Avec l' arête occidentale de l' Eiger et pour la partie terminale, celle sud-ouest de la Jungfrau, on peut affirmer que ce sont les trois plus belles voies d' ascension dont on puisse suivre tous les détails de n' importe quel belvédère du Jura.

Au printemps 1906, mon ami Ed. Stamnrelbach m' avouait, dans l' oreille, qu' une de ses ascensions les plus ardues avait été le Mönch depuis la Wengernalp et m' engageait vivement à l' essayer à mon tour. Je ruminai cette idée et le résultat fut que dans les premiers jours de juillet, mon frère Joseph, le jeune Martin de Vevey et moi, nous nous trouvions à la Cabane Guggi.

Nous y étions arrivés par un de ces temps gris, entremêlé d' ondées, pendant lesquelles nous nous abritions de notre mieux, aux creux des rochers. Il neigea très bas pendant la nuit et au matin, tout était blanc, autour de la cabane.

Nous partons néanmoins, sans grand enthousiasme, il est vrai, et bien plutôt pour reconnaître le chemin à suivre que pour tenter de forcer le passage. Nous avançons cependant assez rapidement et au lever du soleil, nous nous trouvons au point 3060 avec de la neige fraîche à mi-jambe et la glace noire au-dessous.

Au Mönch.

Si jamais l' ascension du Mönch par cette arête devient à la mode, cet endroit est destiné à devenir la place classique du déjeuner; pour le moment, c' est tout au plus si une ou deux bouteilles vides en marquent l' emplacement et il faudra bien quelques siècles pour que leur nombre égale celui qui se trouve actuellement au „ Dejeunier-Platz " du Finsteraarhorn!

Une fois la route reconnue, nous nous laissons aller à la jouissance que procure la vue, du haut de notre terrasse: de trois côtés, l' œil plonge dans le vide, puis aime à se reposer sur les cimes d' alentour, tandis que derrière nous, la langue terminale et surplombante du petit glacier suspendu et sans nom qui descend directement du sommet du Mönch, semble nous inviter et nous attirer à elle, mais en même temps nous domine si bien qu' à chaque instant nous croyons la voir se détacher et nous balayer dans les profondeurs du glacier de Guggi.

Nous décidons séance tenante de revenir le lendemain, car la neige fond rapidement autour de nous et le vent fait place à la bise qui commence à balayer les nuages et les brouillards. Tout promet une belle journée pour demain et nous voulons nous reposer comme il faut, afin d' être dispos, car la partie promet d' être rude.

Nous redescendons donc à la cabane, assurés de retrouver désormais notre chemin et décidés à pousser aussi haut et aussi loin que nos forces le permettront.

Le 10 juillet, à 2 h. 3/4, nous remontons, à la lanterne, l' arête reconnue et parcourue hier; à mesure que nous avançons, nous retrouvons, toujours plus profondes, nos traces dans la neige, de sorte que nous ne perdons pas notre temps en hésitations inutiles. A 5 heures nos traces cessent, mais il fait grand jour et la plupart des sommets diminuent à vue d' œil; seules les „ Grandes Bernoises " nous dominent de leur quelque mille mètres et le petit glacier surplombant, auquel nous allons nous attaquer, attend sournoisement, telle une bête féroce, rasée et prête à bondir, nos premiers coups de piolet.

Nous assujettissons les crampons, tout en scrutant de l' oeil et cherchant le défaut de la cuirasse.

D' après les renseignements de Stammelbach, nous avions crû comprendre qu' il avait réussi, en tournant à gauche, à franchir ce mauvais pas. Car, notez-le bien, tout le noeud de l' ascension réside dans la façon de prendre et de vaincre cette difficulté. Les quelques rares renseignements que nous fournissent la littérature, corroborés du reste, par les propos des guides, concordent à dire qu' il faut tourner l' obstacle à gauche, en ayant, pendant quelques pas, un vide de 5 à 600 mètres Dr. J. Jacot Guillarmod.

au-dessus du glacier de l' Eiger. Il est vrai d' autre part que le front du glacier peut varier sensiblement d' une année à l' autre, et dans le cas particulier, nous pouvons affirmer qu' il était matériellement impossible de chercher à nous élever par la gauche.

