Quelques ascensions dans le Champ d'Excursions
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Quelques ascensions dans le Champ d'Excursions

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Le Tour Noir. L' Aiguille d' Argentière, variante par la face Nord-Ouest, et le Grand Darrey.

Par Léon W. Collet ( section genevoisej.

Le Tour Noir.

23 août 1901.

Etait-ce le Tour Noir ou la Tour Noire, se demandaient les alpinistes qui parcouraient le massif en 1888. A Chamonix, on disait la Tour Noire; Favre, puis Javelle, avaient dit le Tour Noir.

La rédaction de Y Echo des Alpes, dans le n° 3 de 1889, disait à la fin d' une note sur Le Tour Noir, la Tour Noire: „ II serait fort regrettable qu' il vienne à s' établir à propos de ce sommet une dualité de noms qui devienne pour les alpinistes une cause de discussion et d' embarras. "

Aujourd'hui toutes les cartes portent le Tour Noir et tout le monde, même à Chamonix, dit comme Javelle.

Pour ce qui est de l' histoire des ascensions du Tour Noir, je renvoie le lecteur à l' itinéraire de MM. Kurz et Colomb: La partie suisse de la chaîne du Mont-Blanc, pp. 136-146 et 215-216. Je mentionnerai cependant une variante exécutée en 1902 par un alpiniste ( dont le nom m' échappe ) accompagné du guide Onésime Crettex de Champex. Au lieu de monter au Col de la Neuva, ils passèrent de la cabane de Saleina le Col de la Grande Luis ( entre les Darrey et la Grande Luis ), et par les névés supérieurs du glacier de la Neuva rejoignirent l' itinéraire du Col supérieur du Tour Noir. Ils s' évitèrent ainsi un travail pénible, la taille de la pente de glace du Col de la Neuva, ce qui raccourcit l' as de deux heures.

C' est par le chemin le plus facile que je fis l' ascension de cette fière aiguille, soit par le glacier d' Argentière.

On part ordinairement du Pavillon de Lognan, bien connu des clubistes qui se rendent de Chamonix à la cabane d' Orny ou de Saleina par le Col du Chardonnet.

Le 22 août 1901, en compagnie de quatre amis, j' arrivai au Pavillon de Lognan à 7 heures du soir. Tout en montant, vu le beau temps, nous avions décidé de ne pas coucher à Lognan, mais d' aller passer la nuit à la belle étoile sur le Jardin d' Argentière. Nous avons donc pour ce soir en perspective une délicieuse promenade au clair de lune. Demain nous aurons beaucoup de temps devant nous, nous pourrons jouir paisiblement d' un des plus beaux sites de la haute montagne.

Après une courte halte, nous quittons le Pavillon et suivons le bon sentier qui longe la moraine du glacier d' Argentière jusqu' au moment où l'on aborde le glacier dans sa partie supérieure et plate. Petit à petit la nuit vient, tout à coup les sommets de l' Aiguille du Chardonnet et de l' Aiguille d' Argentière sont éclairés par la lune qui pour nous est encore cachée derrière l' Aiguille Verte. Si quelque montagnard superstitieux eût vu la lueur vacillante de nos deux lanternes, il n' eût pas manqué de raconter un soir devant l' âtre qu' il avait vu les mauvais génies de la montagne inspectant leurs domaines en méditant quelque mauvaise action!

Voici le Jardin. Nous avons vite fait de trouver un gros bloc de rocher à côté duquel nous nous installons pour passer la nuit.

La chaîne de l' Aiguille Verte, des Droites et des Courtes est là devant nous; la pâle lueur de la lune ne la rend que plus terrible, les arêtes neigeuses surmontées de tours informes se profilent sur un ciel étoile. A nos pieds le glacier brille d' une lueur blafarde. C' est l' éternel silence! Ne serait-ce pas le domaine de la mort? Devant ce spectacle inoubliable, je m' écrie avec Tœpfer: „ D' où vient l' intérêt, le charme puissant avec lequel ceci se contemple? Ce n' est là pourtant ni le pittoresque, ni la demeure possible de l' homme, ni même une merveille de gigantesque pour l' œil qui a vu les astres ou pour l' esprit qui conçoit l' univers!

La nouveauté, sans doute, pour des citadins surtout, l' aspect si rapproché de la mort, de la solitude, de l' éternel silence; notre existence si frêle, si passagère, mais vivante et douée de pensée, de volonté et d' affection, mise en quelque sorte en contact avec la brute existence et la muette grandeur de ces êtres sans vie, voilà, ce semble, les vagues pensées qui attachent et qui secouent l' âme à la vue de cette scène et d' autres pareilles.

