Haute Cime

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Aiguille extrême au berceau de l' azur Qui peut changer pour un courage dur La roche avare en notable trophée, Halte exiguë au comble du désir Et défiant l' ardeur de te gravir Stable colonne hautainement dressée, Ton règne est sans partage et ton pouvoir, De l' aube verte à la cendre du soir, Superbement ignore quelque haleine, Si tôt brisée aux vents du gouffre bleu, Si tôt brûlée à tes neiges de feu, Qu' un peu de chair à to face promène.

De la durée eminent piédestal, L' homme d' orgueil au socle minéral Peut usurper l' empire de ton rêve, Ce n' est selon la clémence du sort Qu' une faveur plus grande que l' effort Et le pavois d' une victoire brève.

La solitude est ton juste climat, Ta dignité, ton ordre, ton combat, Tu te complais, sentinelle glacée, A cette horreur, à ton chaos désert, A cet abîme à tes genoux ouvert Où ne survit qu' une froide pensée.

Un horizon déchiqueté surgit Que l' abandon, le silence régit, Impondérable et que troublent à peine Un grondement de glace qui se rompt, Les frondes que déchaîne un soleil prompt Et les torrents qui tonnent vers la plaine.

Seul souvenir d' un monde inapaisé... Mais au-delà quelle sérénité! Le calme pur s' instaure, se propage, Sa profondeur ne trouve pas de fin, L' infini seul en tisse le déclin, Docile écran de son propre mirage.

L' astre immobile au faîte de son cours Laisse neiger d' impalpables velours Et, moribonds pris sous des plumes dures, Des cygnes blancs de songes fascinés Glissent longtemps aux monstres crevassés Qui font craquer leurs échines impures.

Ce monde semble un monde médusé, Il se convient en l' immobilité, Quand toutefois une invisible ruse Cherche au défaut de la rude épaisseur Où le ciseau que guide sa lenteur Plante la dent qui l' effrite et qui l' use.

En vain ces monts de constance et de roc, Le temps léger les flaire de son choc: Un siècle passe, un instant désagrège La roche d' angle ou le frêle éperon, Le précipite en un pierreux sablon Sur le glacier dont il souille la neige.

Mais le vent tourne, il enfle ses assauts, Il s' épaissit de féroces gerfauts Pour assaillir les crêtes flagellées, Des escadrons de nuages bourbeux, Chargés de grêle et de dards orageux, Viennent s' abattre en noires chevauchées.

L' ouragan hurle aux gouffres désolés, Les pics de foudre bleue illuminés Sentent frémir de profondes racines, Mais ce torrent de colère et d' effroi, Blêmes ruisseaux de la sombre paroi, Bouillonne en vain aux lugubres ravines.

Houle de rage impuissante, clameur, Ni les béliers du vent ni la fureur D' une cohue atroce et forcenée Ne font jamais sous les fourbes autans Ciller le front stoïque des titans, Calmes héros d' une haute épopée.

Vous renaissez au souffle des drapeaux Qu' un vent meilleur attise à vos créneaux Le soleil net claironne la retraite De l' ouragan qui parque son bétail, Le jour nouveau rallume le plumail D' un blanc métal, casque de votre tête.

Votre suprématie, héros intacts, N' a pas cédé ses insignes exacts, Vous demeurez, inaltérés et rudes, La tempête, l' hiver n' ont pas mordu Le bleu profil du vétéran chenu, N' ont pas miné vos sûres altitudes.

Mais pourquoi ceux qui furent les vainqueurs De la rafale aux sabots ravageurs, Succombent-ils au travail insensible D' une eau facile et du seul changement Du froid, de la chaleur, sobre tourment Qui leur imprime une vrille invisible?

Quel est le maître et quel est le destin?

Quel est celui qui demeure à la fin?

Est-ce le Temps? Mais quelle est son essence?

Que retient-il au double sablier Que les humains ne peuvent qu' oublier, Ce dieu qui n' est qu' une changeante absence?

O Temps, qui peut faire hésiter ton cours Et qui pourrait y marcher à rebours? Le sablier demeure irréversible, Le sable coule et toujours le remplit, Rien n' exténue un durable débit, Rien n' interrompt ton œuvre irréductible!

Faut-il pour dominer un temps jaloux, Pour échapper au pas de son courroux, Monter plus haut que la dernière cime? Faut-il plonger à ce gouffre d' azur? Faut-il, ah d' un élan peut-être impur, Y devancer la lumière sublime?

Quitter les champs qui nous sont assignés, Delà les monts de désir soulevés Prendre l' essor auquel aspire l' âme, Perdre de vue un monde irrésolu, Mettre le cap au nord de l' Absolu Et détacher le navire de flamme?

Sublime vol... et plus prométhéen! Vers l' au d' un ciel marmoréen!... Mais le soleil de ses blanches sandales Glisse déjà vers le couchant douteux, Il faut quitter ton théâtre rocheux, La pente est roide et les sentes fatales.

Adieu, du restes seule, aiguille d' or, Digne éternellement de ton décor Et d' une gloire au-dessus de la vie, Brillante au jour, scintillante la nuit, Où la témérité qui l' a conduit Ouvre à l' esprit son arène infinie.

Ernest Rogivue Ce poème est tire du recueil Verre et paille paru aux éditions Pierre Cailler, Genève, 1954.

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