Après mure délibération, nous contournons, à droite, la langue même du glacier, à pic ou surplombant et reposant sur une pente de 50° à 55°, comme en fait foi la photographie ci-contre. Nous nous élevons d' une vingtaine de mètres, en taillant de grandes marches, pouvant tenir lieu de sièges, à l' occasion, après quoi nous tournons brusquement à gauche, et commençons l' attaque. Les premiers pas vont assez bien, mais l' inclinaison est si forte qu' il ne faut plus songer à s' asseoir. Nous découpons dans le front du glacier une sorte de vire, assez large pour permettre aux pieds de se poser l' un à côté de l' autre. Mais pendant que celui qui taille se réchauffe quelque peu, ses deux camarades se gèlent consciencieusement, tout en faisant des efforts surhumains pour tenir la corde tendue de leurs mains engourdies.

On avance désespérément lentement; deux piolets sont bientôt hors d' usage; un est démanché; le manche de l' autre se brise par le milieu; on est obligé de ménager le dernier valide, et la progression en est encore ralentie. Le soleil fait bientôt son apparition et amène un peu de diversion; mais tandis que les pieds continuent à souffrir cruellement du froid, nos figures, mal-grè la pommade Sechehaye, sont bientôt atteintes de pénibles coups de soleil; mais le but approche.

Pendant une heure encore mon frère Joseph qui m' a remplacé à la tête de la cordée, achève la vire qui nous permet de gagner enfin le dos du glacier. Il est 11 heures du matin. La pente, pour n' être plus verticale, n' en exige pas moins encore une taille continue.

A la glace vive succède une couche de neige vieille de quelques jours, mais pas assez forte pour nous dispenser d' assurer chacun de nos pas. Les crampons n' offrent pas une garantie suffisante, sur une inclinaison aussi forte, où, faute de marches, on risque fort une glissade mortelle. Martin qui a dû, durant près de deux heures, rester debout dans la même marche, sans pouvoir avancer ni reculer, est exténué. J' assume Au Mönch.

une trop grande responsabilité en l' en à continuer en avant: nous avons vaincu l' obstacle le plus grand de cette ascension et Martin se déclare satisfait pour le moment; nous lui faisons entrevoir la possibilité d' une revanche prochaine, si le temps et les circonstances le permettent, et comme le ciel se couvre rapidement de gros nuages d' ouest, nous décidons de remettre à plus tard la fin de l' ascension.

Nous faisons donc prudemment demi tour, et grâce aux belles marches et à la largeur de la vire artificielle, nous nous et ouverture de la galerie de la station Eismeer.

retrouvons bientôt au pied du glacier.

La neige est maintenant entièrement ramollie et où les crampons avaient suffi en montant, nous devons tailler de nouveau, en descendant cette fois, des marches nombreuses qui nous prennent encore une bonne heure, si bien que nous n' arrivons aux rochers que vers 2 heures, exténués, mais en poussant un gros soupir de soulagement.

En grignotant quelques cerises de Saxon, nous contemplons le chemin parcouru, et Martin, tout fier de ses exploits, ne peut s' empêcher d' avouer qu' il n' a rien fait d' aussi rude dans les Alpes vaudoises que, seules, il connaissait jusqu' alors.

Comme il doit partir prochainement pour Brême, avec la perspective d' y rester quelques années avant de rôder de nouveau dans les Alpes, il s' en console en pensant aux beaux souvenirs que cette journée lui procurera pour l' avenir.

Nous dégringolons maintenant rapidement sur la Cabane Guggi, où nous n' arrivons qu' à 4 h. 1/2, décidés à remonter le lendemain ou le surlendemain si le temps se maintient au beau.

Mais déjà dans la soirée la neige se remet à tomber silencieusement autour de la cabane, si bien que le jour suivant nous rentrons à Lauterbrunnen, en nous accordant la petite satisfaction d' y arriver un bon quart d' heure avant le train qui était parti en même temps que nous de la Wengernalp.