Poésie sourde, mais puissante, et qui, par cela même qu' elle dirige la pensée vers les grands mystères de la création, captive l' âme et l' élève. Aussi tandis que l' habituel spectacle des bienfaits de la divinité tend à nous distraire d' elle, le spectacle passager des stérilités immenses, des mornes déserts, des régions sans vie, sans secours, sans bienfaits, nous ramène à elle par un vif sentiment de gratitude, de telle sorte que plus d' un homme qui oubliait Dieu dans la plaine s' est ressouvenu de lui aux montagnes !"

Il faisait encore nuit lorsque, après un savoureux chocolat cuit sur l' esprit, nous nous mîmes en route. N' étant pas pressés, nous avançons tranquillement sur le glacier d' Argentière. D' ici le Tour Noir a perdu toute sa prestance, on dirait un immense tas d' énormes pierres, il ressemble plus à la Grande Fourche qu' au Cervin!

Ordinairement on remonte tout le glacier du Tour Noir. Cette montée assez longue et assez raide, aujourd'hui toute en glace, nécessiterait la taille d' un grand nombre de pas. Après avoir déposé nos sacs sur la moraine, au pied même du glacier du Tour Noir, et nous être munis de quelques provisions, nous continuons à remonter le glacier d' Argentière jusque sous les Aiguilles Rouges, d' où nous espérons pouvoir atteindre le Col d' Argentière par une marche en flanc sur des névés.

Nous ne fûmes pas déçus, la montée se fit facilement et fut même agrémentée de varappe. A mesure que nous nous élevons, la vue sur la chaîne du Mont Blanc devient plus étendue; nous nous arrêtons souvent pour l' admirer. Il est 9 heures du matin lorsque nous atteignons le Col d' Argentière. C' est le premier col de la haute route de Zermatt à Chamonix et surtout pas le plus commode. L' impression qu' on éprouve en y arrivant est saisissante! A vos pieds ce ne sont que rochers délités, couloirs dans lesquels la canonnade est presque continue. Plus bas, c' est le glacier de la Neuva atrocement tourmenté; en un mot, c' est la montagne dans ce qu' elle a de plus rude et de plus sauvage. Plus loin et beaucoup plus bas, c' est la montagne paisible, ce sont les sapins, l' alpe fleurie, la vallée aux mazots brunis par le soleil. Quel contraste!

Un arrêt assez long s' imposait. Les uns assis, la pipe à la bouche, la carte en mains, débrouillent l' immense panorama. Les autres vont à la recherche de cristaux, mais bien en vain, car partout où le pied de I' homme a passé, la main n' est pas restée inactive. Il y a quelques années, des guides faisaient la course, depuis Salvan, sans voyageurs, seulement pour chercher des cristaux.

En route pour le sommet. Nous nous élevons d' abord jusqu' à l' Epaule dans des éboulis, nous sommes sur la route Javelle. Nous nous encordons avant de suivre la célèbre vire qui permet de traverser la paroi Est du Tour Noir. Je m' attendais à quelque chose de terrible, à une de ces étroites vires où l'on ne tient que du fin bout de la semelle au-dessus d' un formidable à pic. La vire est assez large au commencement et devient toujours plus étroite jusqu' au moment où elle s' arrête. Il faut Léon W. Collet.

alors s' élever de quelques mètres pour gagner une nouvelle vire, c' est le passage le plus difficile, si on peut le qualifier de difficile. Les rochers très raides qui conduisent au couloir furent lestement escaladés, car nous avions hâte de nous trouver sur ce merveilleux belvédère. Le couloir était complètement sec et quelques minutes après nous étions au sommet. Je ne vous décrirai pas la vue, car vous la connaissez tous pour avoir lu Javelle. Je ne vous dirai qu' une chose: c' est qu' un de mes amis, grand coureur de montagnes, alpiniste émérite, admira aujourd'hui pour la première fois ce qu' on appelle la vue!

Le temps est toujours superbe, nous regrettons d' avoir abandonné nos sacs sur la moraine du glacier d' Argentière, car nous aurions pu descendre sur Saleina.

