Les tours du Salbitschyn

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La nuit est venue insensiblement, montant comme une marée des profondeurs d' une vallée sauvage et froide. Un moment encore une rougeur furtive résiste à l' engloutissement, puis subitement une brise glaciale se met à glisser en gémissant le long des parois abruptes.

En passant sur un éperon au pied d' un mur vertical, elle fait vaciller une maigre petite flamme d' esprit qui, avec une lenteur déconcertante, fond la neige dans un réchaud. Autour de ce feu follet on distingue cinq ombres emmitouflées, dont la discussion bruyante contraste étrangement avec le silence sépulcral du décor dur et redoutable d' un amas de rochers verticaux ou surplombants dans l' obscurité.

Il y a sur l' éperon qui se termine en nid d' aigle à 2300 m. un tas de cordes et de chaussures de varappe laissant deviner la raison d' un bivouac à pareille altitude.

Non sans peine, nous avons grimpé sur ce perchoir en suivant la mauvaise coulée du Hornfelli, sorte de couloir de déjections des cinq tours du Salbitschyn. Ce couloir raide, rempli d' éboulis détrempés, mène à un petit col à quelques centaines de mètres au-dessous du sommet proprement dit.

En ce moment, les dernières décisions sont prises pour le lendemain. Nous formerons deux cordées de deux. Le porteur se chargera des bagages, souliers, sacs de couchage, etc., et gagnera le col en remontant le Hornfellicouloir tandis que deux camarades, mon frère et moi tenterons la traversée intégrale des cinq tours. Durant l' été, au cours de plusieurs reconnaissances, nous avons pris contact avec le rude granit du Salbitschyn. Il reste pourtant une des tours qui nous a toujours échappé, la plus redoutable à en croire le « guide uranais » et les récits de Jürg Weiss qui la qualifient de grimpée délicate. Chaque fois le manque de temps nous avait fait rebrousser chemin, et c' est pourquoi le bivouac nous parut inévitable.

Lentement les heures s' écoulent sous la clarté laiteuse des étoiles. Nos chants se sont tus depuis longtemps, comme paralysés par le froid. Quand enfin la lune lance une nappe d' argent par-dessus la paroi, il n' est que minuit. Baignés dans ce fluide cristallin, les rocs tout à l' heure si terrifiants semblent s' adoucir et même en un geste amical nous appeler...

Dès la pointe du jour nous sommes engagés dans la grande cheminée de la première tour. Premier contact engourdi et gauche avec un rocher glacé! A mesure que les muscles se réchauffent, l' avance devient plus assurée, il n' y a plus de cailloux détachés par la corde ou par un pied maladroit. Les compagnons ayant essuyé la première grêle de pierres ont maintenant réduit au silence leurs grognements de fauves.

Nous atteignons le sommet par un labyrinthe de vires qu' il est bon de reconnaître à l' avance afin d' éviter des pertes de temps. Sans halte, nous replongeons dans le vide béant qui nous sépare de la deuxième tour, puis viennent différentes traversées le long de parois presque verticales, où seul le fer du piton assure le passage. Avec horreur j' ai appris dix jours plus tard la chute mortelle de deux varappeurs précisément à l' un de ces passages scabreux.

La tour II se termine par une dalle de granit d' une seule pièce. Le contact avec cette pierre réchauffée par le soleil est si reposant que toute notre belle expédition risque d' échouer dans les bras de morphée. Çà et là de sourds ronflements laissent deviner que le corps n' est pas enchanté de la nuit blanche passée au bivouac...

De nouveau nous plongeons dans l' ombre pour atteindre l' échancrure formant la séparation entre les tours II et III. Les rappels se succèdent, LES TOURS DU SALBITSCHYN suivis d' une escalade longue, parfois très exposée et délicate. Il est déjà midi lorsque nous posons le pied sur le troisième sommet.

Un de nos camarades montre un état de faiblesse inquiétant qui nécessite un repos d' une demi-heure et une forte dose de sucre.

Devant nous jaillit comme une flamme impressionnante, presque terrifiante, la quatrième tour. L' œil scrute ces murs lisses d' une architecture si fine et cherche une fissure menant vers le haut, mais en vain. Un peu décontenancés, nous nous regardons, puis consultons à nouveau le « guide ».

De notre perchoir il faut se laisser glisser en rappel le long d' une paroi de 40 m ., de là plus aisément d' étage en étage jusque dans la Hornfellirinne recouverte de neige et de glace. L' apparition de notre porteur nous remplit de joie quoiqu' il soit cramoisi de fatigue, ayant dû gravir cette coulée avec soixante kilos sur le dos.

Mais le temps passe trop rapidement. Nous abandonnons le porteur et le copain trop fatigué pour nous élancer vers ce mur fascinant. Une sorte d' ivresse fait bouillonner le sang. Devant notre ardeur les difficultés semblent s' écarter et céder sous la force magique qui nous appelle vers le haut.

A moitié suspendus sur le sommet en lame de rasoir, une jambe ballant dans le vide, l' autre frôlant une paroi verticale, nous contemplons avec un léger frisson le gouffre infernal bâillant de tous côtés.

Un coup de vent assez violent fait vibrer la tour et amène une feuille morte qui se pose sur le tranchant du sommet, vacille et retombe vers l' abîme. Cette feuille, indice d' une atmosphère agitée jusque dans la profondeur des vallées annonce l' approche d' un orage. Le ciel quoique serein prend une teinte de plomb.

A grande vitesse nous glissons le long des parois. La lutte est engagée cette fois contre l' orage, le pire des ennemis sur des tours qui sont de véritables paratonnerres.

Le porteur et le camarade restés en bas nous prennent pour trois fous lorsque, sans perdre une minute, nous paquetons pêle-mêle tout notre attirail dans les sacs et filons comme des possédés vers la dernière tour. On sent une lourdeur oppressante, une griffe invisible planant au-dessus de nos têtes. Lorsque nous reprenons contact avec le roc un voile déjà s' est glissé devant le soleil. L' escalade continue néanmoins; nous n' avons nullement l' intention de céder tant que le danger ne sera pas imminent.

L' avant de la cinquième tour est vite atteint. Au moment où la corde est lancée pour permettre par un rappel de gagner la brèche menant au dernier contrefort, un éclair déchire la pénombre. Aveuglés nous nous regardons sans dire un mot, puis lentement la corde est retirée, sans commentaires...

La retraite se fait dans le vacarme croissant de l' orage. Sans cesse les éclairs crépitent en s' abattant sur le roc.

Deux heures plus tard, nous foulons le petit sentier boueux de la cabane du Salbitschyn. La pluie fouette sans pitié nos habits détrempés, tandis que le pas s' allonge pour attraper le dernier train à Göschenen.

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