La fin de juillet et tout le mois d' août 1906 avaient été fort beaux, comme on s' en souvient, et en contemplant de Lignières notre belle arête du Mönch, nous ne pouvions nous empêcher d' y songer constamment. Elle nous restait sur le cœur.

Aussi en constatant la diminution continue de la neige, décidâmes-nous, mon frère et moi, de parachever cette ascension, au premier moment de libre.

Dr. J. Jacot Guillarmod.

Le 1er septembre, nous préparions nos sacs, et le 2 septembre au matin nous reprenions le train pour Lauterbrunnen. Martin n' est plus de la partie, mais nous nous sommes adjoints Ernest Bovet et Ch.H. Godet, deux polytech-niciens en vacances, qui rêvent, eux aussi, de faire le Mönch par l' arête nord-ouest.

Nous montons en chemin de fer jusqu' à la Wengernalp, en compagnie de grosses dames allemandes qui nous regardent de travers, dans nos accoutre- ments de montagnards et échangent sur notre compte, dans la langue de Gœthe, des réflexions peu aimables, qu' elles se figurent incompréhensibles pour nous qui parlons français; leur erreur fut de courte durée et leur embarras manifeste, lorsque poliment et dans leur idiome, nous leur offrons, à Wengen, de leur aider à débarquer leurs nombreux bagages et leurs encombrantes personnes.

Le temps est de toute beauté; nous nous sentons bien entraînés et en moins de deux heures, depuis la Wengernalp, nous atteignons la cabane Guggi, où nous sommes seuls pour passer la nuit.

Le 3 juillet, à 2 h. 1/2 du matin, après avoir remis la cabane en ordre, nous partons sans lanterne, grâce à un magnifique clair de lune.

La neige a entièrement disparu des rochers, aussi en moins de trois heures, nous atteignons le glacier qui est entièrement à découvert.

Nous fixons les crampons, et malgré cela, nous sommes bientôt obligés de tailler. A partir de ce moment-là — il est 6 heures — nous n' avancerons plus que dans des marches faites au piolet.

Le front du glacier suspendu n' a guère changé depuis le mois de juillet; mais la vire qui nous a demandé tant de temps et de peines a entièrement fondu. Nous la retaillons à nouveau; Godet et Bovet, qui sont moins experts dans ce genre d' exercice, ont pour mission de laisser défiler la corde au fur et à mesure que l'on avance — oh! combien lentementce qui ne contribue guère à les réchauffer. Mais le soleil apparaît bientôt au-dessus de notre paroi de glace.

A midi seulement, nous émergeons au haut de notre mur, et là, heureusement, les jeunes qui n' avaient pas encore eu l' occasion d' utiliser leurs piolets peuvent s' en donner à cœur joie.

Le gros de la besogne est fait, mais l' inclinaison de la pente ne diminue que très peu, au passage d' une grande rimaye qui coupe entièrement, toute la largeur du glacier. Un seul endroit est praticable, mais il est constamment balayé par des pierres qui se détachent de la petite arête rocheuse qui nous domine.

Au Mönch.

Le seul moyen de franchir cette rimaye consiste à abattre de gros stalagmites de glace, dont le premier de la cordée ménage soigneusement la base, pendant que les trois autres s' apla en se faisant aussi petits que possible, contre la paroi de glace qui surplombe sur leurs têtes.

A un moment donné, le sifflement sinistre et bien connu des pierres lancées à toute volée qui passent au-dessus de nos têtes, nous fait instinctivement chercher un abri; mais on a beau s' effacer aussi complètement que le permet l' exi de la place, certaines proéminences ne peuvent entièrement se dissimuler. Bovet entre autres, qu' un sac assez rebondi désigne tout spécialement aux coups de l' artillerie, ne peut éviter suffisamment un gros bloc qui, mieux pointé que les autres, vient récocher sur son dos. Le choc, heureusement très oblique et bien supporté, mais qui faillit néanmoins lui faire perdre l' équilibre, se contenta de lui procurer un moment de vive émotion et d' écraser complètement une boîte de conserves qu' il garde précieusement en souvenir de son ascension.