A la vue du cairn du Tour Noir, Javelle, comme beaucoup d' autres, j' ai pensé à toi ,'ai obéi à ta prière:

„ Hommes, qui viendrez ici, oh! pendant que vous êtes à la lumière, prononcez mon nom, faites-moi vivre un instant dans votre pensée. "

Il y a 4 ans, lorsque novice, je lus pour la première fois le récit de la première du Tour Noir, c' était à la cabane de Saleina, dans ce Mont Mallet Aig. du GéantMont Blanc Les CourtesLes DroitesAiguille Verte site merveilleux. J' étais heureux et fier d' avoir traversé la Fenêtre, j' étais loin de penser qu' un jour viendrait où, à mon tour, sans guides, je gravirais ces fières aiguilles. Tes récits m' ouvrirent les yeux, ton enthousiasme m' a gagné, j' ai appris de toi à aimer la montagne! Que n' ai ta plume pour, à mon tour, en célébrer les beautés!

Il est 1 heure de l' après, il y a une heure que nous sommes arrivés, il faut songer à la descente. A mon avis, elle est plus intéressante que la montée, en maints endroits il faut faire attention, car la chute d' un seul entraînerait la cordée.Voici la vire, puis le col. Nous descendons le glacier du Tour Noir. Le silence des hauteurs n' est troublé que par le clapotement de l' eau ruisselant sous la glace et de temps en temps par le bruit de quelque pierre roulant dans un couloir. La neige est molle, les ponts ne sont pas solides et souvent l' un de nous disparaît subitement. Plus bas, nous „ routchons ", cela va plus vite.Voici la moraine du glacier d' Argentière et nos sacs. Nous faisons une courte halte, puis continuons notre descente sur le glacier d' Argentière. Son aspect est maintenant tout différent, il semble parcouru par une innombrable quantité de serpents d' argent; ce sont les ruisseaux formés par Léon W. Collet.

l' eau de la fonte superficielle, leur bruissement charme nos oreilles. Nous nous apercevons bientôt qu' ils transforment le glacier en vrai marécage, ce qui retarda beaucoup notre marche. Avant de gagner la moraine, j' eus la chance de rencontrer un superbe moulin, certainement un des plus grands et des plus beaux qu' on puisse voir, avec la crevasse qui lui a donné naissance.

Le soleil est déjà touché lorsque nous gagnons la moraine et la nuit tombait lorsque nous quittions Lognan, heureux et contents.

Une première"de I' Aiguille d' Argentière par la face Nord-Ouest.

4 août 1902.

Le samedi 3 août 1902, je montais au Pavillon de Lognan avec mon ami Charles Choberg. A voir notre équipement et nos sacs, on devinait vite que nous avions l' intention de faire de sérieuses ascensions et de séjourner quelque temps dans la montagne. Nos projets étaient très vagues, nous allions à Saleina et là nous n' aurions que l' embarras du choix, puis peut-être à la cabane du Valsorey et au Grand Combin. Le ciel est couvert, de gros nuages passant avec rapidité nous indiquent que c' est toujours le vent d' Ouest qui souffle. Que d' alpinistes l' ont maudit cette année, ce terrible vent qui rend la montagne dangereuse quand ce n' est pas impraticable. Tout à coup le voile de nuages se déchire et apparaît immense, grandiose, sauvage, l' Aiguille du Chardonnet, éclairée par le soleil couchant. Cette apparition nous donna des ailes et quelques minutes après nous arrivions au pavillon. La salle à manger étant pleine, nous entrons dans la salle des guides. Elle est occupée Phot. G. SîonvenpA, Genève.

par deux jeunes porteurs et un vieux guide, encore robuste, malgré ses soixante ans. Tous trois sont de la Maurienne. Le vieux s' appelle Blanc, dit le Greffier, il a trois fils qui, comme leur père, sont guides. Le père vient de faire la traversée des Grands Charmoz, après celle du Grand Paradis. Demain il gagnera Champex par le Col du Chardonnet et Orny avec cinq messieurs et une dame. Nous lui demandons s' il connaît bien la région. „ J' ai la carte Barbey et le guide Kurz et puis de l' œil, avec cela je n' ai besoin d' aucuns renseignements. " Avec quel plaisir il parlait de ses fils, trois vigoureux gaillards, plus vifs que lui, mais pas encore aussi endurants. Lecteur, tu auras sans doute entendu parler de cet accident au Mont Blanc, survenu quelques jours plus tard et dans lequel deux touristes français étaient morts de froid, leur porteur tué dans une crevasse; seul le guide échappa à la mort et ce guide, c' était un des fils du vieux Blanc! Pauvre père!