Une fois la rimaye franchie sans autre incident, nous gagnons, en obliquant aussi à droite que possible, la petite arête de rochers qui vient de nous bombarder si consciencieusement. Nous sommes dès lors à l' abri et nous nous élevons rapidement au milieu des blocs croulant à la moindre pression du pied, ou qui se détachent sous le plus futile prétexte. Il ne reste plus qu' à terminer l' ascension, par une mince arête de neige et de glace et à 6 heures du soir nous sommes à quelques mètres du sommet. Le soleil va disparaître, dans une épaisse couche de hâle qui s' étend compact et horizontalement à l' alti de 4000 m. et nous masque complètement le fond des vallées, tandis qu' au de nos têtes, le ciel d' un bleu intense et très limpide se continue jusqu' à l' horizon, bordé des hauts sommets du Valais, très nets, jusque dans leurs moindres détails.

Nous décidons à ce moment-là de gagner la cabane du Bergli, par l' arête rocheuse du sud-ouest, qui descend sur le Jungfraujoch et qui nous évitera de tailler encore des marches, exercice dont nous sommes saturés, pour aujourd'hui.

Dr. J. Jacot Guillarmod.

La descente se fit relativement facilement, et sans aller jusqu' au col, nous quittons l' arête à la courbe 3700 m. pour gagner le névé supérieur du Jungfraufirn, afin d' éviter une remontée trop longue à l' Obermönchjoch.

Mais la nuit vient rapidement et la lune n' est pas encore levée. Nous faisons une petite halte en attendant qu' elle apparaisse de derrière le Trugberg, avant de nous lancer dans les séracs que nous avons sous les pieds. Nous les contournons sans encombre et à 8 h. 1/2 nous atteignons le col sans difficulté.

La traversée de l' Ewigschneefeld restera pour nous comme une des plus fantastiques visions dont nous ayions conservé le souvenir. Cet immense plateau neigeux, éclairé à contre-jour et brillant comme un lac d' argent en fusion, encadré et dominé par un cercle violet de hauts et sombres sommets, sous un ciel presque noir, nous donna une impression d' irréel et de supraterrastre comme nous n' en avions point éprouvé auparavant.

Tout ce que l' imagination et l' évocation puissante d' un Flammarion peuvent inventer, n' atteindra jamais le sublime de cette féerie.

Nous étions comme transportés dans une planète inconnue et déserte, après que son soleil s' est éteint, ruine énorme des révolutions célestes, prête à rentrer dans le chaos, et nous, derniers survivants des générations éteintes, nous restions seuls avec la Nature et Dieu.

Cette impression dura bien après le passage de l' Untermönchjoch. A 10 heures, en arrivant à la cabane du Bergli, en retrouvant ce dernier ou ce premier vestige de l' activité humaine dans ces hauteurs désolées, en entendant la voie du gardien qui nous recommandait le silence, pour ne pas troubler le sommeil de deux caravanes qui nous avaient précédés, en reprenant imparfaitement contact avec l' humanité terrestre, nous croyions rêver encore d' immensités célestes, d' infini, d' é...

Le lendemain, nous regagnions Grindelwald non sans avoir quelque peu erré au milieu des séracs qui enserrent la cabane à ses pieds et qu' on ne traverse plus que rarement, depuis l' ouverture de la station Eismeer du chemin de fer de la Jungfrau.

Tous les ponts de neige sont effondrés à ce moment de l' année, et c' est au milieu d' un dédale de séracs et de crevasses, descendant et remontant sans cesse, qu' on finit par atteindre le Grindelwald-Fiescher-firn, puis l' éperon herbeux du Kalli et le terrain solide, à la Bäregg. A 7 h. 1/2 sous la véranda de l' Hôtel de la Croix fédérale, au grand ébahissement de la galerie et en compagnie du sympathique hôtelier, notre compatriote M. Gagnebin, nous nous attablions autour d' une gigantesque fondue neuchâteloise, dont les émanations allaient chatouiller les papilles olfactives des nombreux promeneurs en quête de l' air pur du soirDr. J. Jacot Guillarmod ( section des Diablerets ).

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