Tout en bavardant il se fait tard, nous gagnons tous la soupente et nous enveloppons dans de bonnes peaux de moutons.

A 4*/4 heures du matin pas un nuage au ciel, à la lueur vacillante de la lanterne nous suivons les méandres du sentier de la moraine du glacier d' Argentière. Je voudrais aller au Chardonnet, mais nous y renonçons, après réflexion, étant trop chargés. Nous irons au Col du Chardonnet et là, suivant l' heure et le temps, nous aviserons. Le glacier découvert est vite traversé; nous sommes sur la moraine latérale droite du glacier du Chardonnet. A notre grand étonnement elle n' est pas pénible, il y a même un sentier, lentement et en nous dandinant nous atteignons bientôt la partie supérieure du glacier. Le soleil, depuis longtemps, éclaire la chaîne du Mont Blanc, un vrai spectacle de géants. Là, tout en bas encore, sur la moraine du glacier d' Argentière, la longue caravane du guide Blanc. Les crampons aux pieds, nous attaquons le glacier. Le Chardonnet me fascine, j' ai encore l' espoir d' y monter aujourd'hui par le grand couloir de la face Sud, mais une fois au pied, je dois me déclarer battu, il n' y a pas moyen. Choberg propose alors de passer le col et d' aller à la Grande Fourche.

L' Aiguille d' Argentière est là devant nous avec son dédale de couloirs et d' arêtes. Une voix me dit: II fait beau aujourd'hui, qui sait si demain...! Allons à l' Aiguille d' Argentière, m' écriai! Oui et par l' arête qui part du Col du Chardonnet, me dit mon ami. Non! c' est trop long et trop dur, je l' ai faite l' an dernier et m' en souviens. Par la route ordinaire, me dit Choberg. Non plus! Il faudrait redescendre et puis cette immense pente de neige ne me dit rien. Alors! Montons droit devant nous par ce grand couloir qui semble en neige jusque sur l' arête qui divise le glacier du Chardonnet en deux parties; nous rejoindrons alors la route ordinaire au-dessus de la grande pente de neige ou glacier suspendu. C' est entendu, dit mon compagnon.

Il est 8 heures du matin. Nous déposons nos sacs dans la neige, après avoir pris quelques provisions et, encordés à dix mètres à la corde double, nous nous élançons à l' assaut de cette belle aiguille. Très entraîné par des courses géologiques, je prends la tête. Nous allons monter sous les yeux de la caravane du guide Blanc, il nous faut à tout prix vaincre, quitte à travailler comme des nègres.

Le couloir que nous montons est le dernier, à droite, à partir du col, c' est le seul qui possède une rimaie et de plus il est très raide. Nous avançons rapidement sans tailler, mais tout d' un coup j' enfonce et glisse; il n' y a pas de doute, la glace est dessous la neige, voilà bien Chemin suivi dans notre ascension.

Chemin ordinaire depuis Lognan.

pour nous amuser. Tailler tout le couloir serait pure folie, les rochers les plus près de nous sont à gauche, aussi quoique plus rapides que ceux de droite, nous les gagnons. Mais là, nouvel étonnement, il y a de la glace et du verglas sur les dalles. Tant pis, nous garderons nos crampons. Cela devient sérieux, nous n' avançons que lentement. Nous arrivons bientôt au pied d' une petite cheminée dont l' issue est fermée par une dalle surplombante. A droite c' est le couloir, à gauche c' est coupé, il faut donc à tout prix monter la cheminée. Charles donne un tour de corde à un bec de rocher et je monte à la façon des ramoneurs, puis, je ne sais comment, je me trouve à plat ventre sur la dalle verglassée. Y es-tu? Non! Je glisse, je suis perdu... mais par bonheur mon piolet, qui est suspendu à mon poignet, s' accroche au rocher, je profite de ce point d' appui et peux saisir une prise et ça y est. Après avoir repris mon souffle je tire mon compagnon. Chacun à son tour marchera en avant, puis une fois calé, tirera l' autre, cela ira plus vite.

Nous continuons à grimper l' un après l' autre à longueur de corde. A tout moment il faut s' arrêter pour se réchauffer les mains. Le rocher est très raide et si ce n' était la glace et le verglas, ce serait une superbe grimpée; c' est bien ce que j' ai fait de plus dur.

Là-bas, sur le glacier du Chardonnet, la longue caravane du guide Blanc avance lentement. Des „ iodel " répondent aux nôtres. La caravane s' arrête, des yeux nous cherchent dans les rochers, mais ne nous voient probablement pas, car tout le monde se remet en route. Hurrah! voilà l' arête du glacier suspendu, encore un coup de collier et nous y sommes. Encore une cheminée, puis de la glace, du verglas, et nous pensons être arrivés à notre arête. Mais une cruelle déception nous était réservée! L' arête que nous suivons finit en quelque sorte en queue de poisson en formant l' intersection de deux couloirs de glace. Celui de droite que nous avons suivi dans le bas est ici droit comme une règle, l' autre est un peu moins raide et paraît aboutir à cette arête tant désirée. La glace du couloir de gauche est recouverte de vingt centimètres de neige fraîche, ce qui rend la taille des pas plus difficile. Je crois que sans crampons nous aurions eu de la peine à monter ce couloir, la pente étant trop forte pour pouvoir tailler de grandes marches. Tout à coup, je suis interrompu dans mon travail par ces mots: „ Je ne suis pas fixe, je ne tiens pas; il faut nous décorder et nous encorder à vingt mètres. "

— C' est bon pour se fen bas; allons! encore un moment et, quand tu seras à ce rocher qui' sort de la glace, nous essayerons de nous décorder et de nous encorder à grande distance. Ces paroles s' échan en beaucoup moins de temps que je ne mets pour les écrire.

Voilà l' instant! Au bas la caravane de Blanc est au col; tranquillement assis, ils nous suivent des yeux. Charles tient du bout des doigts un rocher sortant de la glace.Vous dire comment je me suis décordé et recordé, je ne le sais pas, mais ce que je puis vous dire c' est que cela fut vite fait et sans accroc. Sans cela

Charles tient toujours son rocher tandis que je continue à tailler ferme et me dirige sur un autre bec de rocher sortant également de la glace. La pente est de plus en plus forte, j' ai juste assez de corde. Je me cale et mon compagnon peut dès lors monter en sécurité, puis la manœuvre continue, mais, cette fois, hurrah! nous sommes sur l' arête. Il est midi, il nous a fallu 4 heures pour faire 300 mètres. Nous nous accordons un repos bien gagné. La caravane de Blanc est sur le glacier de Saleina. Nous sommes décidés à aller jusqu' au bout, ce serait en effet ridicule d' abandonner la partie lorsque le plus dur est fait.

Tour NoirDolentAiguille d' Argentière Phot. Dnperrex. Genève.

Le chemin maintenant est plus facile; il faut traverser la rimaie du glacier suspendu, s' élever par des rochers faciles sur la dernière selle de l' arête Nord-Ouest et de là au sommet. Charles prend la tête, je suis fatigué, c' est à lui à tirer. En IV2 heure nous sommes sur la selle qui, heureusement, est toute taillée. Je reprends la tête de la cordée, connaissant la dernière „ varappée " qui conduit au sommet. L' an dernier il nous avait fallu 11 heures depuis Saleina pour gravir l' arête Nord-Ouest. La dernière grimpée de rochers avec de la glace nous avait paru très dure. Aujourd'hui, ce ne sont plus des rochers que nous montons, mais bien du verglas et de la neige pulvérulente sous laquelle se trouve le rocher. Il faut nettoyer chaque prise et, chose curieuse, je reconnais chacune d' elles, tant le passage m' avait frappé l' an dernier. Nous avançons toujours, l' un après l' autre, à longueur de corde. Enfin nous atteignons le sommet à 2 h. 40. Le temps est superbe, il n' y a pas un nuage au ciel. La vue est quelque peu inférieure à celle du Tour Noir, étant beaucoup moins isolés que sur ce dernier. A notre grand regret, nous ne pouvons rester plus de 30 minutes sur ce beau sommet, car il faut songer à gagner la cabane de Saleina, si possible, avant la nuit.

La descente s' effectua, comme la montée, à longueur de corde. Tout en descendant le vent d' Ouest se leva, soulevant des tourbillons de neige pulvérulente.

Nous descendons tout le glacier suspendu et remontons la partie supérieure du glacier du Chardonnet et atteignons bientôt nos sacs, puis le Col du Chardonnet. Il est 6 h. 20. Nous étions exténués lorsque nous arrivons à la cabane, heureux et contents.

Demain il peut faire mauvais temps!

Le Grand Darrey.

6 août 1902.

Le lendemain de notre ascension à l' Aiguille d' Argentière il fit mauvais temps. Peu nous importait, car nous avions décidé de faire repos. Nous fûmes rejoints dans la journée par un de nos amis, venant de Praz-de-Fort.

Il était 4 h. 45 lorsque nous nous mîmes en route, le mercredi matin 6 août, pour le Grand Darrey. Nous sommes trois caravanes qui ont le même but. Il y a d' abord la cordée des quatres messieurs Rossier, avec Maurice Crettex de Champex et Joachim Peter de Zinal. Puis une cordée de trois membres du club genevois le „ Bluet " et notre cordée.

C' est maigre, comme course, le Grand Darrey après l' Aiguille d' Ar, me diras-tu, lecteur! Oui, mais nous avions en partant l' inten de faire: Le Grand et le Petit Darrey et la Grande Luis. Les faits qui suivront montreront clairement pourquoi nous n' avons fait que le Grand Darrey.

Le chemin est très facile. Il faut d' abord gagner par le glacier de l' Evole le Col de Planereuse. C' est une belle promenade matinale sans aucune difficulté. Du col, qu' on traverse, nous remontons le glacier du Darrey très crevassé et qui il y a trois ans, lorsque nous fîmes l' ascen du Petit Darrey, nous donna pas mal de fil à retordre. Aujourd'hui la neige est gelée et les ponts tiennent bien. La caravane des Messieurs Rossier est en tête, nous venons ensuite, puis la cordée du Bluet. Le Grand et le Petit Darrey forment un cirque dans lequel naît le glacier du Darrey. Ces deux sommets sont reliés par une jolie arête sans grandes difficultés. On peut aisément parcourir tout le cirque en montant d' abord au Grand Darrey, puis en suivant l' arête qui le relie au Petit, d' où la descente se fait facilement par l' arête Nord-Est. C' est une course que je conseillerai vivement aux alpinistes qui ne veulent pas se risquer aux grandes ascensions. Dans les courses faciles autour de la cabane de Saleina c' est bien une des plus belles, pour ne pas dire la plus belle.

Arrivés sur la partie supérieure du glacier du Darrey, nous faisons une courte halte. La caravane des Messieurs Rossier est chargée, car du Quelques ascensions dans le Champ d' Excursions.

Darrey elle doit descendre par les glaciers de Treutse Bo et de Planereuse sur le val Ferrex pour de là continuer sur la cabane de Valsorey et le Grand Combin.

Il s' agit maintenant de gagner l' arête Nord-Est du Grand Darrey par une pente de neige gelée et des rochers faciles, par places verglassés. Une fois sur Parke, nous la suivons jusqu' au sommet on nous arrivons tous à 8 h. 10.

La chaîne du Mont Blanc est masquée par la terrible muraille qui Phot. P. Boch, Genève.

s' étend du Dolent par les Aiguilles Rouges et le Tour Noir jusqu' à l' Ai d' Argentière.

Le Tour Noir est superbe, quoique son aspect soit bien différent que de la Fenêtre de Saleina. Maurice a vite fait de nous indiquer par où on y monte depuis le Col de la Neuva. Le Col d' Argentière paraît d' ici droit comme une règle, on se demande comment on le monte facilement. Un sommet surtout attire mon attention; c' est le Dolent. M. E. Thury m' avait conseillé d' en tenter l' ascension par le glacier de la Neuva. La chose me paraît faisable, mais je crois que ce serait une de ces courses où une vingtaine d' heures ne seraient pas de trop. Nous verrons l' année prochaine, si cela n' a pas été fait avant.

Comme d' habitude on discute au sujet des sommets qu' on voit au loin.

„ C' est le Dreieckhorn; mais non, je te dis qu' il est caché par l' Aletschhorn; allons donc, dit un troisième, ce sont les Lonzahörner. "

Heureusement que Joachim est là qui, en vieux coureur de ces massifs, a vite fait de remettre les choses au point.

Ce fut au sommet que nous nous décidâmes à faire la traversée du Grand Combin avec les Messieurs Rossier. Nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain soir à la cabane de Valsorey. Tandis qu' ils descendent sur le glacier de Treutse Bo, nous filons à la cabane pour prendre nos sacs et de là par Praz-de-Fort et Orsières gagnons Liddes. La caravane du Bluet demeura longtemps au sommet.

En terminant, je dirai à mes collègues qui ne connaissent pas encore le massif de Saleina et son hospitalière cabane: Allez-y, vous ne le regretterez pas, mais n' attendez pas, car Saleina comme Orny sera bientôt le but de promenade des pensionnats et des étrangers à petits souliers.

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